Riadh Zghal: Le coût social des obstacles opposés aux droits des femmes
Dire que le capital humain d’une société est fait d’hommes et de femmes est par trop banal. Mais certains continuent aujourd’hui à contester les droits acquis par les femmes qui ne sont autres que la réparation d’une fraction des injustices qu’elles ont subies et continuent à subir depuis la nuit des temps par une société machiste. Ceux-là n’ont pas conscience sinon sous-estiment les rôles vitaux que les femmes assurent aussi bien pour la reproduction sociale -un rôle traditionnel- que pour le développement de la société, tous secteurs confondus. Les femmes représentent un capital intellectuel de savoir et de savoir-faire hérité et acquis, de talents et de valeurs dites matriarcales d’empathie, de coopération, de consensus, de partenariat… Elles sont des actrices de changement social.
On sait déjà, selon les statistiques disponibles, que les femmes représentent plus des deux tiers des diplômés de l’enseignement supérieur en Tunisie, qu’elles sont majoritaires parmi le corps enseignant, tous cycles confondus, qu’elles représentent environ 51% des médecins, près de 40% des magistrats et des avocats, environ 30% des ingénieurs diplômés(1). Si tel est le tableau des femmes actives dans ces secteurs exigeants en nombre d’années d’étude et de qualifications, cela dénote d’abord l’importance que les familles accordent à la formation et, ensuite, l’étendue de l’espace où interviennent les femmes pour assurer éducation, santé et justice. Cela représente un vaste champ d’intervention dans le changement social. Evidemment, cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas parmi ces professionnelles certaines qui continuent à agir selon des valeurs patriarcales dans la mesure où elles les avaient intériorisées depuis leur prime enfance ou du fait qu’elles se soumettent à une autorité masculine ou féminine qui les impose. Les changements sociaux qu’elles pourraient produire en sont dépendantes. Des recherches sont à mener à ce propos.
Si le capital de savoir et de savoir-faire est valorisé parmi le plus grand nombre de femmes tunisiennes, cela produirait un saut dans le développement économique local, régional et national et renforcerait leur rôle d’actrices de changement social. C’est ce qui a fait écrire à un journaliste du Figaro il y a quelques années que « le travail des femmes serait la planche de salut des pays émergents. » Effectivement, selon plusieurs organismes internationaux, les revenus contrôlés par les femmes sont davantage investis dans l’éducation, la santé et le bien-être des ménages, les pertes économiques liées à la faible participation économique des femmes dépassent 30 % du PIB dans plusieurs pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, et dans une économie «type» de la région Mena, le PIB par habitant serait d’environ 50% plus élevé si les écarts d’emploi entre hommes et femmes étaient comblés.
L’absence de reconnaissance et de valorisation de ce capital a un coût économique local, régional et national. Il ralentit, voire bloque, le développement lorsque l’autonomie économique des femmes se heurte à plus d’un obstacle. Un acteur autonome agit selon des choix et des croyances personnelles et se transforme en agent de changement au lieu d’être un simple bénéficiaire ou une victime de ce changement. Un acteur économiquement autonome a la capacité de transformer des ressources en résultats. Afin d’être autonome, il faut disposer de libertés positive et négative selon la distinction faite par Amartya Sen, prix Nobel d’économie: la «liberté positive» permet l’accès aux moyens qui le permettent : éducation, liberté de mouvement, association, réseautage; la liberté négative réside dans la levée des obstacles à l’action et l’ouverture du champ des possibles.
