News - 21.05.2026

Récupérer l’uranium enrichi: Opération spéciale impossible?

Récupérer l’uranium enrichi: Opération spéciale impossible?

Par Colonel-Major (Retraité) Mohamed Ghazi Essaied - Je suis convaincu qu’une des clés d’un accord avec l’Iran réside dans l’exécution d’une mission spéciale visant à localiser et récupérer une partie ou la totalité d’un stock d’environ 440 kg d’uranium enrichi. Le Président Trump a cruellement besoin d’une victoire (même symbolique) et surtout d’une porte de sortie beaucoup plus que le déblocage du détroit d’Ormuz; et ce, de préférence, avant la célébration des 250e anniversaire de l’indépendance des USA ou le cas échéant, avant les élections de mi-mandat en novembre de cette année. À ce jour, le 21 mai 2026, cette mission est une option stratégique activement planifiée, bien qu'aucune opération de ce type ne soit en cours. L'enjeu principal concerne donc ce stock d'uranium enrichi à 60 %, suffisant pour produire potentiellement jusqu'à douze armes nucléaires s'il était enrichi à 90 %. Des experts en sécurité nucléaire et certains responsables militaires considèrent cette opération hautement improbable, extrêmement risquée et techniquement quasi-impossible. Je voudrais signaler que plusieurs unités spéciales, dont leurs pays possèdent des centrales nucléaires, s’entrainent régulièrement sur ce type d’objectifs au niveau national(1).

Le président américain tient en grande estime le JSOC(2) qui a réussi deux opérations importantes à savoir la capture du couple présidentiel Maduro (Opération Absolute Resolve) en janvier 2026 ainsi que la récupération du pilote à l’intérieur du territoire iranien en avril 2026.  Ses éléments seront choisis car cette mission impliquera un risque élevé aux niveaux physique, militaire et politique. Le risque est élevé car un échec au niveau stratégique serait inacceptable et désastreux. Ils seront certainement appuyés par des spécialistes NRBC (Nucléaire, Radiologique, Biologique et Chimique) des départements de la Guerre, de l’Energie et probablement d’autres agences considérées indispensables, qui intégreront une Force Opérationnelle Spéciale (que les anglo-saxons dénommeront Special Task Force ou STF). D’ailleurs, cette intervention ne pourra se faire qu’avec les tenues NRBC (MOPP ou Mission Oriented Protective Posture) adéquats dotées d’appareils respiratoires qui rendront leur mission encore plus difficile notamment en termes de mobilité. Selon le complexe, il y aura des zones de tir libre (Free Fire Areas) ainsi que des zones d’interdiction de tir (No Fire Areas) pour éviter une explosion / incendie accidentelle.

Il s’agira pour cette STF d’acquérir un avantage décisif lors de leur infiltration par voie aérienne sans être touchée, mais aussi de déterminer les possibilités d’exfiltration d’urgence en cas de fuite des gaz radioactifs en cas de mauvaise manipulation des fûts. Plus l’intervention se prolonge, plus l’issue sera influencée par la résistance sur site, la chance et l’incertitude; des facteurs qui constituent les frictions de guerre(3). Les installations fortifiées et secrètes sont enfouies profondément. Elles sont probablement dans des complexes souterrains comme les usines de Natanz et de Fordow, protégés par près de 200 mètres de roche et d'épaisses couches de béton, ce qui les protège des frappes aériennes conventionnelles et complique toute extraction forcée.

Bien qu’écrit en 1995, devenu Amiral et commandant de l’USSOCOM, William H. Raven a évoqué les six principes d’une opération spéciale à savoir(4) la simplicité, la confidentialité, la répétition, la surprise, la vitesse et le but à atteindre (Effet Final Recherché ou End State). Si un seul de ces principes échoue, il y aura inéluctablement un échec d’une amplitude variable.

