News - 20.05.2026

Ridha Bergaoui: La Tunisie peut-elle encore se permettre de snober ses ingénieurs agronomes ?

Ridha Bergaoui : La Tunisie peut-elle encore se permettre de snober ses ingénieurs agronomes ?

Alors que l’agriculture tunisienne affronte des défis sans précédent (changement climatique, raréfaction de l’eau, dégradation des sols, dépendance alimentaire, volatilité des marchés, exode rural ou montée des exigences sanitaires et environnementales) des milliers d’ingénieurs agronomes peinent encore à trouver leur place dans le tissu économique national.

Le paradoxe est saisissant: d’un côté, de nombreux services du Ministère de l’agriculture, des exploitations agricoles, entreprises agroalimentaires souffrent d’un manque évident d’encadrement technique; de l’autre, une part importante des ingénieurs agronomes reste au chômage ou en situation de sous-emploi, privée d’exercer le métier pour lequel ces jeunes ont été formés.

Un chômage structurel de plus en plus inquiétant

Selon des chiffres récemment avancés par l’Ordre National des Ingénieurs Tunisiens, la Tunisie compterait près de 20 000 ingénieurs agronomes, dont environ 15 000 seraient sans emploi ou sous-employés. Même si ces chiffres très élevés méritent d’être précisés et consolidés par des statistiques officielles, ils expriment toutefois une crise profonde et durable de l’emploi dans cette profession. Une crise de reconnaissance, de valorisation et d’intégration professionnelle alors que, rarement la Tunisie n’a eu autant besoin de ses ingénieurs agronomes.

Ils traduisent une réalité difficilement contestable: le chômage des ingénieurs agronomes est devenu structurel. Les données plus anciennes évoquaient déjà un taux de chômage avoisinant les 40 %, largement supérieur à la moyenne nationale (le taux de chômage des diplômés de l’enseignement supérieur a atteint 22,5%,  avec 14,2% chez les hommes et 32% chez les femmes).

Aujourd’hui encore, malgré les besoins croissants du secteur agricole, l’insertion professionnelle reste extrêmement difficile pour de nombreux jeunes diplômés. Beaucoup finissent par quitter le pays pour mettre leurs compétences au service d’autres économies plus conscientes de la valeur stratégique de l’expertise agronomique. D’autres reportent à plus tard le problème en poursuivant des études de Master et de Doctorat souvent également sans issue. Les autres attendent et espèrent, durant des années, un premier emploi correspondant à leur qualification, au risque du découragement et du déclassement professionnel.

Une formation d’excellence pour un métier complexe

Devenir ingénieur agronome en Tunisie ne relève ni du hasard ni de la facilité. L’accès à cette formation exigeante se fait après une sélection rigoureuse parmi les meilleurs profils scientifiques des nouveaux bacheliers du pays. Les étudiants suivent deux années intensives de classes préparatoires avant de réussir le concours national d’entrée aux écoles d’ingénieurs, puis trois années de spécialisation dans l’une des écoles supérieures agronomiques tunisiennes.

La formation associe enseignements scientifiques, stages, travaux de terrain, expérimentation, immersion dans les réalités agricoles, et des projets personnels et de fin d’études. Elle prépare les étudiants à devenir des cadres capables d’intervenir dans des domaines extrêmement variés: production végétale et animale, hydraulique, environnement, agroalimentaire, économie rurale, gestion des ressources naturelles, pêche ou développement territorial.

Peu de métiers exigent une vision aussi globale des ressources naturelles, du vivant, de l’économie et des territoires.

Dans un pays soumis à un stress hydrique critique et fortement dépendant des importations alimentaires pour plusieurs produits stratégiques, le rôle de ces compétences devrait en principe être central dans la réalisation des objectifs de la Tunisie de sécurité et de souveraineté alimentaires.

Un pays agricole qui sous-valorise ses agronomes

La Tunisie aime rappeler qu’elle est un pays agricole. Pourtant, le travail de la terre demeure encore insuffisamment valorisé dans les représentations sociales. L’agriculture est souvent associée à la pénibilité, au manque de prestige et à un mode de vie rural jugé peu attractif.

Pour beaucoup, cultiver la terre ou élever des animaux ne nécessiterait ni connaissances scientifiques ni compétences techniques particulières, comme si l’agriculture relevait davantage de l’habitude que de l’expertise. Cette perception finit par banaliser aussi bien le métier d’agriculteur que celui d’ingénieur agronome.

Malgré une formation longue et exigeante, les ingénieurs agronomes sont souvent considérés comme des ingénieurs “de seconde catégorie”, alors qu’ils travaillent sur des systèmes d’une extrême complexité où interagissent le climat, l’eau, les sols, les marchés, divers organismes vivants, les ressources naturelles et les équilibres sociaux.

