News - 17.05.2026

Rendre à la politique sa dignité première: organiser la liberté dans un monde de limites assumées

Rendre à la politique sa dignité première: organiser la liberté dans un monde de limites assumées

Pr Samir Allal. Université de Versailles/Paris -Saclay - La guerre en Iran est un moment de réorganisation géopolitique du monde globalisé, où la hiérarchie des puissances peut être remise en cause. Un moment de grande opportunité pour bifurquer et changer en profondeur le monde dans lequel nous vivons.

Le voulons-nous vraiment ? Sommes-nous encore capables de relever ce défi ? Rien ne changera si nous restons spectateurs de notre propre dépossession. Il nous faudra nommer les urgences, choisir les batailles et modifier le rapport de force : de la volonté, de la méthode, du temps et des alliances.

Rien n'est joué. Tout peut encore basculer. Et nous sommes ceux qui le décideront

Il est des moments dans l'histoire où les peuples sentent confusément qu'ils perdent quelque chose d'essentiel, sans pouvoir en préciser ni les contours, ni la nature. Où l'on commente des transitions qui s'éternisent, sans en comprendre les mécanismes. Cela concerne aussi bien le carbone fossile que le carbone vivant.

L'agression américaine et israélienne en Iran, au Liban et en Palestine, agit comme une piqûre de rappel de ce que nous sommes en train d'accepter. Sans les mots pour le dire, sans l'analyse critique pour le penser, sans les armes pour résister, on finit par s'habituer.

La guerre d’Ormuz est un moment clé pour accélérer la bifurcation écologique et le déploiement massive des énergies renouvelables, malgré les pressions de sens contraire exercées par les producteurs d’énergie fossile. Une polycrise forme désormais l'arrière-fond du drame climatique. Elle agit comme une loupe grossissante, révélant l'inadéquation croissante de nos institutions, héritées de la modernité industrielle, de la guerre froide ou de la Pax Americana.

Le dérèglement climatique alimente directement les dislocations du monde, quand des événements extrêmes frappent des populations ou quand des politiques de transition mal conçues fragilisent le tissu social. Mais il s'entrelace aussi, de façon plus souterraine, avec d'autres crises : quand l'argent des ressources fossiles finance la désinformation, quand les guerres accélèrent les émissions carbones ou quand la course aux armements relègue le climat au second plan. Stepan C. Aykut et Amy Dahan, (Ed Science Po, mars 2026).

Alors que le monde reste très largement carboné et que le pic des émissions de gaz à effet de serre n'est pas encore atteint, la régulation du carbone et les technologies bas carbones sont, désormais un enjeu majeur de rivalité entre puissances étatiques, entreprises, ONG et individus. Marc Antoine Eyl-Mazzaga, (Ed Le cavalier Bleu, Octobre 2025). 

Face au blocage du détroit d'Ormuz, et dans l'urgence, les gouvernements multiplient les mesures de court terme (quitte à les payer plus cher !), pour amortir les impacts récessifs du blocage et réduire leurs fragilités économiques structurelles face aux chaînes d'approvisionnement, en accélérant la transition. Le blocage du détroit d’Ormuz a aussi, perturbé les approvisionnements en fertilisants. C’est pourquoi la FAO a lancé une alerte sur le risque de crise alimentaire dans le monde. Elle appelle « à investir dans la diversité du carbone vivant pour s’affranchir de la dépendance au carbone fossile ». Christian de Pertrhuis (Mai 2026).

A l'évidence, le problème de fond n'est pas l'étroitesse du détroit mais plutôt la lenteur de la bifurcation écologique et les blocages en tous genres.

Le problème est plutôt, la dépendance du système économique mondial à l’égard de l’énergie fossile qui perdure, trente-cinq ans après l’alerte sur le réchauffement climatique lancée par le premier rapport du GIEC. Avec une différence majeure : aujourd’hui les solutions alternatives pour fournir en quantité de l’énergie décarbonée sont clairement identifiées. Elles sont rentables et accessibles grâce à la chute des coûts de production de l’électricité renouvelable et du stockage d’énergie par batterie.

