Mohamed-El Aziz Ben Achour: Le royaume hafside de Tunis vu par Léon l’Africain
Dans la longue liste des voyageurs musulmans des époques médiévale et moderne, un personnage devenu célèbre sous le nom de Léon l’Africain occupe une place originale. En effet, le récit de ses pérégrinations consigné dans sa Description de l’Afrique parue à Venise en 1550 a suscité l’intérêt des hommes politiques et des érudits de la Chrétienté, soucieux de connaître la géographie, les Etats, les sociétés et les usages du sud de la Méditerranée. Plus modeste dans ses pérégrinations que l’illustre Ibn Battouta (1304-1368), dépourvu du génie d’un Ibn Khaldoun (1332-1406), Léon eut cependant une vie riche de découvertes et de soubresauts tout à fait évocatrice du monde méditerranéen aux XVe et XVIe siècles. Un monde marqué par la fin de l’Espagne musulmane et les drames humains qui l’accompagnèrent sans compter les difficultés des Etats du Maghreb et la rivalité islamo-chrétienne.
Mais pourquoi, lui, musulman de naissance, de religion et de culture, entra-t-il dans l’histoire sous ce nom de Léon l’Africain ? En réalité, il naquit à Grenade vers 1494, peu après la chute du royaume nasride face à l’inexorable poussée de la Reconquête catholique. Il fut prénommé Hassan. Sa famille, connue sous le patronyme d’Al Wazzân, quitta l’Espagne pour le Maroc voisin et s’installa à Fès.
Page de titre de l'édition de 1956
Hassan y grandit et acquit une solide formation en langue, littérature et sciences religieuses à la vénérable Qarawyyine. Parvenu à l’âge adulte, il entra au service de la dynastie wattasside. Il acquit à la cour une excellente culture administrative et diplomatique. Dès son jeune âge, il accompagna un de ses oncles auquel le sultan Mohamed «Le Portugais» (1504-1526) avait confié quelques missions diplomatiques. Il aurait ainsi visité Tombouctou dès 1509. Son goût de la découverte, adossé à une grosse fortune et à son sens du commerce, transforma ces longues expéditions caravanières en une découverte des hommes et des choses. De sorte qu’une grande partie de son existence se passa en de longs voyages à travers tout le Maghreb, l’Afrique des confins sahariens, l’Egypte et l’Arabie. En 1518, au retour du pèlerinage, alors qu’il se destinait à retourner à Tunis où il aurait laissé sa famille, un corsaire de l’ordre de Saint-Jean, Pedro di Bobadilla, le captura lors d’une escale à l’île de Djerba selon certains, au large de la Crète, selon d’autres. Il fut conduit en captivité à Rome et présenté en offrande au pape Léon X.
Giovanni-Battista Ramusio (1485-1557), auteur géographe, humaniste et homme politique vénitien Éditeur de la Description de l'Afrique de Léon l'Africain
Sa vaste culture et sa connaissance de l’Afrique du nord suscitèrent l’intérêt du pouvoir pontifical au point que le Saint Père et les grands de l’Eglise virent en Hassan un précieux collaborateur. Aussi fut-il affranchi, catéchisé et, nous dit le traducteur français Alexis Epaulard, «baptisé de la main même du pape, à Saint-Pierre de Rome, sous le nom de Jean-Léon de Médicis (Johannis-Leo de Medicis), le 6 janvier 1520. Lui-même se donna par la suite les noms de Giovanni Leon Granatino qu’il traduisait en arabe Yuhanna al Asad al Gharnatî.» Il fit désormais partie de l’entourage du souverain pontife, dispensant ses conseils sur l’Afrique, sa géographie, ses Etats, son économie, sa culture et ses populations. C’est à ce titre qu’il rédigea un vaste récit en langue italienne de ses voyages, découvertes et connaissances du monde musulman connu sous le nom de Description de l’Afrique. Ce travail paru à Venise en 1550 à l’initiative de l’humaniste Jean-Baptiste Ramusio, membre du conseil des Dix de la Sérénissime République, et auteur d’une compilation géographique connue sous le titre de Delle Navigationi et viaggi.
Palais des émirs Nasrides à Grenade,ville natale de Hasan b. Mohamed El Wazzan alias Jean Léon l'Africain
Au sujet de son séjour italien, on sait peu de choses. On sait qu’il enseigna l’arabe à Bologne et qu’il rédigea même un manuel de grammaire. «Mais, s’interroge A.Epaulard, acheva-t-il sa vie à Rome quelques années avant 1550 comme le dit la préface de la quatrième édition de Ramusio en 1588? Quitta-t-il l’Italie pour se rendre à Tunis, comme il en avait formellement exprimé l’intention dans sa Description dès 1525? Et là, retourna-t-il à la religion musulmane comme certains textes l’affirment ? C’est plus probable.» Amin Maalouf, dans son roman Léon l’Africain (1986), se plaît, pour sa part, à l’imaginer jouissant d’une paisible existence à Tunis parmi les siens.