La simplicité possède deux éléments contribuant à la réussite; à savoir en premier lieu des renseignements actualisées qui permettent l’établissement d’un plan réaliste. Les renseignements ont pour but de localiser le site, l’armement et le personnel sur place, et obtenir des informations sur leur routine quotidienne. Les renseignements seront recueillis essentiellement par trois types de sources: l’interception des conversations téléphoniques ( SIGINT ou Signal Intelligence), l’imagerie fournie par les satellites (la Space Force évoquée assez souvent par le président américain) mais aussi les drones (Reaper) en surveillance continuent (IMINT ou Imagery Intelligence) et le renseignement humain (HUMINT ou Human Intelligence) à la charge des services de renseignement. Le manque de renseignement conduit généralement à un désastre. Mais même avec de bons renseignements, une unité spéciale n’est pas à l’abri de surprises. La localisation du stock est encore incertaine. Peut-être que pour cette raison, les délais d’une attaque de grande ampleur sont sans cesse reportés. Nul ne sait avec certitude où les stocks résiduels ont été déplacés ni dans quel état exact ils se trouvent.Et c’est là que le bât blesse une première fois: L'analyse de ce scénario met en lumière des défis logistiques et militaires insurmontables sur le papier. Ce plan présenterait une grande complexité pour saisir ce stock. L'opération impliquerait l'infiltration de cette STF en plein territoire hostile. Pour extraire les matières radioactives, l'armée (notamment de l’arme du génie) devrait acheminer des engins de forage et construire une piste d'atterrissage temporaire de toutes pièces en zone de guerre pour y poser des avions-cargos. De plus, les experts nucléaires militaires devront superviser le démantèlement et la manipulation sécurisée des matières. Le deuxième élément inclura des innovations d’ordre technologique mais aussi d’ordre tactique, que nous découvrirons, si l’opération est déclenchée.

Le second point concerne la confidentialité notamment au niveau du timing appelé fenêtre d’opportunité (déclenchement de l’opération) qui sera déterminée par la confirmation de l’exacte localisation de l’objectif à haute valeur (High Value Target). Les Gardiens de la révolution savent que cet uranium enrichi est un objectif hautement prioritaire pour les USA depuis le déclenchement du conflit, et feront tout pour les contrecarrer. Si la confidentialité échoue, cela conduira à l’échec de l’intervention et pourrait ralentir la vitesse sur l'objectif permettant, par exemple, de déplacer les matériaux vers un autre site beaucoup plus sécurisée. Le troisième point concerne les nombreuses répétitions grandeur nature avant la mission sur un objectif similaire qui seront réalisées, notamment par la prise en compte des cas non conformes c’est-à-dire si les choses tournent mal. La STF doit pouvoir progresser dans des atmosphères potentiellement contaminées en NRBC.

Il en découle un surcroît de masse et une perte de mobilité (qui peut porter la charge à plus de 40 kg) et de répéter les gestes techniques pour éviter les erreurs de manipulation dans des conditions extrêmes, mais c’est la seule possibilité pratique pour ce type de situations. La quatrième point concerne la surprise stratégique. Beaucoup d’experts prévoient ce scénario de récupération utopique. Je pense que les israéliens ( notamment leur unité spéciale, Sayeret Matkal) seront intégrés dans l’opération. Ainsi, ils seront partie prenante en cas d’échec ou de succès (pour le meilleur ou le pire). Après tout, ce sont eux qui l’ont poussé dans cette guerre. Une grande opération de déception (diversion) sera planifiée conjointement. Celle-ci a pour but, concrètement, de faire croire qu’elle sera l’effort principal, alors qu’elle ne sera que secondaire. Peut-être est-ce l’explication de l’opération programmée et continuellement retardée «Sledgehammer». Celle-ci aura pour tâche de détourner l’attention des défenses iraniennes vers une autre zone de celle de l’intervention, mais également de retarder une éventuelle riposte suffisamment longtemps pour que la surprise soit acquise au moment clé. Comment pourraient-ils attirer l’attention ? Par une éventuelle opération amphibie par les Marine’s (Marine Expeditionnary Unit) ou une opération aéroportée (OAP) de la 82e Airborne Division sur l’île de Kharg (principal terminal iranien) par exemple. Comment les USA pourraient-ils retardé et/ou ne pas éveiller les soupçons (les fameux signaux faibles) ? Par des tactiques de négociation diplomatique qui s’éternisent (Propositions / Contre-propositions). Bien qu’une déception soit efficace, il faut qu’elle soit totalement synchronisée avec le plan d’intervention. Le timing serait aussi un facteur clé dans la réalisation de la surprise, de nuit et en mauvaises conditions météo de préférence. La question serait «Quand les Iraniens seront-ils les moins préparés et quel sera le jour le plus profitable à la STF?». Le cinquième point concerne la vitesse, c’est-à-dire atteindre l’Etat Final Recherché (EFR ou End State) le plus rapidement possible quelle que soit la réaction de l’adversaire. Et là encore, le bât blesse une deuxième fois car les experts nucléaires de cette STF devraient sécuriser, conditionner et stabiliser les matières fissiles sur place avant tout transport, une procédure qui nécessite un délai important. Une fois sur l’objectif, la contrainte temporelle peut faire la différence entre une réussite et un échec.

