Le siècle du vivant: La Tunisie et les défis contemporains de la biodiversité
Par Dhia Bouktila - À l’occasion de la Journée internationale de la biodiversité célébrée le 22 mai, il devient urgent de dépasser la vision réductrice de la biodiversité comme simple «question écologique». Derrière l’érosion silencieuse du vivant se dessinent désormais des enjeux majeurs: santé publique, sécurité alimentaire, stabilité sociale, économie post-carbone, souveraineté scientifique et nouveaux rapports de puissance à l’échelle mondiale. C’est désormais la capacité des nations à se projeter dans le futur qui dépend de l’état de leur vivant.
Biodiversité: Du décor naturel à l’enjeu de civilisation
Pendant longtemps, la biodiversité a été perçue comme une question périphérique, presque décorative: un sujet relevant des écologistes, des naturalistes ou des défenseurs de paysages menacés. On parlait d’espèces en voie de disparition, de protection des forêts, de pollution marine ou de sauvegarde de certains équilibres naturels.
Mais cette représentation apparaît aujourd’hui insuffisante. La crise de la biodiversité n’est plus seulement une crise écologique. Elle révèle désormais une fragilité systémique beaucoup plus vaste, qui traverse à la fois la santé publique, la sécurité alimentaire, la sécurité hydrique, la stabilité sociale, les dynamiques migratoires, les équilibres géopolitiques et la souveraineté scientifique des États.
Autrement dit, ce qui est en train de s’éroder n’est pas seulement une part du vivant, mais une part des conditions mêmes de viabilité des sociétés contemporaines.
Biodiversité et santé humaine: le socle biologique de la médecine et de la biosécurité
La crise du vivant affecte directement la santé humaine. L’appauvrissement des écosystèmes fragilise les équilibres biologiques et peut favoriser l’émergence, la recombinaison ou la diffusion de certains agents pathogènes, en réduisant les mécanismes naturels de régulation présents dans les systèmes diversifiés.
La déforestation, l’urbanisation anarchique et la perturbation des habitats naturels multiplient les interfaces instables entre faune sauvage, élevage et populations humaines, augmentant ainsi le risque de transmission de maladies zoonotiques et de propagation d’agents infectieux vers l’humain.
Mais au-delà des risques infectieux, la biodiversité constitue aussi une immense bibliothèque biologique dont dépend une partie de la médecine moderne. De nombreuses molécules thérapeutiques proviennent du vivant: plantes, micro-organismes, organismes marins ou composés biologiques complexes. Chaque extinction d’espèce représente donc potentiellement une perte irréversible de connaissances biologiques encore inconnues.
La biodiversité ne protège pas seulement la nature : elle conditionne aussi les capacités futures de l’humanité à soigner et prévenir les maladies, en constituant une base essentielle pour la recherche biomédicale et l’innovation pharmaceutique.
Biodiversité et sécurité alimentaire: enjeux de résilience des systèmes agricoles
L’agriculture moderne a permis une augmentation significative des rendements, mais souvent au prix d’une homogénéisation biologique progressive des systèmes de production.
• L’érosion génétique réduit la capacité d’adaptation des cultures face aux sécheresses, aux maladies émergentes et aux stress climatiques. Dans le contexte tunisien, quelques variétés commerciales tendent à dominer des systèmes agricoles autrefois beaucoup plus diversifiés. Cette standardisation accroît la vulnérabilité des productions agricoles. À l’inverse, les variétés locales, sélectionnées sur plusieurs générations, constituent des réservoirs génétiques essentiels pour l’adaptation future des cultures.
• Le déclin des pollinisateurs affecte directement la reproduction de nombreuses espèces cultivées et compromet la productivité de plusieurs filières agricoles.
• La dégradation des sols entraîne une diminution progressive de leur fertilité biologique, réduisant leur capacité à soutenir durablement les rendements.
• L’appauvrissement des écosystèmes marins perturbe des chaînes alimentaires entières, avec des répercussions sur la sécurité alimentaire et les économies côtières.
