Opinions - 20.05.2026

Abdellaziz Ben-Jebria: Les oliviers de ma mère et la maison de mon père

Abdellaziz Ben-Jebria: Les oliviers de ma mère et la maison de mon père

Suite à la mort accidentelle, le 18 avril 1937, de mon grand-père maternelle, Mohamed Rabbègue, par son meilleur ami et bon voisin de campagne, Mokhtar, ma grand’mère, Aziza (1910-1998), ma mère, Aïcha (1930 -2016), et ma tante, Zeynab (1935-), furent ses seules héritières. Elles étaient alors âgées, respectivement, de 26, 6 et 2 ans.

Ce brave et malchanceux grand-père avait pourtant travaillé durement et efficacement pour embellir et entretenir une jolie petite propriété agricole qu’il avait lui-même héritée de son père, Ammar Rabbègue. Située à la campagne voisinant notre petit village natal, Ksibet-Sousse, elle est composée essentiellement de 300 oliviers et de quelques petits champs de cultures céréales. À ceux-ci s’ajoutent une maison et un jardin potager (Jnina, ﺠﻨﻴﻨﺔ) localisés dans une belle petite impasse du Ksar, l’un des trois quartiers le plus haut du village. 

Après la mort précoce de son mari, et malgré son très jeune âge, ma jolie-fine-et-mince grand-mère avait décidé, toute seule, de rester veuve, pour une simple et seule raison: prendre le relais de mon défunt grand-père pour s’occuper de ses oliveraies et de ses enclos céréaliers, tout en se dévouant pleinement à ses deux petites gamines, Aïcha et Zeynab.

J’aime profondément les 150 oliviers qui font partie de notre part d’héritage maternel. Et c’est pour cet amour de l’olivier qui m’avait été inculqué, depuis mon enfance, par ma grand-mère, que j’avais déclaré depuis longtemps que je m’en occuperai aussi bien de l’entretien que de l’olivaison tant que je serais apte à cette tâche, tout en remerciant ma défunte petite mère et à travers elle, mon malchanceux et regretté grand-père de nous avoir légué aussi bien ses adorables oliviers que son terrain sur lequel est bâtie l’actuelle maison de mon père que j’aime tout autant que les oliviers de ma mère.

• Prélude d’un amour annoncé. Je t’aimais Grand-Père, depuis mon enfance, sans t’avoir connu, et je pensais souvent à toi, dans mon imaginaire virtuel, chaque fois que je rencontre un olivier sur mon chemin. Je regrette cependant que peu de ksibiens du village te connaissent parce que tu n’as pas eu la chance de vivre longtemps pour enfanter des garçons qui auraient perpétué ton nom, Rabbègue, qui disparaitra malheureusement de la mémoire publique des habitants, après l’espoir d’une longue vie à ma tante Zeynab. Mais, je peux t’assurer qu’il est déjà et sera encore perpétuellement écrit, publié, et reconnu, dans mes annales historiques pour qu’il soit transmis non seulement à tes arrières-arrières-arrières…  Petits-enfants, mais aussi aux futures générations Ksibiennes qui auraient la curiosité de lire les documents du patrimoine historique du village.