Enfin le sixième et dernier point concerne le but à atteindre. C’est la compréhension et ensuite l’exécution du but principal de la mission, quels que soient les obstacles ou difficultés rencontrés. Il existe deux aspects à ce principe: Le but à atteindre devra être clairement exprimé dans la mission : Récupérer l’uranium enrichi (en totalité ou en partie).  Le deuxième aspect est l’engagement personnel à tous les niveaux de commandement. En résumé, deux des six principes évoquées feront défaut.

Les risques d’escalade seront élevés. Une telle intervention aéroterrestre dans un pays en état de guerre est jugée "extrêmement risquée"; qu’elle débouche sur une réussite ou un échec. En cas de succès, cela permettra de redorer le blason de la puissance américaine (et accessoirement celle d’Israël), de négocier en position de force (imposer ses propositions) mais aussi éventuellement de mettre fin au conflit par des arrangements secrets (déblocage du détroit d’Ormuz, levée progressive des sanctions et du gel des avoirs pour pouvoir reconstruire le pays, maintien du régime pour ne citer que quelques exemples). En cas d’échec (scénario noir), la puissance américaine sera décrédibilisée aux yeux de son opinion publique, des autres puissances (surtout la Chine), des pays du Golfe et de l’OTAN. Elle choisira une fuite en avant, en reprenant les bombardements et en maintenant le blocus naval.

Jusqu’à ce jour, Les solutions diplomatiques sont toujours sur la table. La Russie a proposé une alternative non militaire. Elle a récemment suggéré d'évacuer l'uranium vers le territoire russe pour le transformer en combustible civil ou le détruire. L’Iran rejette catégoriquement toute exigence américaine mais s'est dit ouvert à un transfert partiel vers un pays tiers de confiance en échange de contreparties financières et politiques substantielles. Il y a eu un précédent historique en 1994 mais non applicable dans ce cas de figure. C’était l'opération «Saphir», durant laquelle les États-Unis avaient secrètement récupéré 600 kg d'uranium au Kazakhstan après la chute de l'URSS. Toutefois, cette mission s'était déroulée de manière coopérative, dans un pays en paix, ce qui est à l'opposé du contexte actuel avec l'Iran.

En conclusion,  ce type d’opération «dont le nom de code est inconnu» permettra d’obtenir un effet politique “massif” mais avec une empreinte militaire lourde. Cela sera pour le Président Trump, une revanche sur l’humiliation américaine subie lors de l’opération «Eagle Claw» en 1980(5); une sortie par la grande porte du bourbier iranien. Bien qu’à haut risque, une mission n’est jamais impossible. Il est important de comprendre que le risque élevé est relié autant aux implications stratégiques qu’à l’intégrité physique de la STF.

Bien entendu, par définition, le temps permettra de confirmer ou d’infirmer ce scénario, qui me semble, probable. Plusieurs débats sont en effervescence. Est-ce que les objectifs de cette opération valent -ils le risque ? Cela s’applique non seulement en termes de pertes humaines mais aussi en termes de perte et de gain d’un avantage politique pour les USA (fin des hostilités ou début de chaos), militaire (réaction et évaluation des performances des forces armées opposées) mais aussi économique (futur statut du détroit d’Ormuz).

Colonel-Major (Retraité) Mohamed Ghazi Essaied

Notes

(1) France: Le Détachement Central Interministériel (DCI) technique (Intérieur, Armées, Industrie, Santé) coordonne le savoir-faire de toutes les unités contre la menace RNBC (Radiologique, Nucléaire, Biologique et Chimique). Cette cellule doit être en mesure de préciser la nature de la menace à laquelle les opérationnels pourraient être confrontés, de proposer des solutions d’équipement ou de protection adaptées et de définir la conduite à tenir en atmosphère contaminée.

(2) Le JSOC (Joint Special Operations Command ou Commandement interarmées des opérations spéciales) est la composante la plus secrète de l’USSOCOM (Commandement des Forces Spéciales). Elle est composée essentiellement de la 1st SFOD (ou Delta Force), du Seal Team 6 (ou Dev Gru), une unité de renseignement (ISA) et une branche aérienne, le 160th SOAR (Special Operations Aviation Regiment) appelée “The Night Stalkers”.

(3) «De la guerre», Carl von Clausewitz. Edition Perrin, 1999.

(4) William H. Raven, Spec Ops- Case Studies in Special Operations Warfare: Theory and Practise. Novato, CA: Presidio, 1995.

(5) L'opération Eagle Claw (Serre de l'Aigle) est une tentative de sauvetage militaire menée par les États-Unis les 24 et 25 avril 1980. Son objectif était de libérer les 52 otages américains retenus à l'ambassade de Téhéran. Elle s'est soldée par un échec cuisant et une tragédie en plein désert.