L'impératif est donc de lier la question climatique aux enjeux non seulement écologiques et planétaires, mais aussi géopolitiques, sociaux, démocratiques, de prendre acte de notre nouvelle condition humaine afin d'explorer, comme Bruno Latour le suggérait, une voie pour des « politiques de l'atterrissage ». 

L'actualité agit parfois comme une piqûre de rappel de ce que nous sommes en train d'accepter. Violences guerres, atteintes à l’environnement. Les comportements rapaces, les pratiques sordides n'ont pourtant rien à voir avec des dérives isolées. Ils sont la manifestation éclatante d'un processus structurel qui ne demande qu'à rester invisible, de ce capitalisme fossile, et désormais numérique, qui asservit nos vies, jusque dans des secteurs essentiels à l'intérêt général, au détriment de la dignité la plus élémentaire.

On s'habitue à raisonner dans des bulles de certitudes, à s'informer sur injonction d'un algorithme

Une idée s'est ainsi insinuée, d'abord comme une évidence, ensuite comme une loi, enfin comme une fatalité : tout peut se vendre, tout peut s'acheter, et puisque tout est marché, nous sommes nous-mêmes devenus marchandises.

On s'habitue à vivre dans l'illusion d'une fausse abondance accessible depuis nos smartphones, alors que les inégalités augmentent et que le pouvoir d'achat se dégrade. On s'habitue à payer pour ce qui était jusqu'alors un droit, à justifier ce qui était une évidence, à supporter ce qui était un scandale. Chaque geste du quotidien, chaque besoin essentiel, du soin à l'éducation, se délite en prestations calibrées, évaluées, vendues. Et on finit par croire que la valeur des choses réside essentiellement dans leur prix.

Tout est prétexte à profit. L'eau, la terre, nos biens communs sont abandonnés à la rente et à la spéculation. La santé, l'éducation, la culture, le sport sont livrés à la propriété privée et à la valorisation financière. Nos services publics sont affaiblis et soumis aux exigences de rentabilité. Nos cerveaux sont attaqués, sans pitié et sans répit. Rien n'échappe à la logique du tiroir-caisse et nous en sommes la petite monnaie.

Il ne s'agit plus simplement d'accumulation mais d'appropriation systématique, d'accaparement mécanique, de prédation sans limites de ce qui est essentiel à la vie. Depuis plusieurs décennies, le marché avance non comme un conquérant brutal, mais comme un envahisseur silencieux de nos écoles, de nos hôpitaux, de nos vieux jours, et même de nos rêves. Il a promis la simplicité et la satisfaction immédiate.

Le marché s'est présenté comme l'allié de notre pouvoir d'achat. Et nous avons cru qu'il élargissait l'horizon de chacun, alors qu'il resserrait l'étau sur tous.

Cette logique n'est pas une perversion d'un système que nous essayons vainement de domestiquer, mais sa finalité intrinsèque. La marchandisation ne se limite plus à privatiser des services ou à mettre un prix sur ce qui était autrefois accessible à tous. Elle s'étend à l'ensemble de la vie sociale, jusqu'à dissoudre la société elle-même. Elle brise les solidarités, fragmente les existences, impose sa logique dans la géographie des territoires : la relégation douloureuse pour les uns, la sécession silencieuse pour les autres.

Le capitalisme de la finitude, détruit les relations sociales en y introduisant des inégalités insoutenables. Il encourage l'individualisme, non comme une conquête de liberté, non par accident, mais parce que celui-ci est la condition même de sa reproduction et de sa croissance sans limites.

Le capitalisme fossile et numérique se détourne de la justice sociale comme d'un obstacle et de l'égalité comme d'une menace à son extension. Il atomise, il isole, il annonce la fin de la fraternité. Dans une société qu'il entend réduire à des individus-consommateurs, la solitude est une nouvelle épidémie. Et dans le vide de ce désert relationnel, l'extrême droite prospère, vendant l'ordre aux âmes inquiètes, la revanche aux humiliés, le repli identitaire aux laissés-pour-compte de la fraternité.

