News - 18.05.2026

Mécénat, souveraineté et territoires : la Fondation FABA et Microcred comme levier stratégique du programme TACIR

Mécénat, souveraineté et territoires : la Fondation FABA et Microcred comme levier stratégique du programme TACIR

Par Chaima Laabidi - L’intervention de la Fondation Abdelwaheb Ben Ayed (FABA), en partenariat avec Microcred, dans le cadre du programme TACIR (Talents, Arts, Créativité, Inclusion, Recherche), dépasse largement le cadre d’un soutien financier classique. Elle s’inscrit dans une dynamique plus profonde, à l’intersection de l’économie nationale, de la politique culturelle et du développement territorial. À travers une subvention globale de 350 000 TND couvrant la période 2024 - 2026, et une implication transversale dans l’ensemble des composantes du programme, la FABA et Microcred se positionnent comme un acteur structurant d’un nouveau modèle de mécénat culturel en Tunisie.

Deux axes majeurs permettent de lire cette intervention: d’une part, son ancrage dans une économie nationale souveraine, portée par un capital entièrement tunisien; d’autre part, son rôle décisif dans la pérennisation des acquis du programme TACIR, notamment dans les régions moins dotées d’infrastructure culturelle.

Un financement national comme acte de souveraineté culturelle

Le premier élément fondamental de l’intervention de la FABA et Microcred réside dans sa nature profondément nationale. En s’appuyant sur Microcred, institution financière à capital 100 % tunisien, la fondation inscrit son action dans une logique de souveraineté économique. Ce point est loin d’être anodin dans un contexte où les programmes culturels, en particulier dans les régions, dépendent souvent de financements internationaux.

Ici, l’investissement est endogène : il émane du tissu économique tunisien et est réinjecté dans des dynamiques locales. Cette circularité du financement produit un effet structurant. Elle contribue à légitimer les industries culturelles et créatives (ICC) comme un secteur économique à part entière, digne d’intérêt pour les institutions financières nationales.

La répartition budgétaire de 2024 confirme cette orientation stratégique. En consacrant 23 % de la subvention au soutien direct à l’entrepreneuriat culturel - notamment à travers les “cash prizes” attribués aux projets innovants - la FABA et Microcred participent à la transformation des pratiques culturelles en initiatives économiquement viables. La culture n’est plus seulement un espace d’expression, mais devient un champ d’investissement, de production et de création de valeur.
Cette logique est renforcée par l’importance accordée aux infrastructures. Près de 45 % du budget de 2024 est alloué à l’installation des TACIR’Labs à Jemna et à Meknassi, marquant un choix clair: celui de construire des bases matérielles durables pour l’écosystème culturel. Ce type d’investissement s’inscrit dans une temporalité longue, loin des logiques de financement ponctuel.
Mais au-delà des chiffres, c’est un changement de paradigme qui s’opère : le mécénat culturel, porté par un capital national, devient un outil de structuration économique et sociale. Il participe à redéfinir les rapports entre secteur bancaire et secteur culturel, en les inscrivant dans une logique de co-développement.

Jemna: quand un laboratoire culturel se substitue à une institution publique

L’exemple du TACIR’Lab de Jemna constitue sans doute l’illustration la plus éloquente de cette dynamique.Co-financé par la Fondation FABA, ce laboratoire a été implanté dans une région dépourvue de maison de culture - un fait révélateur des inégalités territoriales en matière d’infrastructures culturelles.
Installé au sein de la maison des jeunes, le TACIR’Lab Jemna dépasse sa fonction initiale d’espace de coworking ou de formation. Il devient de facto une institution culturelle hybride, capable de remplir des fonctions traditionnellement dévolues à une maison de culture: accueil des jeunes talents, mise à disposition d’équipements, organisation d’ateliers, incubation de projets et diffusion artistique.

Cette substitution n’est pas anodine. Elle met en lumière une réalité structurelle: dans certains territoires, l’absence de politiques publiques suffisamment déployées laisse un vide que des initiatives hybrides - comme celles portées par TACIR et soutenues par la FABA et Microced - viennent combler. Le laboratoire devient ainsi un espace de reconfiguration de l’action culturelle, où se croisent logiques associatives, soutien privé et besoins publics.

Mais loin de se limiter à un rôle de remplacement, le TACIR’Lab Jemna propose une alternative qualitative. En intégrant formation, innovation et recherche, il dépasse le modèle classique de la maison de culture pour offrir un espace plus flexible, plus connecté et plus adapté aux enjeux contemporains des ICC. Il ouvre également ses portes à une diversité d’acteurs - jeunes, associations, créateurs - favorisant une appropriation collective et durable.

Une intervention transversale au service de la pérennisation

L’un des aspects les plus marquants de l’engagement de la FABA réside dans sa transversalité. Contrairement à d’autres formes de mécénat ciblées, la fondation intervient dans l’ensemble des composantes du programme TACIR: formation, incubation, diffusion et recherche.

Cette approche globale est essentielle pour assurer la pérennisation des acquis. Elle permet d’éviter l’écueil des interventions fragmentées, où les efforts ne produisent pas d’effet systémique. Ici, chaque composante renforce l’autre: la formation alimente l’innovation, l’innovation nourrit la diffusion, et la recherche éclaire l’ensemble du processus.