• Les oliviers de ma mère. En revenant à cet arbre qui me fascine tant, je déclare avec ou sans raison que, tous les hivers, j’aimais la cueillette de cette saison, surtout quand je participais activement à l’ambiance de cette olivaison. J’adore ainsi caresser d’une main les denses branchettes d’olives, et je m’amuse à peigner les branches avec les trois cornes enfilées dans les doigts de l’autre main. Ce faisant, les fruits noirs se détachent et tombent librement; quelques-uns, trop mûrs, s’écrasent, de temps en temps, sous la pression des cornes, pour tacheter mes vêtements et sentir mon arôme préféré, celui de cet agréable fruit oléagineux et naturellement parfumé.Comment ne pas aimer l’ambiance de l’olivaison qui me donnait tant de satisfaction, encore petit enfant, en compagnie de grand-mère et ses ouvriers, quand je m’amusais à ramasser les olives tombées par terre par le vent, pour les vendre et gagner un peu d’argent? Et je me souviens encore et encore que c’était à midi, lorsque le soleil était à son zénith, que je devenais encore plus joyeux ? Je voyais avec plaisir l’arrivée de mes parents, Kacem et Aïcha, ainsi que notre âne qui portait, sur son dos sellé, mon petit frère Ameur et ma petite sœur Jamila, et qui transportait aussi notre grand déjeuner et tout ce qui servait à préparer le thé pendant l’après-midi. C’était, en effet, à partir de ce moment-là que j’appréciais, le plus, ma journée de cueillette. D’abord, avec le travail disciplinaire de Grand-Mère, Aziza, je pouvais enfin me relaxer un peu puisque j’avais ramassé suffisamment d’olives qui me garantissaient une bonne somme d’argent de poche à la fin de la journée. Ensuite, j’avais, comme tout le monde, une grande faim pour apprécier le bon repas concocté par ma mère. Et enfin, avec les arrivées successives des femmes et des enfants de nos voisins, l’ambiance était au comble de la joie et de la gaîté sociale.Alors, dès que ma mère eut terminé l’installation du repas et la préparation de la théière pour l’infusion du thé, nous nous asseyions tous ensemble, avec nos deux bons ouvriers, sur l’herbe en formant un grand cercle autour de la grande assiette bien creuse contenant notre copieux déjeuner. Nous mangions donc à notre faim, puis nous nous reposions un peu en nous allongeant par terre dans l’attente de siroter la première tournée du thé fort, façon-ksibienne, que ma mère seule avait la patience et le savoir empirique de bien mijoter en ajoutant un petit brin de marjolaine ou de thym sauvage qu’elle cueillait elle-même dans les alentours du verger. Lorsqu’elle nous servait le thé, il se dégageait dans chacune de nos tasses une vapeur qui diffusait une odeur exquise aussi bien pour le plaisir pénétrant des voies olfactives, pour l’accueil savoureux de cavités gustatives, que pour le bienfait éternel de l’esprit.

Quelques années après le mariage de ma tante, l’héritage de mon défunt grand-père avait été conclu officiellement par les deux sœurs, Aïcha et Zeynab, en départageant équitablement les 300 oliviers de leur père ; puis elles s’étaient mises d’accord pour que ma tante prenne possession de la vieille maison des parents, située dans une sympathique impasse. Quant à ma mère, elle avait acquis le petit jardin potager et un ancien enclos agricole à bâtir, situé à proximité du Ksar (sommet du village) et au bord de la route principale qui amène directement à la grande ville de Sousse.

• La maison de mon père. L’acquisition de cet ex-terrain agricole avait bien plu à mon défunt père (1/12/1920 – 17/10/1997); il lui convenait parfaitement, car il pouvait y laisser sa trace historique, sa contribution personnelle, et sa propre légitimité. Avec le terrain qui appartenait à sa femme et son édifice à lui, l’association des deux époux devenait équitable. Ma grand-mère qui avait elle aussi contribué à cet arrangement, avait donc vu juste ; elle avait préalablement bien lu les pensées de mon père, et elle avait deviné sa vision pour l’avenir de sa propre famille. En effet, mon père, qui était un homme avide du travail, et qui aimait beaucoup son métier de simple commerçant ambulant, s’était attelé, dès l’accord, à travailler encore plus durement que d’habitude pour commencer à construire progressivement une grande maison traditionnelle sur ce terrain qui mesure à peu près 1000 m2 de superficie. 
À l’époque, il n’était pas question de construire complètement, et d’un seul coup, une maison. Non, tout se faisait par à-coups, en discontinuité, et en fonction des besoins urgents pour se loger qui étaient liés aux naissances progressives, et qui dépendaient évidemment des moyens économiques pour la construction.Mon père pensait que ce grand terrain pouvait être divisé en deux lots, l’un servant à y bâtir notre maison familiale et l’autre fonctionnant comme une sorte de basse-cour. Mais pour lui, le plus urgent était de construire d’abord les murs qui servaient à clôturer l’ensemble du terrain, en laissant deux entrées principales, une petite pour la maison d’habitation et une grande pour laisser passer des animaux, une charrette avec son attelage et éventuellement une voiture ou un camion par prévision pour l’avenir proche ou lointain. Ensuite, sa priorité était surtout de construire une grande chambre traditionnellement rectangulaire pour lui et ma mère, et une petite pour stocker nos réserves d’huile, de semoule et d’autres produits comestibles non périssables.