Sur un fond de guerre et de dérèglement climatique, cette réalité interpelle le camp du progrès, et les humanistes en particulier, sur la manière de reprendre efficacement le contrôle, c’est-à-dire la marche en avant du progrès humain et de l'émancipation. Nos manières de penser et d'agir sont-elles adaptées aux nouvelles offensives du capitalisme dans nos vies ? Que faire maintenant que la logique du marché sans entrave a échoué, et pleinement échoué sur tous les plans- écologique, social, économique, culturel, démocratique et même moral- ? Que faire lorsque l'enjeu n'est rien de moins qu'une terre habitable, des vies supportables, une humanité fraternelle ?

Au cours de son histoire, le camp du progrès a combattu l'exploitation et la captation de la plus-value du travail par un capital rapace ne poursuivant d'autre but que son accroissement sans limites. Il a arraché des conquêtes sociales majeures, sortir les pays du sous-développement et du colonialisme, civilisé le travail et apprivoisé les grands risques de la vie pour redistribuer les gains de productivité sous forme de protections collectives et de temps libéré.

Les humanistes et les progressistes se sont battus, avec succès, pour desserrer l'étau du capitalisme sur le monde du travail, libérer des territoires. Mais le capitalisme, devenu total, fossile, numérique et décomplexé, cherche désormais à resserrer son étreinte sur le consommateur.

Voilà la nouvelle frontière du combat : soustraire progressivement au marché les dimensions essentielles de la vie, qui ne doivent pas relever du commerce ; des besoins élémentaires qui ne doivent pas être abandonnés à la loi du plus offrant, qui est aussi celle du plus fort ; des droits fondamentaux, parfois même des droits politiques, qui ne sont pas des marchandises. C'est protéger les biens communs - la terre, l'eau, les ressources naturelles, souvent des ressources finies - de l'accaparement, de la privatisation et de la spéculation.

« Démarchandiser la vie, c'est respirer à nouveau, reprendre le contrôle de nos vies, tout en reprenant en main un ordre économique et social qui s'est affranchi de tout contrôle démocratique, du souci le plus élémentaire de l'intérêt général, et même de toute décence commune, comme d'un humanisme minimal. » 

C'est remettre la politique au-dessus des contingences économiques. C'est libérer les individus, garantir leur autonomie, créer les conditions pour que chacun maîtrise sa vie. Mais résister au marché rapace ne saurait suffire : « Démarchandiser, c'est surtout la condition pour émanciper et construire l'avenir. C'est fonder la valeur sur l'utilité sociale et la prise en compte des limites planétaires. »

C'est une nécessité pour « inventer de nouveaux droits face à de nouveaux besoins, de nouvelles protections face à de nouveaux risques, mais aussi pour réconcilier le rêve et l'action dans un moment inédit de désenchantement de la politique ». 

C'est rendre « le service public vivant, incarné, proche, efficace parce que démocratique ». C'est ouvrir « la voie à un nouvel esprit d'entreprise ». C'est affirmer que « l'humain vaut plus que la marchandise, que la société vaut plus que la somme des intérêts individuels. »

La crise écologique n'est pas seulement une crise environnementale, c'est une crise de souveraineté politique: le laissez-faire a été planifié 

Un pays qui ne planifie pas son avenir laisse le marché décider de son destin. L'improvisation n'est désormais plus une option. Gouverner à vue dans un monde de limite conduit toujours au même résultat : l'impuissance et l'injustice.

Face à l'urgence climatique, à la dépendance énergétique, à l'appauvrissement des sols et à l'effondrement de la biodiversité, il ne suffit plus d'additionner des mesures dispersées. Il faut organiser un saut d'échelle.

La planification pour la bifurcation écologique n'est ni une nostalgie administrative, ni un retour à une technocratie d'État ; elle est la condition moderne de l'action collective dans un monde de contraintes et de limites. Elle est l'instrument par lequel une démocratie reprend la main sur son avenir. Une telle politique repose sur trois exigences indissociables :

1. L'anticipation, d'abord, pour sortir du gouvernement par la crise permanente et retrouver la maîtrise temps long, seul compatible avec la transformation de nos systèmes productifs et de nos modes de vie. 
2. La coordination, ensuite, pour dépasser les contradictions chroniques entre politiques publiques, logiques administratives, territoires et acteurs économiques. 
3. La démocratie, enfin, car aucune transformation de cette ampleur ne peut réussir sans justice sociale ni appropriation citoyenne. Une transition imposée échoue ; une transition débattue, comprise, partagée peut réussir.