Le paradoxe contemporain est particulièrement marqué : au moment même où les pressions climatiques s’intensifient, la diversité biologique agricole continue de se réduire. Une agriculture appauvrie sur le plan biologique devient structurellement plus vulnérable aux chocs environnementaux et économiques.
Biodiversité et sécurité hydrique: l’architecture vivante de l’eau
La biodiversité conditionne profondément le cycle de l’eau, sa qualité et sa disponibilité. Les forêts, les zones humides et les écosystèmes naturels régulent les flux hydrologiques, limitent les inondations et atténuent les effets des sécheresses, tandis que les sols vivants jouent un rôle essentiel dans l’infiltration et la rétention de l’eau.
Lorsque la biodiversité se dégrade, c’est toute l’architecture naturelle de l’eau qui se fragilise. La disparition des zones humides et l’érosion des sols réduisent la capacité des territoires à stocker et à purifier l’eau. Dans les régions soumises à un stress hydrique croissant, comme la Tunisie, cette dégradation accentue la vulnérabilité des sociétés.
Ainsi, la crise de la biodiversité ne peut être dissociée de la crise de l’eau: elles forment un même continuum écologique. Préserver le vivant, c’est aussi préserver les conditions de la disponibilité de l’eau, donc les bases mêmes de la stabilité des sociétés humaines.
Biodiversité et stabilité sociale: les équilibres invisibles des sociétés
La stabilité sociale repose souvent sur des fondations invisibles que l’on ne perçoit pleinement qu’au moment où elles se fragilisent. Parmi elles, la résilience alimentaire joue un rôle central. Lorsque les systèmes agricoles deviennent vulnérables aux chocs climatiques et aux maladies des plantes, les tensions sociales s’intensifient rapidement: hausse des prix, dépendance accrue aux importations, fragilisation des zones rurales, migration interne et compétition croissante pour l’accès aux ressources essentielles.
Dans ce contexte, la biodiversité apparaît comme un amortisseur structurel des crises sociales. Elle garantit la diversité des systèmes de production, la stabilité des rendements et la capacité d’adaptation des territoires face aux perturbations. Lorsqu’elle s’érode, c’est l’ensemble du tissu socio-économique qui perd en résilience.
Biodiversité et économie du futur: la valeur stratégique du vivant
L’économie du futur sera profondément redéfinie par la manière dont les sociétés intègrent le vivant dans leurs modèles de production. La biodiversité n’y représente plus seulement un patrimoine à préserver, mais une infrastructure stratégique de développement.
Les ressources génétiques, les micro-organismes, les écosystèmes fonctionnels et les données biologiques constituent déjà la base de nouvelles filières à haute valeur ajoutée économique: biotechnologies, biopharmacie, amélioration variétale, agriculture de précision et bioingénierie des écosystèmes.
Dans cette dynamique, les pays capables de documenter, protéger et valoriser leur biodiversité disposeront d’un avantage décisif dans la transition vers une économie post-carbone. À l’inverse, l’appauvrissement du vivant conduit à une dépendance accrue envers des innovations externes, souvent peu adaptées aux contextes locaux. La biodiversité devient ainsi non seulement un levier de compétitivité, mais aussi un facteur de souveraineté économique à long terme.
Le vivant comme nouveau territoire géopolitique
Le XXIᵉ siècle pourrait voir émerger une nouvelle forme de compétition mondiale : celle du contrôle du vivant.
Les données génétiques, les banques biologiques, les technologies de séquençage, et les brevets liés aux ressources génétiques (semences améliorées, procédés biotechnologiques, molécules biologiques ou substances dérivées d’organismes vivants, etc.) deviennent progressivement des instruments de puissance.
Les grandes puissances investissent massivement dans les biotechnologies, la génomique, la bioinformatique et les infrastructures de données biologiques. Le vivant entre désormais dans les logiques de souveraineté.