Le contraste avec plusieurs pays européens est frappant. En France ou aux Pays-Bas, l’agriculture est un secteur de haute technologie et d’innovation, et l’ingénieur agronome y occupe une place stratégique dans la recherche, l’agro-industrie, le conseil et les politiques publiques. C’est ce qui explique en partie leur domination mondiale dans le secteur agricole.

Les causes d’une crise profonde

Plusieurs facteurs expliquent cette faible insertion professionnelle.

L’État, longtemps principal employeur des ingénieurs agronomes (à travers les CRDA, les CTV, les offices et les institutions techniques), recrute aujourd’hui très peu. Les départs à la retraite sont insuffisamment remplacés, ce qui affaiblit progressivement l’encadrement technique du secteur agricole et les services aux agriculteurs.

Le secteur privé agricole et agroalimentaire, encore dominé par des structures familiales ou de petite taille, n’a pas toujours intégré l’expertise agronomique comme un véritable facteur de compétitivité. Trop d’exploitations et d’entreprises continuent de fonctionner sans encadrement technique permanent.

Le conseil agricole privé, qui pourrait constituer un important gisement d’emplois et remédier aux carences de l’Etat en matière de vulgarisation et d’encadrement des agriculteurs, reste encore insuffisamment structuré et peu valorisé.

Enfin, les jeunes ingénieurs qui souhaitent créer leur propre entreprise se heurtent souvent à la difficulté d’accéder à la terre, à la bureaucratie, aux difficultés d’accès au financement et au manque d’accompagnement.

Réhabiliter l’agriculture et les métiers de l’agronomie

Réhabiliter le métier d’ingénieur agronome suppose d’abord de réhabiliter l’agriculture elle-même. Nourrir une population, préserver les ressources naturelles et sécuriser l’avenir alimentaire d’un pays ne sont pas des missions secondaires: ce sont des fonctions stratégiques.

L’agriculture doit être reconnue comme un secteur noble, utile, moderne et porteur d’avenir. Cette revalorisation passe par l’école, les médias, les politiques publiques et une meilleure reconnaissance du rôle des agronomes dans les décisions liées à la production agricole, l’alimentation, à l’eau, au climat, à l’environnement et au développement territorial.

Cette réhabilitation passe aussi par la création de nouveaux débouchés. L’agriculture mondiale entre dans une profonde mutation technologique: agriculture intelligente, numérique, intelligence artificielle, robotique, télédétection, gestion de précision de l’eau, transition écologique, adaptation climatique, agriculture carbone. Ces nouveaux créneaux représentent une opportunité historique pour moderniser l’agriculture tunisienne et créer de l’emploi qualifié et des richesses.

Des mesures concrètes pourraient être mises en œuvre comme par exemple:

• Encourager l’embauche d’ingénieurs dans les exploitations structurées et les entreprises agroalimentaires;
• Faire de l’encadrement technique une norme dans les grandes exploitations et les périmètres irrigués;
• Développer des coopératives et cabinets de conseil agricole;
• Soutenir fortement l’entrepreneuriat agritech;
• Intégrer systématiquement les ingénieurs dans les projets agricoles financés par les bailleurs internationaux;

Repenser la formation

Les établissements d’enseignement supérieur agronomique doivent également s’adapter. Après des années de formation de masse et de forte pression sur les capacités d’accueil, la baisse actuelle des effectifs des étudiants offre une occasion unique de passer d’une logique quantitative à une logique de qualité et d’excellence.

Les écoles doivent renforcer leurs liens avec les professionnels afin d’adapter les formations aux besoins réels du terrain. Les stages, les immersions en entreprise et les projets pratiques doivent occuper une place centrale dans les cursus. Au-delà des connaissances techniques, l’ingénieur agronome moderne doit aussi maîtriser le numérique, l’analyse de données, l’intelligence artificielle, la gestion de projets, la communication et les outils d’aide à la décision. Les méthodes pédagogiques doivent elles aussi évoluer en intégrant pleinement le numérique, Internet et les nouveaux outils technologiques.

L’ingénieur agronome de demain devra être à la fois un scientifique, technicien, manager, communicant et innovateur.

Conclusion

Malgré le nombre alarmant d’ingénieurs agronomes au chômage, la Tunisie n’en compte probablement pas trop. Elle souffre surtout d’un déficit de vision et d’une incapacité à transformer ce potentiel et cette richesse humaine en levier de souveraineté alimentaire, d’innovation et de développement.

Dans un monde marqué par l’instabilité géopolitique, les crises climatiques, les tensions alimentaires et la compétition pour les ressources naturelles, les pays qui réussiront le mieux seront ceux qui investiront dans la connaissance, la science et les compétences.

Négliger les ingénieurs agronomes aujourd’hui, ce n’est pas seulement gaspiller des années de formation et de savoir, c’est affaiblir la capacité du pays à nourrir sa population, protéger ses ressources et préparer son avenir.

Ridha Bergaoui