Dans ce cadre, l'État doit redevenir stratège. Non pour tout gérer, mais pour fixer le cap, hiérarchiser les priorités, sécuriser les trajectoires.

La planification pour la bifurcation écologique et énergétique suppose des objectifs clairs à cinq, dix et vingt ans : neutralité carbone sectorielle, sécurité hydrique, indépendance énergétique, rénovation massive du bâti, déploiement industriel bas-carbone. Elle exige un chiffrage transparent des investissements nécessaires, sanctuarisés dans une véritable loi de programmation environnementale pluriannuelle, lisible et opposable. Elle demande un pilotage interministériel fort, au plus haut niveau, capable d'arbitrer là où le marché fragmente et où l'administration cloisonne.

La planification pour la bifurcation écologique et énergétique implique également une organisation claire des responsabilités à chaque échelle. À l'État revient la définition des trajectoires nationales sectorielles : carbone, eau, énergie, industrie, infrastructures critiques. Aux territoires revient l'organisation des moyens d'y répondre, en particulier en orientant massivement l'effort de formation vers les métiers de la transition, en contribuant à la localisation des filières industrielles, en structurant des bassins industriels et des terres agricoles. Aux communes revient la tâche décisive de concrétiser et d'adapter : mobilités du quotidien, rénovation des écoles et bâtiments publics, adaptation climatique, accès aux services essentiels.

Cette planification doit être placée sous contrôle démocratique permanent. Elle nécessite de s'arracher aux cycles électoraux pour faire de l'avenir un terrain de projet, ce qui s'accommode mal des logiques de clientèles électorales et d'une marchandisation à laquelle la politique elle-même n'échappe pas toujours.

Chaque année, la représentation nationale (parlement) doit pouvoir débattre publiquement des avancées, des retards et des choix opérés, à partir d'indicateurs sociaux, écologiques et financiers, et disposer d'un pouvoir réel de correction des trajectoires. 
La transparence des investissements, publics comme privés, doit devenir la règle. L'évaluation environnementale des plans et programmes dans le domaine de l'urbanisme, des transports, de l'aménagement du territoire, de l'eau, de l'énergie, des déchets, doit être systématisée. On ne transforme jamais un pays à huis clos.

La planification pour la bifurcation écologique et énergétique doit intégrer les enjeux de justice sociale dès sa conception, et non en accumulant avec retard des mesures correctives. Il n'y a jamais de politique de transition réussie contre les classes populaires. Tarification sociale automatique de l'énergie, de l'eau et des mobilités, bouclier pour les ménages précaires, revenu de transition écologique financé par les rentes carbone, garanties de reconversions professionnelles : la planification doit protéger les plus fragiles autant que transformer les modes de vie, de transport, et de production.

Cette grade ambition suppose un État capable d'agir. Cela implique d'y regrouper des compétences techniques aujourd'hui perdues, dans l'ingénierie énergétique, l'hydraulique, la gestion des sols, l'organisation des réseaux, l'aménagement du territoire, et de recréer une ingénierie publique locale mutualisée, notamment dans les territoires et les petites communes.

On ne rappellera jamais assez l'importance pour la puissance publique de disposer de ces compétences nécessaires pour planifier, contrôler et réguler, face aux puissances du marché. Cela suppose aussi de mieux partager les données publiques, sur l'énergie, les mobilités, la biodiversité, pour éclairer la décision démocratique.

Bien que la cause soit universelle, force est de constater que vivre sur la même planète ne suffit pas à soi seul à créer une communauté de destin ni à faire émerger de nouvelles solidarités, en particulier lorsque la défense des intérêts particuliers se conjugue aux égoïsmes nationaux.