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Royaume (sultanat) hafside
Abordons, à présent, l’œuvre majeure de Jean Léon, sa volumineuse Description de l’Afrique. Cette somme considérable couvre un vaste champ géographique, politique, économique, culturel et ethnographique. Aussi nous limiterons-nous ici au récit relatif au royaume de Tunis, gouverné à l’époque par les sultans hafsides (XIIIe-XVIe s.) et ce qu’il recèle d’informations sur l’Ifriqiya au XVIe siècle, c’est-à-dire au crépuscule de ce qui fut une brillante dynastie.
Mosquée-université Qarawiyin de Fès
L’ouvrage que nous avons utilisé est l’excellente traduction effectuée par Alexis Epaulard (m.1949) parue en 1956 en deux volumes aux éditions Adrien-Maisonneuve à Paris, et enrichie de nombreux commentaires, annotations et rectifications effectués par le traducteur et d’autres spécialistes: Théodore Monod, Henri Lhotte et Raymond Mauny.
Mosquée hafside de la Kasbah de Tunis (XIIIe siècle)
Dans son introduction générale, Léon l’Africain note que la Berbérie– entendez le Maghreb historique– «se divise en quatre royaumes. Le premier est celui de Marrocos qui se divise en sept régions (…). Le second est le royaume de Fez qui englobe autant de régions (…). Le troisième royaume est celui de Telensin (Tlemcen) qui comprend trois régions, les Monts (Al Jibel), Ténès et Elgezair (Alger). Le quatrième est celui de Tunis auquel sont soumises quatre régions: Bougie, Constantine, Tripoli de Berbérie et Ezzab, ce dernier appartenant pour une bonne part à la Numidie (Biladulgerid en arabe, précise-t-il).». Et l’auteur de noter que la région de Bougie a toujours été disputée. Elle a parfois été possédée par le roi de Tunis, d’autres fois par le roi de ‘Telensin’. Il commet toutefois une erreur en affirmant que de son temps, «elle a formé un royaume indépendant jusqu’à ce que sa capitale ait été prise par le comte Pierre de Navarro au nom du roi Ferdinand d’Espagne.» Or, comme le rectifient en note les commentateurs de la Description, Bougie a été enlevée aux sultans zayyanides de Tlemcen par les Hafsides de Tunis en 1360 et n’a cessé de leur appartenir jusqu’à sa prise par les Espagnols le 25 mai 1509. Mais gouvernée la plupart du temps par des princes Hafsides, elle a joui d’une indépendance allant parfois jusqu’à la rébellion contre le pouvoir central de Tunis.
Palais de la Abdalliya. Survivance de l'ensemble de palais royaux mentionnés par Léon dans son évocation de La Marsa
Quant aux groupes humains et confédérations tribales, Léon apprenait à ses contemporains que les Africains blancs étaient, à l’époque, divisés en cinq peuples: Sanhaja, Masmouda, Zénètes, Houara et Ghomara. Il évoque avec talent l’histoire de la bédouinisation de l’Ifriqiya consécutive à l’arrivée au XIe siècle des puissantes tribus arabes (Soulaïm, Riyah et Hilal) de Haute Egypte et d’Arabie. On sait que la sécession, en 1047, d’El Moez Ibn Badîs, prince ziride de Kairouan, et son allégeance au calife abbasside (sunnite) de Bagdad avaient suscité la colère de son suzerain fatimide (chiite) du Caire. Celui-ci, après avoir écouté les conseils de son vizir «voyant que le royaume d’Afrique était de toute façon perdu pour lui, jugea que le moindre mal était de toucher une forte somme [qui serait versée par les tribus arabes en échange de la possibilité de franchir le Nil en direction de l’ouest] comme son conseiller le lui promettait et de tirer en même temps vengeance de son ennemi, plutôt que de perdre à la fois une chose et l’autre.» Un édit fut donc promulgué qui autorisait les nomades à passer en Afrique avec la plus large liberté à condition de traiter en ennemi le prince rebelle de Kairouan. Après l’évocation de pillages et de massacres, Léon écrit que «les Arabes se partagèrent toutes les campagnes et les habitèrent, imposant à chaque ville des contributions et des charges énormes.»
