Mourad Bourehla - Le grand bouleversement énergétique : l'Afrique du nord comme alternative stratégique pour l'Europe
Par Mourad Bourehla, ancien ambassadeur à Rome, Berne et Islamabad. Par-delà les affrontements militaires visibles en Ukraine, en Iran ou au Venezuela, une autre guerre se déroule discrètement: celle des corridors énergétiques et commerciaux. Derrière les discours sur la sécurité internationale, la démocratie ou la lutte contre le terrorisme, se joue en réalité une compétition stratégique pour le contrôle des flux mondiaux d’énergie, des routes maritimes et des chaînes logistiques du XXIe siècle.
Ces tensions accélèrent aujourd’hui une profonde recomposition géoéconomique mondiale. Dans ce nouvel échiquier, l’Afrique — et particulièrement l’Afrique du Nord — apparaît désormais comme l’alternative énergétique la plus crédible pour l’Europe.
1/ Une guerre globale contre les corridors eurasiens
L’opération menée contre le Venezuela et l’escalade militaire autour de l’Iran semblent répondre à une même logique stratégique: contenir la montée en puissance de la Chine et perturber les corridors énergétiques et commerciaux soutenus par Pékin et ses partenaires des BRICS.
Depuis plusieurs années, Washington a replacé la reconstruction de sa base industrielle au centre de sa politique économique. Pour réussir cette réindustrialisation, les États-Unis doivent sécuriser leurs propres approvisionnements énergétiques tout en limitant l’expansion des corridors dominés par la Chine, la Russie et l’Iran.
Deux grands projets structurants traversent précisément l’Iran :
• Le Corridor International Nord-Sud (INSTC) corridor multimodal reliant l’Inde, l’Iran et la Russie ;conçu comme alternative au canal de Suez
• L'initiative chinoise des Nouvelles Routes de la Soie (BRI), pilier central de l’expansion économique chinoise en Eurasie qui passe par le port pakistanais de Gwadar.
Ces corridors représentent une menace stratégique pour la suprématie maritime et commerciale occidentale, car ils réduisent la dépendance au système dominé par les États-Unis et leurs alliés.
2/ les corridors soutenus par Washington
Face à cette architecture eurasiatique, les États-Unis et leurs partenaires développent leurs propres axes géoéconomiques.
• Le premier est l’IMEC (India-Middle East-Europe Economic Corridor), destiné à relier l’Inde à l’Europe via le Golfe, Israël et la Méditerranée orientale. Ce projet vise clairement à concurrencer les routes chinoises.
• Le second est le corridor EastMed, conçu autour des ressources gazières de la Méditerranée orientale et du rapprochement énergétique entre Israël, Chypre, la Grèce et l’Europe.
3/ Le détroit d’Ormuz : le verrou énergétique mondial
Le détroit d’Ormuz constitue aujourd’hui l’un des points névralgiques de l’économie mondiale. Environ 20 % du pétrole mondial et une part comparable du commerce mondial de GNL y transitent quotidiennement.
La fermeture partielle ou totale de ce passage maritime provoque immédiatement une flambée des prix de l’énergie et menace l’approvisionnement de l’Europe et de l’Asie.
4/ Du pétrodollar au “LNG dollar”
Une autre lecture de cette recomposition mondiale émerge désormais dans les travaux d’investigation du chercheur américain Richard Medhurst dans sa newsletter en qualifiant les États-Unis d'avoir commis un véritable “vol armé énergétique mondial”.
Selon cette analyse, après la main mise sur les réserves pétrolières du Venezuela et la destruction des capacités d'export iranienne, les États-Unis dominent désormais le marché pétrolier.
De même le sabotage des gazoducs Nord Stream a constitué un véritable tournant géopolitique et énergétique pour l’Europe. La destruction de cette infrastructure a brutalement réduit les capacités d’approvisionnement direct en gaz russe vers l’Allemagne et l’Europe occidentale.
À partir de ce moment, l’Union européenne s’est retrouvée contrainte d’accélérer sa dépendance au gaz naturel liquéfié américain. Les États-Unis sont ainsi devenus le premier exportateur mondial de LNG (Liquefied Natural Gas), profitant pleinement de la crise énergétique européenne.
Parallèlement, plusieurs événements majeurs ont profondément désorganisé le marché mondial du gaz :
• Le bombardement des installations de Ras Laffan au Qatar, deuxième exportateur mondial de LNG, a réduit temporairement certaines capacités d’exportation;
• Un violent cyclone a frappé les champs gaziers australiens, affectant également l’offre mondiale en provenance du troisième exportateur mondial de LNG;
Dans le même temps, l’Union européenne a progressivement restreint puis interdit plusieurs formes d’achats spot de gaz russe.
La conséquence fut immédiate : une explosion des prix du gaz en Europe et en Asie, tandis que les prix restaient relativement plus stables aux États-Unis grâce à leur production domestique abondante.
Dans cette lecture géoéconomique, les États-Unis se retrouvent dans une position exceptionnellement favorable sur le marché énergétique gazier et pétrolier.
Les Européens se sont ainsi retrouvés poussés vers une dépendance croissante au gaz américain et à ses conditions tarifaires.
