News - 05.05.2026

Les maladies héréditaires en Tunisie: quand la mémoire des familles devient une question de santé publique

Les maladies héréditaires en Tunisie: quand la mémoire des familles devient une question de santé publique

Par Zouhaïr Ben Amor - Les maladies héréditaires occupent en Tunisie une place singulière, à la fois médicale, familiale, sociale et presque silencieuse. Elles ne font pas toujours la une des journaux, elles n’ont pas la visibilité des grandes maladies chroniques comme le diabète, l’hypertension ou les cancers, et pourtant elles traversent la vie de nombreuses familles avec une intensité parfois dramatique. Elles surgissent souvent à la naissance, dans l’enfance, parfois plus tard, sous la forme d’une anémie sévère, d’un handicap moteur, d’un retard du développement, d’une maladie métabolique, d’une malformation, d’une atteinte neurologique ou d’une déficience immunitaire. Ce sont des maladies du corps, bien sûr, mais aussi des maladies du temps long: elles racontent l’histoire biologique des lignées, des régions, des mariages, des migrations, des isolements anciens, des rapprochements familiaux, des hasards génétiques et des choix sociaux.

Parler des maladies héréditaires en Tunisie, ce n’est donc pas désigner une fatalité nationale, ni enfermer une société dans ses traditions. C’est reconnaître qu’un pays porte dans son patrimoine génétique les traces de son histoire, comme il porte dans sa langue, sa cuisine, ses rites et ses paysages les traces de ses brassages. La Tunisie, carrefour méditerranéen, maghrébin, africain et moyen-oriental, a connu des flux humains multiples. Mais elle a aussi connu, dans certaines régions et certaines familles, des formes d’endogamie et de consanguinité qui ont favorisé l’expression de maladies dites autosomiques récessives, c’est-à-dire des maladies qui apparaissent lorsque l’enfant reçoit de chacun de ses deux parents une copie altérée du même gène. Plusieurs travaux soulignent que les maladies génétiques décrites en Tunisie sont majoritairement récessives, ce qui rend la question de la consanguinité scientifiquement importante, sans jamais devoir en faire un jugement moral (Mezzi et al., 2021; Mezzi et al., 2024).

Une réalité médicale plus vaste qu’on ne l’imagine

Dans l’imaginaire commun, les maladies héréditaires se réduisent souvent à quelques noms connus: thalassémie, drépanocytose, hémophilie, mucoviscidose, myopathies. En réalité, leur spectre est beaucoup plus large. Une revue consacrée aux maladies génétiques dans la population tunisienne a montré que les malformations congénitales, les maladies du système nerveux et les maladies métaboliques figurent parmi les grands groupes de pathologies concernées (Romdhane et al., 2011). Une étude plus récente estime que le spectre des maladies génétiques rapportées en Tunisie approche plusieurs centaines d’entités, tout en rappelant que les données épidémiologiques restent insuffisantes : seules une minorité de maladies disposent de chiffres précis de prévalence ou d’incidence (Mezzi et al., 2021).

Ce manque de chiffres est en lui-même un fait scientifique majeur. Il signifie que nous ne savons pas encore assez. Nous avons des laboratoires compétents, des équipes de recherche reconnues, des cliniciens expérimentés, des familles suivies depuis des années, mais la connaissance reste fragmentée. Ici un service hospitalier connaît bien une maladie métabolique; là un laboratoire identifie une mutation fondatrice; ailleurs un pédiatre suit plusieurs enfants atteints d’une même affection rare. Mais entre l’expérience clinique, le diagnostic moléculaire, l’enregistrement national, le conseil génétique, le dépistage néonatal et la prise en charge sociale, il existe encore des discontinuités. Une maladie rare devient alors doublement rare: rare par sa fréquence biologique, mais aussi rare par sa visibilité administrative.

Cette invisibilité a un coût humain. Pour beaucoup de familles, le parcours commence par l’incompréhension. L’enfant ne grandit pas comme prévu, ne marche pas, ne parle pas, s’épuise vite, fait des infections répétées, présente des crises, une pâleur persistante, une hypotonie, des troubles de l’alimentation. On consulte, on attend, on change de ville, on répète les examens, on cherche un nom. Or nommer la maladie est déjà une forme de soulagement. Le diagnostic n’efface pas la douleur, mais il met fin à l’errance. Il permet de comprendre, d’anticiper, parfois de traiter, souvent d’accompagner, et surtout d’éclairer les choix reproductifs futurs.