Dans ce contexte, les pays du Sud risquent une nouvelle forme de dépendance: non plus uniquement énergétique ou technologique, mais biologique et informationnelle. Car un pays qui ne caractérise pas ses propres ressources génétiques, qui ne maîtrise pas ses données biologiques et qui ne développe pas ses capacités scientifiques pourrait demain dépendre d’acteurs extérieurs pour exploiter, comprendre ou valoriser son propre patrimoine vivant.
La question devient alors profondément géopolitique:
Qui produira les connaissances biologiques ?
Qui contrôlera les bases de données génétiques ?
Qui possédera les brevets liés aux ressources vivantes ?
Qui définira les normes futures de l’agriculture et de la santé ?
Derrière la crise de la biodiversité apparaît ainsi une question plus vaste: celle de la place de notre nation dans l’économie scientifique du futur.
La Tunisie face à l’érosion silencieuse de son patrimoine biologique
La Tunisie possède un patrimoine biologique souvent sous-estimé.
Des variétés agricoles locales adaptées à des conditions climatiques difficiles, des oasis anciennes, des systèmes pastoraux traditionnels, des oliviers pluri centenaires, des plantes médicinales, des espèces halieutiques méditerranéennes ou encore des herbiers marins comme ceux de Posidonia oceanica composent une mémoire biologique accumulée sur des siècles.
Milieux naturels et paysages en Tunisie: diversité et richesse. Crédit image : Ministère de l’Environnement – Tunisie. Facebook: 5 février 2026.
Mais cette richesse subit aujourd’hui une érosion progressive et parfois silencieuse.
• Certaines variétés locales disparaissent ou se marginalisent sous la pression des modèles agricoles uniformisés. Dans le palmier dattier, par exemple, la domination de la variété Deglet Nour tend à invisibiliser et réduire la diversité locale (kenta, allig, degla beïda, etc.), pourtant essentielle à la résilience génétique. Le même phénomène touche le figuier et certaines cultures céréalières et maraîchères, où l’introduction de semences standardisées et la dépendance croissante aux variétés commerciales réduisent la diversité cultivée.
• Plusieurs espèces animales sont également concernées par des dynamiques de régression, notamment certaines populations d’oiseaux des zones humides (comme les espèces liées aux sebkhas et lagunes), ainsi que des espèces marines vulnérables soumises à la pression de la pêche et à la dégradation des habitats côtiers.
• La biodiversité microbienne et fongique des sols, moins visible mais essentielle, est également affectée par l’intensification agricole et l’usage des intrants chimiques.
• Des savoirs paysans anciens s’effacent avec les transformations sociales : gestion traditionnelle des oasis, techniques d’irrigation ancestrales (seguias), ou encore usages des plantes médicinales locales.
• Des paysages biologiques entiers se dégradent sous l’effet de l’urbanisation, de la pollution et de la surexploitation des ressources : recul des zones humides, pression sur les littoraux, fragilisation des forêts de chêne-liège et dégradation des écosystèmes steppiques.
Ce qui risque de disparaître n’est pas seulement un ensemble d’espèces. C’est une partie de l’histoire biologique du pays. Chaque territoire porte une mémoire biologique spécifique : des pratiques agricoles, des équilibres écologiques, des formes d’adaptation collective au climat et à la rareté des ressources. Cette mémoire biologique constitue une forme d’intelligence historique accumulée entre les sociétés humaines et leur environnement. La perdre reviendrait à rompre silencieusement une continuité entre générations.