La contribution de la FABA à la composante recherche est particulièrement significative. En soutenant la production de données sociologiques sur les inégalités d’accès à la culture, elle participe à ancrer le programme dans une démarche de connaissance et d’analyse. Cette dimension est fondamentale pour transformer les pratiques culturelles en véritables outils de politique publique.

Dans cette perspective, TACIR ne se contente pas d’agir : il produit du savoir. Et ce savoir devient un levier pour orienter les décisions futures, tant au niveau local que national.

De la diffusion à la structuration: le cas du Ciné-Rif Doc Days à Meknassi

L’engagement de la FABA et Microcred dans le financement intégral du Ciné-Rif Doc Days 2025 s’inscrit dans cette logique de soutien à l’ensemble de la chaîne de valeur culturelle. En accompagnant cet événement, la fondation et Microcred ne financent pas seulement une manifestation ponctuelle ; elles soutiennent un dispositif de diffusion essentiel pour la visibilité des productions locales.

La diffusion constitue en effet un maillon souvent fragile des écosystèmes culturels régionaux. En investissant dans ce type d’initiative, la FABA et Microcred contribuent à créer des espaces de rencontre entre œuvres et publics, condition indispensable à la vitalité des ICC.
Mais au-delà de la diffusion, le Ciné-Rif Doc Days à Meknessi participe à la structuration d’une scène culturelle locale, en offrant une plateforme de reconnaissance pour les créateurs issus du programme TACIR. Il s’inscrit ainsi dans une continuité logique avec les autres composantes du programme, renforçant l’idée d’un écosystème intégré.

Une stratégie territoriale entre consolidation et extension

La répartition géographique des investissements en 2024 et 2025 révèle une stratégie territoriale fine, articulée autour de deux dynamiques complémentaires: la consolidation des régions pilotes et l’extension vers de nouveaux territoires.

Les régions de Jemna et Meknassi bénéficient d’investissements importants, justifiés par l’installation et l’équipement des TACIR’Labs. Ces infrastructures constituent des points d’ancrage durables, capables de soutenir une dynamique culturelle sur le long terme.

Parallèlement, le programme s’étend à de nouvelles régions, telles que Redayef, Nadhour, puis Gabès et Médenine en 2025. Cette expansion progressive témoigne d’une volonté de démocratiser l’accès à la culture, en ciblant des territoires souvent marginalisés.

Le budget de 2025 marque un tournant vers une phase plus opérationnelle. Avec 44 % des ressources allouées aux activités de formation et de mentorat, et 35 % aux ressources humaines, l’accent est mis sur l’accompagnement et la gestion. Cette évolution traduit une maturité du programme, qui passe de la mise en place des infrastructures à leur activation et à leur pérennisation.

Vers une cohésion des efforts: une lecture politique du mécénat

Au-delà de ses impacts économiques et territoriaux, l’intervention de la FABA et Microcred invite à une lecture politique. Elle pose la question de la cohésion des efforts entre acteurs privés, société civile et institutions publiques.

Dans un contexte où les politiques culturelles peinent parfois à atteindre certains territoires, le rôle d’acteurs comme la FABA et Microcred devient crucial. Mais cette intervention ne doit pas être perçue comme une substitution durable à l’action publique. Elle ouvre plutôt la voie à une complémentarité nécessaire.

Le cas de Jemna est à cet égard emblématique. Le TACIR’Lab, co-financé par la FABA et Microcred, agit comme une infrastructure culturelle de substitution. Mais il révèle en creux un besoin : celui d’une meilleure articulation entre initiatives privées et politiques publiques, afin de garantir une couverture territoriale équitable.

Cette cohésion des efforts est sans doute l’un des enjeux majeurs pour l’avenir des ICC en Tunisie. Elle suppose une reconnaissance mutuelle des rôles : au secteur privé, l’innovation et la capacité d’investissement ; à l’État, la responsabilité de structurer, réguler et pérenniser.

L’intervention de la Fondation FABA et Microcred dans le programme TACIR ne se limite pas à un apport financier. Elle constitue un véritable levier de transformation, à la croisée de l’économie, de la culture et du territoire.

En s’appuyant sur un capital national, en investissant dans des infrastructures durables, en soutenant l’ensemble des composantes du programme et en intervenant dans des régions marginalisées, la FABA et Microcred contribuent à faire émerger un modèle de mécénat structurant, capable de produire des effets à long terme.

Mais au-delà de ses résultats immédiats, cette expérience ouvre des perspectives. Elle montre qu’il est possible de penser la culture comme un champ stratégique, où se rencontrent enjeux économiques, sociaux et politiques. Elle invite également à repenser les modes de collaboration entre acteurs, dans une logique de co-construction et de complémentarité.

À travers TACIR, la FABA et Microcred ne financent pas seulement un programme: elles participent à l’écriture d’une nouvelle page des politiques culturelles en Tunisie - une page où la culture devient un vecteur de souveraineté, d’inclusion et de développement durable.

Chaima Laabidi