Le passage progressif du “pétrodollar” au “LNG dollar” illustre cette nouvelle réalité : le gaz naturel liquéfié devient désormais un instrument central de puissance géopolitique.
L’Afrique du Nord: nouvelle alternative stratégique pour l’Europe
Dans ce contexte d’instabilité au Moyen-Orient et de dépendance européenne inexorable vers les États-Unis l’Afrique du Nord apparaît progressivement comme une solution stratégique de remplacement pour l’Europe.
Plusieurs infrastructures énergétiques majeures relient déjà directement la rive sud de la Méditerranée au continent européen:
• Le gazoduc TransMed (Enrico Mattei) reliant l’Algérie à l’Italie via la Tunisie;
• Le gazoduc Medgaz reliant directement l’Algérie à l’Espagne;
• Le gazoduc Greenstream entre la Libye et l’Italie.
Ces infrastructures donnent à l’Afrique du Nord un avantage géographique unique : une proximité immédiate avec les marchés européens, sans dépendance aux routes maritimes du Golfe.
La Tunisie joue également un rôle stratégique croissant grâce aux projets d’interconnexion électrique avec l’Italie, notamment ELMED, destiné à connecter les réseaux électriques des deux rives de la Méditerranée.
• La transition énergétique et l’hydrogène vert
L’importance géopolitique de l’Afrique du Nord ne se limite plus au gaz naturel.
La région dispose d’un potentiel exceptionnel en matière d’énergies renouvelables grâce à l’ensoleillement saharien et aux vastes espaces disponibles.
Des projets comme le corridor SouthH2 ambitionnent de produire et d’exporter de l’hydrogène vert vers l’Europe à partir de l’Afrique du Nord. La Tunisie, l’Algérie et la Libye pourraient devenir des acteurs majeurs de cette nouvelle économie énergétique.
Les projets d’énergie solaire à grande échelle et les interconnexions électriques euro-méditerranéennes renforcent encore cette dynamique.
La montée en puissance énergétique de l’Afrique du Nord ne repose pas uniquement sur les infrastructures déjà existantes. Deux projets majeurs pourraient profondément transformer la carte énergétique entre l’Afrique et l’Europe au cours des prochaines décennies:
• Le gazoduc Nigeria–Maroc: un corridor atlantique stratégique représente l’un des plus ambitieux projets énergétiques africains du XXIe siècle. Estimé à près de 25 milliards de dollars, ce corridor gazier longe la façade atlantique africaine depuis le Nigeria jusqu’au Maroc, en traversant plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest,
Au-delà de sa dimension économique, ce projet possède une portée géostratégique considérable:
Il permettrait de connecter les immenses réserves gazières nigérianes aux marchés européens; il renforcerait l’intégration énergétique africaine ;il offrirait à l’Europe une nouvelle source d’approvisionnement indépendante des tensions du Golfe et de l’Europe orientale.
À travers le détroit de Gibraltar et les infrastructures espagnoles, ce corridor pourrait devenir un axe énergétique majeur reliant directement l’Afrique subsaharienne au marché européen
• Le gazoduc transsaharien Nigeria–Niger–Algérie (TSGP / NIGAL)
Reliant le Nigeria à l’Algérie via le Niger, souvent désigné sous les appellations TSGP ou NIGAL.
Ce corridor permettrait d’acheminer le gaz nigérian directement vers les infrastructures algériennes déjà connectées à l’Europe,
Ce projet représente un levier stratégique de diversification énergétique pour l’Europe, en réduisant la dépendance aux approvisionnements instables provenant du Golfe ou aux marchés spot du LNG américain.
Il renforcerait également la position de l’Algérie comme principal hub gazier méditerranéen entre l’Afrique et l’Europe.
Une nouvelle centralité géopolitique de l’Afrique
Ces projets illustrent une transformation profonde de la géographie énergétique mondiale.
Longtemps considérée comme périphérique dans les grandes stratégies énergétiques mondiales, l’Afrique devient progressivement un espace central dans la compétition internationale autour des corridors.
L’Afrique du Nord se retrouve aujourd’hui à l’intersection de plusieurs dynamiques majeures: la crise énergétique européenne ;la fragmentation géopolitique du Moyen-Orient ;la guerre des corridors entre puissances occidentales et eurasiatiques ;la transition mondiale vers les énergies renouvelables et l’hydrogène vert.
Conclusion
Le XXIe siècle sera probablement celui des corridors énergétiques. Les conflits actuels dépassent largement les rivalités idéologiques ou militaires traditionnelles: ils traduisent une bataille mondiale pour le contrôle des routes de l’énergie, des infrastructures et des chaînes logistiques.
Dans cette nouvelle géographie stratégique, l’Afrique du Nord cesse progressivement d’être une périphérie pour devenir un centre énergétique majeur entre l’Europe, l’Afrique et la Méditerranée.
L’Algérie, la Tunisie et la Libye ainsi que le Maroc disposent aujourd’hui d’un atout historique : leur proximité géographique avec l’Europe, leurs ressources énergétiques et leur potentiel dans les renouvelables ,les infrastructures existantes et leurs nouvelles connexions avec l’Afrique subsaharienne devraient faire ,de la région , le principal hub énergétique euro-méditerranéen .
Mourad Bourehla
Ancien ambassadeur à Rome, Berne et Islamabad.