En l’absence de liberté positive (capacités) et de liberté négative (levée des interdits), ces champs se rétrécissent. S’agissant des obstacles opposés à l’autonomie économique des femmes, on peut compter plusieurs obstacles sociaux qui s’y opposent. Il y a d’abord l’exclusion de l’héritage qui induit l’exclusion financière et bancaire. Une telle exclusion est effective dans les milieux ruraux où des valeurs prégnantes de solidarité familiale et tribale privent les femmes d’héritage et, dans certains milieux urbains, les pères cèdent leurs biens à leurs enfants mâles pour faire perdurer l’association de la propriété au nom de la famille. Un autre obstacle réside dans l’exclusion du marché lorsque la liberté des femmes de se déplacer hors de l’espace domestique et/ou local est confisquée, entraînant le confinement des activités féminines à l’espace domestique dans des secteurs non rémunérés ou à faible valeur ajoutée (artisanat, transformation de produits agricoles) ou contrôlées par un collectif tel le cas des travailleuses agricoles transportées en groupes dans des camions. Les femmes qui exercent une activité à domicile sont dispersées et peu d’entre elles réussissent à s’intégrer dans une association ou un groupement tels une société mutuelle de service agricole (SMSA) ou groupement de développement agricole (GDA). L’incapacité d’association prive des opportunités d’économie d’échelle en matière d’approvisionnement et de commercialisation, de synergie en matière d’échanges, de sociabilité, d’apprentissage collectif et d’exercice de l’intelligence collective pour la résolution de problèmes et l’innovation, et par conséquent la création de valeur, la durabilité des activités et le développement économique local et régional.
Malgré les obstacles, la dynamique entrepreneuriale féminine dans notre pays est en marche depuis de nombreuses années, poussant certains médias à attirer l’attention sur les performances des entrepreneures. Les femmes représentent environ 10 à 11 % des chefs d’entreprise en Tunisie (tous secteurs confondus). Cela correspond à environ 100 000 à 120 000 femmes entrepreneures. Selon des estimations issues des données de l’INS et de la Banque mondiale, ce chiffre inclut l’entrepreneuriat formel et informel. L’informel, très présent surtout en milieu rural, est sans doute sous‑estimé. En 2024, le magazine Entreprises a publié des données relatives au top 100 des femmes entrepreneures:
• 85% sont fondatrices ou cofondatrices de leurs entreprises
• 40% des entreprises ont plus de 10 ans d’existence et 1 entreprise sur 4 a été créée entre 2020 et 2023
• 45% sont actives dans le secteur des services (ressources humaines, finances, audit, domaine juridique, santé, éducation, IT et agro-business)
• Près de 20% sont actives dans le secteur industriel
• 80% sont domiciliées dans les deux régions les plus entreprenantes : le Grand Tunis et Sfax
• 5% sont d’origine étrangère dont la Chine, la Belgique et la France(2).
L’image qu’offre cette palette de femmes au top de l’entrepreneuriat reflète une dynamique entrepreneuriale féminine qui a investi tous les secteurs et branches d’activité, y compris ceux de l’industrie, de l’agriculture et des services dont les technologies de l’information et de la communication.
La création d’une entreprise est une opération complexe et chargée de défis quel que soit le genre. Qu’il s’agisse du marché, de la finance ou de la gestion, le chemin est truffé de défis et de problèmes qui surgissent au quotidien quel que soit l’entrepreneur. En revanche, les femmes affrontent des difficultés qui leur sont particulières car l’entrepreneuriat constitue un phénomène socioéconomique. Il n’est plus considéré comme le seul fait de l’initiative de l’entrepreneur innovateur évoqué par (Schumpeter 1934), mais comme un phénomène sociologique par beaucoup de ses manifestations et ses déterminants. Mais l’entrepreneuriat féminin produit un plus. Une étude réalisée par le Crédif ayant fait l’objet d’une publication en 2014 révèle ses effets de changement qu’il produit aux plans culturel et social. Du fait de leurs activités, les entrepreneures ont constaté des changements d’attitudes à l’égard des femmes en général et que leur initiative a produit un effet boule de neige encourageant d’autres personnes de leur entourage à investir ou à créer leurs propres entreprises. Tout porte à croire que l’entrepreneuriat féminin peut être considéré comme facteur de développement économique et de changement social du fait de la création de richesse et d’emplois, en plus d’être un accélérateur de changement social. C’est peut-être en cela qu’il diffère de la création d’entreprises par les hommes vu les traditions et les tabous handicapants qui entourent traditionnellement les rôles sociaux des femmes.
Riadh Zghal
(1) Sans que l’on dispose des données relatives au nombre d’ingénieures actives
(2) Source : TOP 100 Femmes Entrepreneures de Tunisie – Edition 2024 : Diversité et entreprenariat féminin ! (entreprises-magazine.com) consulté le 26/8/2024