Carte des voyages de Léon l'Africain par Siméon Netchev (World History Encyclopedia)
En ce qui concerne les populations des villes de Berbérie, surtout celles du littoral méditerranéen, il écrit: «Ce sont des hommes qui prennent un grand plaisir à s’instruire et s’adonnent aux études avec beaucoup de soin.(…) Ils avaient coutume jadis d’étudier les mathématiques, la philosophie et même l’astronomie. Mais depuis quatre cents ans, beaucoup de ces sciences leur ont été interdites par leurs docteurs et par leurs souverains.» Il poursuit: «Les citadins des villes de Berbérie sont au surplus des gens ingénieux comme on le voit à la qualité des travaux de diverse nature qu’ils exécutent. Ils sont très bien élevés et très courtois. (…) Ils observent une parole donnée par-dessus tout au monde et ils aimeraient perdre la vie que de manquer à une promesse.»
La description détaillée du sultanat hafside – curieusement qualifiée de «royaume de Buggia (Bougie) et de Tunis – occupe la cinquième partie de l’ouvrage qui en compte neuf. Toutefois, dès les premières lignes, l’auteur reconnaît avoir trompé précédemment le lecteur en croyant devoir compter l’Etat de Bougie pour un royaume. «Depuis, poursuit-il, j’ai considéré la question de plus près et j’ai constaté que Bougie n’avait été une ville royale que depuis peu jusqu’à ces derniers temps et que, raisonnablement, le gouvernement de cette ville appartient au roi de Tunis.» Puis Léon consacre les pages suivantes à la description des villes du Maghreb hafside dont Constantine (Costantina) et Bône (Bona), signalant à propos de cette dernière que saint Augustin en fut évêque. Il aborde ensuite la présentation des villes de l’actuelle Tunisie, d’ouest en est: Béja, à propos de laquelle il note que la ville est très bien tenue et pourvue de tous les corps de métiers, surtout de tisserands. «On y voit aussi un grand nombre de cultivateurs, car la campagne de Begia est très étendue et très productive.» Il relève qu’il y a beaucoup de terrains en friche. Mais ici, comme dans la description d’autres lieux, il ne met pas cela en relation avec les effets dévastateurs des épidémies dont il a pourtant mentionné ailleurs la récurrence tous les dix, quinze ou vingt-cinq ans. Il impute la pauvreté qui sévit dans la plupart des villes et des villages à la lourde pression fiscale du «roi de Tunis». En fait, à son époque, la dynastie, gouvernée par Abou Abdallah Mohamed (1494-1526), minée par des querelles internes, connaissait un inexorable déclin. Ce qui fut naguère un puissant et vaste royaume n’était plus qu’un territoire démographiquement et économiquement affaibli, objet, de surcroît, de la convoitise des nouveaux maîtres de la Méditerranée: les Turcs et les Espagnols.
Les autres villes et localités décrites sont, en particulier, Bensart (Bizerte) puis Carthage qu’il qualifie de «grande ville». On y lit que l’aqueduc provenant du mont Zaghouan « est encore entier» et qu’autour du site, «il y a un nombre considérable de vergers remplis de fruits non moins admirables, surtout de pêches, de grenades, d’olives et de figues.»
«La grande ville de Tunis» fait l’objet de longs développements historiques et urbanistiques intéressants à propos de la médina, de ses artisans et ses habitants. «Tunis, depuis cette époque [celle d’Abou Zakariya El Hafsi, 1229-1249] jusqu’à la nôtre n’a fait que croître tant en population qu’en distinction. C’est au point qu’elle est devenue la ville la plus brillante d’Afrique.» A propos des faubourgs de Beb Suuica (sic) et Bab Ménara, il écrit : «Dans ce dernier existe un quartier séparé qui constitue lui-même une sorte de petit faubourg; c’est là qu’habitent les Chrétiens de Tunis qui sont employés dans la garde du souverain ou qui exercent des professions que les Mores n’ont pas l’habitude de pratiquer. Par la suite s’est développé un autre faubourg qui se trouve hors de la porte appelée Beb el Bahar, c’est-à-dire porte de la marine, située à un demi-mille du lac de la Goulette.» Léon précise que «les marchands étrangers tels que les Génois, les Vénitiens et les Catalans logent dans ce faubourg où ils ont leurs fondouks et leurs hôtelleries à part.»
Suivent ensuite Radès que Léon appelle curieusement Napoli; Gammart, Marsa («il existe près d’elle des palais royaux [les trois Abdalliya] et des propriétés où le roi actuel [Abou Abdallah] a coutume de passer tout l’été.», Ariana, Hammamet, Hergla, Sousse, Monastir, Teboulba, Mahdia. A propos de Sfax, il note que «ses habitants prennent une grande quantité d’un poisson nommé spares (…).» Il note aussi que des Sfaxiens vont avec leurs bateaux faire du commerce en Egypte et en Turquie. Vient enfin la description de Cairoan (Kairouan) «qui fut une grande ville» qu’il visita, indique-t-il, en 922 (février 1516- janvier 1517); puis Gabès, El Hamma, Mahrès, l’île de Djerba, Zouara, Sabrata, et enfin Tripoli (qui à l’époque appartenait au royaume hafside).