Si nous habitons la même planète, nous ne vivons pas tous dans le même monde. Les inégalités environnementales se superposent ainsi aux inégalités sociales. La justice climatique, comme objectif et comme mode d'action, est pour nous l'un des leviers majeurs de transformation sociale, d'amélioration de la condition humaine et de réalisation de nos objectifs d'égalité et d'émancipation. 
La planification pour la bifurcation écologique et énergétique n'est dès lors pas une politique parmi d'autres : elle est désormais l'architecture qui rend possibles toutes les autres politiques. Elle les hiérarchise, et les rend cohérentes. Sans elle, la démarchandisation resterait une somme de bonnes intentions ; avec elle, elle devient une trajectoire collective, souveraine et juste.

Dans un monde fini, la planification écologique démocratique est la condition de la liberté et d'une transition dans la justice. Elle marque le refus de laisser le marché décider à notre place. Elle est l’art de décider ensemble, plutôt que de subir séparément.

La liberté ne se donne pas, elle se conquiert. Et toute conquête commence par un regard lucide posé sur le réel

Regarder la réalité en face n'est pas un exercice de résignation : c'est le premier acte de l'émancipation. La planification pour la bifurcation écologique et énergétique n’est donc ni un réflexe idéologique, ni un retour au passé. C'est un geste de rupture avec un ordre que l'on croit si bien établi que nul ne songe plus à n'y rien changer. Une manière de remettre collectivement la main sur ce qui nous échappe, sur ce qui a été confisqué au nom d l'évidence marchande. C'est une audace qui sauve.

Mais la planification n'est pas une fin en soi. Elle est un chemin vers un projet plus vaste : la réappropriation démocratique de la vie sociale. Ce projet affirme une chose simple et décisive : ce qui fait tenir une société - le soin, le temps, l'attention, le travail, la nature, les savoirs, les territoires - doit relever d'un choix politique collectif, et non d'un marché sans visage et sans contrôle. 
Il s'agit moins de soustraire que de reconstruire, moins de limiter que de libérer. Ce projet dépasse à la fois la figure du consommateur impuissant et celle de l'administré passif. Il fait émerger un citoyen complet, capable d'agir, de décider, de participer à la production du commun.

Il redonne de la substance à une démocratie fatiguée en l'ancrant dans les conditions matérielles de l'existence. Ce projet ne divise pas, il unifie les luttes sociales, écologiques, territoriales, démocratiques, qui trouvent leur cohérence dans un même mouvement de démarchandisation. Il ne s'agit plus de réparer à la marge un système à bout de souffle, mais d'en changer la nature et la boussole. De redonner un sens partagé au progrès. De refaire du service public non une machine abstraite, mais une institution vivante, incarnée, proche, efficace précisément parce que démocratique.

Rendre à chacun, et reprendre pour tous, la souveraineté sur notre temps, notre attention, nos ressources, nos territoires, nos biens communs… C'est refaire peuple, non par l'injonction ou la peur, mais par la justice, l'égalité réelle et la fraternité vécue. Nos existences ne sont pas des biens cessibles, la société n'est pas une foire, la démocratie n'est pas une variable indexée au marché.
La marchandisation n'est plus un excès du capitalisme : elle en est devenue la grammaire intime, son mode d'organisation du monde. Tout évaluer, tout tarifer, tout rendre échangeable, jusqu'au temps, jusqu'aux corps, jusqu'aux consciences.

Face à cette logique totalisante au risque du totalitaire, la planification pour la bifurcation n'est ni nostalgie ni posture morale. Elle est la condition même de toute liberté réelle au XXI° siècle. Elle permet de rompre avec la fatalité travestie en modernité. De refuser que l'horizon de nos vies soit dicté par les cours de la Bourse et les algorithmes de la tech. De choisir collectivement ce qui doit être protégé, partagé, soustrait à l'emprise du marché.

Ce faisant, nous libérons l'individu des barons de la tech, des géants du fossile et des nouvelles féodalités sociales, économiques et territoriales produites par un marché tout-puissant. Nous rendons à la politique sa dignité première : non pas gérer la pénurie de sens, mais organiser la liberté dans un monde de limites assumées.

Pr Samir Allal
Université de Versailles/Paris -Saclay