En attendant la réalisation de ce premier projet qui demandait beaucoup de frais de construction et de sacrifice de dépense pour une famille de six personnes, nous continuions d’habiter, pour l’instant, la maison de notre défunt grand-père, devenue celle de ma tante qui est déjà mariée. Mais deux ans après l’accord du partage, mon père avait réussi son pari. À la fin de l’année scolaire de 1959, nous avions une grande maison, très incomplète, mais bien clôturée, avec deux chambres dont une grande pour les parents, embellie par ses deux fenêtres en fer forgé, ses beaux carrelages en mosaïque et ses murs épais et hauts qui garantissaient une fraîcheur à l’intérieur pendant la grande chaleur de l’été.

Mon père et ma mère avaient alors meublé leur belle chambre pour y emménager tout de suite, en amenant mon petit frère Ameur et ma petite sœur Jamila, pour dormir provisoirement dans la petite chambre modeste. Quant à moi, je n’ai jamais quitté la compagnie de grand-mère qui était devenue d’ailleurs, depuis le mariage de tante Zeynab, membre à part entière de notre famille. Avec elle, et nos animaux domestiques habituels, nous avions continué à résider dans la maison de la petite impasse en attendant d’aménager assez d’espace pour nous accueillir, tous, dans la nouvelle grande maison.
Mon père qui aimait beaucoup le travail commercial, avait alors persévéré sans relâche de poursuivre son rêve afin d’achever la construction progressive de sa grande maison, d’autant plus que sa famille s’était agrandie de deux autres petits garçons, Fathi et Faïçal.

Avec le temps, mon père avait légué à mon jeune frère Ameur, l’autre moitié du lot de terrain pour y construire sa propre résidence. De ce fait, et avec l’accord d’Ameur, la maison de mon père revenait, depuis le décès successif de Kacem, Aziza, et Aïcha, à notre sœur, mes deux autres jeunes frères et moi-même, l’ainé de la famille. Chacun de nous a donc sa propre chambre, la mienne étant la plus ancienne après celle de mon père.

Dès ma retraite, et quelques années avant la perte de notre mère, j’ai pu transformer la petite chambre de réserves comestibles en une belle bibliothèque conçue à mon goût par un proche ébéniste. J’y avais stocké toutes les archives familiales, les anciens affaires scolaires et universitaires, les thèses de mes étudiants, les albums de nos photos-souvenirs, ainsi que mes livres professionnels et culturels dans les trois langues arabo-franco-anglais.Mais depuis le décès de notre père, mes jeunes frères et moi avions constamment rénové cette belle demeure traditionnelle, pour améliorer et moderniser le confort de ses lieux sanitaire et culinaire (salles de bain-et-douche, et cuisine équipée à l’américaine). Nous continuons d’entretenir sa structure sans toutefois modifier son architecture originelle.

C’est pour cela que j’aime beaucoup la grande maison de mon père avec ses murs de 50 cm d’épaisseur, ses plafonds de 4 m de hauteur, sa grande cour ouverte au ciel bleu du jour ou étoilé la nuit, et ses chambres bien orientées vers l’Est (la mer) et le Sud, qui garantissent l’installation de l’ombre dès le début de l’après-midi pour amoindrir la chaleur de l’été. Et c’est pour cela que, lorsque je suis en Tunisie, je ne pouvais jamais dormir ailleurs que dans ma chambre, et que je ne pouvais jamais vivre ailleurs que dans la maison de mes chers parents, à Ksibet-Sousse. C’était dans ce petit village natal, et c’était dans cette grande maison parentale que j’avais vécu les meilleurs moments de ma vie d’enfance et d’adolescence en présence de mes parents, et surtout en compagnie de ma grand’mère maternelle, l’Aziza, et c’était aussi dans cette grande et même maison que je m’étais marié, il y a exactement un demi-siècle, dans la joie et le bonheur d’une fête traditionnelle.

Abdellaziz Ben-Jebria

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