Sous le titre «La cour du roi, son ordonnance, son cérémonial, ses fonctionnaires», Léon consacre d’utiles développements à l’organisation politique, administrative et militaire. Le lecteur y apprend ainsi que le roi (entendez le sultan) est nommé dans la ligne héréditaire, par le choix de son père, avec serment prêté par les principaux personnages, tels que les capitaines (en fait, généraux et gouverneurs), les docteurs, les prêtres (sic), les juges et les professeurs [c’est-à-dire les oulémas]. Il procède ensuite à la présentation de la hiérarchie du Royaume: le mounaffidh. «Il est comme le vice-roi»; le mesuare [el mizwâr], sorte de capitaine général qui a pleine autorité sur les troupes et sur la garde royale». «Aujourd’hui cependant, observe Léon, le roi veut s’occuper personnellement de ces questions.» Au troisième rang se trouve un dignitaire qualifié ici de châtelain. C’est lui qui s’occupe de la garnison du château, des palais royaux (…) Il a aussi le pouvoir de rendre la justice à ceux qui se présentent devant lui «comme s’il était le roi en personne.» Le quatrième personnage est le gouverneur de Tunis qui a qualité dans les affaires criminelles. Le cinquième est le grand secrétaire, chef de la chancellerie. Vient ensuite le maître de la salle [du conseil]. «Ce fonctionnaire est en relations étroites avec le roi, car il peut lui parler quand il veut.» Viennent ensuite le trésorier, le directeur de la «gabelle» qui recueille les taxes qui pèsent sur les marchandises et sur l’activité des négociants étrangers, le directeur des douanes où l’on apprend que «cette charge est confiée d’habitude à quelque Juif riche.» Le dixième fonctionnaire est le dépensier, sorte de majordome du palais. «Tels sont les principaux offices et les principales magistratures de cette cour. Il en est quelques autres d’un rang moins élevé, tels que ceux de maître des écuries, de maître de la garde-robe, de chapelain [entendez l’imam du palais], de juge du camp [cadi de la colonne armée], de maître des enfants du roi, de chef des estafiers, etc.»
Concernant la force armée du domaine royal, on apprend que le sultan disposait de 1 500 chevau-légers [cavaliers d’élite légèrement armés] «qui sont pour la plupart des Chrétiens renégats.» Il existait aussi 150 cavaliers du roi, Mores de naissance, qui remplissaient le rôle de conseillers militaires. Le roi avait, d’autre part, cent arbalétriers dont beaucoup étaient des Chrétiens renégats et une garde secrète «composée de Chrétiens qui habitent le faubourg dont nous avons parlé. Il est précédé d’une autre garde à pied formée de Turcs armés d’arcs et d’escopettes [petite arquebuse]».
Voilà donc, à partir du chapitre consacré au royaume de Tunis, un aperçu sur les innombrables renseignements qui constituent la Description de l’Afrique, source de première main pour tous les historiens qui travaillent sur notre bonne vieille terre d’Ifriqiya ainsi que sur tout le Maghreb. La vie mouvementée de son auteur, Hassan b. Mohamed el Wazzân al Gharnâtî, devenu catholique puis probablement revenu à la foi musulmane de ses pères après son départ d’Italie, illustre de manière parfois émouvante et en tout cas édifiante le destin de tant d’êtres humains autour d’une Méditerranée alors particulièrement propice aux affrontements sanglants en même temps qu’aux échanges de toutes sortes. Cette conversion était à l’époque moderne, comme au Moyen Âge, un phénomène courant. Rappelons ici les exemples des «renégats» natifs de pays chrétiens et qui, en terre d’islam, connurent gloire et fortune une fois convertis. Dans l’autre sens, rappelons le cas du prince hafside Hamida, réfugié à Palerme, devenu Charles d’Autriche et qui choisit la vie monastique. Rappelons également le cas, au XVIIe siècle, d’un fils de dey de Tunis, converti de son plein gré et baptisé en grande pompe sous le nom de Don Philippe. Les repentirs n’étaient pas rares. Léon, comme plus tard Don Philippe, semble avoir eu le remords de l’apostasie accentué sans doute par le mal du pays. En tout état de cause, «Léon l’Africain, comme l’écrit l’historienne finlandaise Pekka Masonen (2001), est un bel («splendid») exemple du passage des hommes et des aspects intellectuels entre les deux rives de la Méditerranée. L’expérience vécue par Léon prouve clairement que les barrières religieuses, ethniques et culturelles entre les mondes musulman et chrétien n’étaient pas insurmontables.».
Mohamed-El Aziz Ben Achour