Vers une restauration intelligente du vivant
Malgré ces dynamiques de fragilisation, des efforts de conservation et de restauration écologique se développent progressivement en Tunisie, qu’il s’agisse de reboisement, de réhabilitation des zones humides, de restauration des écosystèmes côtiers ou de valorisation de certaines variétés locales et ressources biologiques. Mais à l’ère du changement climatique et de l’accélération des perturbations environnementales, la restauration du vivant ne peut plus reposer uniquement sur des approches quantitatives. Restaurer un écosystème ne signifie pas seulement replanter ou réintroduire des espèces : cela suppose de comprendre les structures biologiques, les diversités génétiques, les interactions écologiques et les capacités d’adaptation propres à chaque territoire. Les données issues de la génomique, de l’écologie, de la bioinformatique et des sciences environnementales deviennent ainsi essentielles pour orienter des stratégies de restauration plus intelligentes, capables de renforcer durablement la résilience des écosystèmes face aux transformations futures. La restauration écologique tend alors à devenir non seulement une action de conservation, mais aussi un champ stratégique de production de connaissances et de pilotage scientifique du vivant.
Les trois niveaux de gouvernance du vivant: science, droit et territoires
Cette transformation rend indispensable une gouvernance plus intégrée du vivant, fondée sur l’articulation entre science, droit et territoires.
Au premier niveau, la compréhension et la gestion de la biodiversité reposent sur la production de connaissances scientifiques. La recherche universitaire et les institutions scientifiques jouent ici un rôle structurant: elles permettent d’identifier, de caractériser et de suivre l’évolution des ressources génétiques et des dynamiques d’érosion du vivant. En articulant approches fondamentales et applications, elles constituent le socle cognitif sans lequel aucune politique de conservation ne peut être durablement efficace.
À ce socle scientifique s’ajoute un cadre juridique et institutionnel de plus en plus structurer, qui transforme progressivement la biodiversité en objet de gouvernance internationale. Les dispositifs issus de la Convention sur la diversité biologique (CDB), notamment le Protocole de Cartagena sur la biosécurité et le Protocole de Nagoya sur l’accès aux ressources génétiques et le partage des avantages, ainsi que les rapports nationaux récents en matière de biodiversité, contribuent à formaliser les règles de gestion, d’accès et de responsabilité autour du vivant. La biodiversité s’inscrit ainsi dans un espace normatif où science, droit et souveraineté deviennent étroitement imbriqués.
Enfin, à l’échelle des territoires, les dynamiques locales constituent le niveau le plus concret de mise en œuvre et d’adaptation. Les communautés locales, les acteurs agricoles et les initiatives de terrain jouent un rôle décisif dans la conservation et la restauration des écosystèmes, à travers des pratiques adaptées aux contraintes climatiques, la gestion des ressources hydriques, ou encore la protection des habitats naturels.
C’est dans cette interaction continue entre production scientifique, encadrement juridique et action territoriale que se construit une gouvernance réellement fonctionnelle du vivant, capable de relier la connaissance à la décision et la décision à l’engagement concret des acteurs locaux.
Conclusion: repenser notre rapport à la biodiversité
La biodiversité n’est plus une simple “question verte”. Elle devient un révélateur des vulnérabilités profondes de nos modèles de développement. Elle nous oblige à comprendre que l’économie, la santé, l’agriculture, la stabilité sociale et la souveraineté scientifique reposent toutes, en dernière analyse, sur la continuité et les équilibres du vivant.
Pendant des décennies, les sociétés modernes ont pensé la puissance principalement à travers l’industrie, l’énergie ou la finance. Mais le siècle qui commence pourrait réintroduire une vérité plus fondamentale : aucune société ne peut durablement prospérer contre le vivant.
Dans ce contexte, les nations capables de produire du savoir scientifique sur leur biodiversité, de l’inscrire dans des cadres juridiques cohérents et de le traduire en actions concrètes à l’échelle des territoires disposeront d’un avantage décisif. Car la maîtrise du vivant ne se joue ni uniquement dans les laboratoires, ni uniquement dans les textes de loi, ni uniquement dans les pratiques locales : elle émerge de leur articulation. Et c’est désormais dans cette articulation que se dessine une part essentielle de l’avenir des nations.
Dhia Bouktila
Professeur universitaire à l’Université de Monastir
Chercheur en génomique appliquée aux systèmes agricoles et environnementaux
Travaille sur les enjeux de souveraineté biologique et de gouvernance des savoirs scientifiques