La consanguinité: comprendre sans accuser

La consanguinité est souvent le mot le plus sensible dès qu’on évoque les maladies héréditaires en Tunisie. Il faut l’aborder avec rigueur et prudence. Scientifiquement, le lien est clair: lorsque deux parents ont un ancêtre commun, ils ont davantage de probabilité de porter la même variation génétique héritée de cet ancêtre. Si cette variation est responsable d’une maladie récessive, le risque que l’enfant reçoive les deux copies altérées augmente. Cela ne signifie pas que tout mariage consanguin donnera naissance à un enfant malade ; cela ne signifie pas non plus que les maladies génétiques n’existent pas hors consanguinité. Cela signifie seulement que, pour un certain nombre de maladies récessives, le risque statistique augmente.

Des études ont montré que la consanguinité varie selon les régions, les milieux, les histoires familiales et les pratiques matrimoniales. Une étude ancienne menée dans le Nord tunisien rapportait un taux notable de mariages consanguins, tandis que des travaux ultérieurs ont insisté sur le rôle de l’endogamie régionale et familiale dans l’émergence de certaines maladies rares (Ben Halim et al., 2013). Plus récemment, des chercheurs ont rappelé qu’environ 60 % des maladies génétiques rapportées dans le pays sont autosomiques récessives, et que la consanguinité peut être très présente dans certaines familles touchées par des maladies spécifiques (Mezzi et al., 2024).

Mais comprendre n’est pas condamner. La consanguinité n’est pas seulement un fait biologique; elle est aussi un fait social. Elle peut répondre à des logiques de confiance, de solidarité familiale, de préservation du patrimoine, de proximité culturelle, parfois de sécurité dans le choix du conjoint. C’est pourquoi toute politique de prévention qui se limiterait à culpabiliser les familles serait vouée à l’échec. Le discours sanitaire doit être respectueux, patient, pédagogique. Il ne s’agit pas de dire aux gens qui ils doivent aimer ou épouser; il s’agit de leur donner les moyens de connaître les risques, de faire des tests quand ils sont indiqués, de bénéficier d’un conseil génétique non directif, et de prendre des décisions libres, informées et dignes.

Des maladies de l’enfant, mais aussi de toute la famille

La maladie héréditaire ne touche jamais seulement un individu. Elle traverse la famille entière. Lorsqu’un enfant naît avec une maladie génétique sévère, les parents portent souvent un sentiment de culpabilité, même lorsqu’ils n’avaient aucun moyen de savoir qu’ils étaient porteurs. Les frères et sœurs grandissent parfois dans une atmosphère d’inquiétude. Les grands-parents relisent l’histoire familiale à la recherche d’un signe ancien: un enfant mort jeune, un cousin handicapé, une fausse couche répétée, une maladie jamais nommée. La génétique vient alors rouvrir la mémoire familiale.

Cette dimension psychologique est trop souvent négligée. On parle d’analyses, de mutations, de chromosomes, de séquençage, mais on parle moins de la mère qui s’épuise, du père qui vend un bien pour payer un examen, de l’enfant qui devient adolescent avec une maladie chronique, de la famille qui ne sait pas comment expliquer la situation au voisinage. Dans une société où le handicap peut encore être vécu dans la gêne ou la discrétion, la maladie héréditaire peut devenir un secret. Or le secret aggrave la souffrance. Il empêche le dépistage des apparentés, retarde les diagnostics, nourrit les malentendus et laisse les familles seules devant des décisions difficiles.

La réponse doit donc être médicale, mais aussi sociale. Elle suppose des consultations de génétique accessibles, des psychologues formés, des associations de patients, des aides pour les familles, une école inclusive, des professionnels capables d’expliquer simplement ce qu’est un porteur sain, une mutation, un risque de récurrence, un diagnostic prénatal ou préimplantatoire lorsque ces options sont disponibles et acceptées. La science n’est utile que si elle devient compréhensible.

Dépister tôt: le grand enjeu tunisien

Dans beaucoup de maladies héréditaires, le temps est décisif. Diagnostiquer tôt peut changer la vie. Pour certaines maladies métaboliques, un régime adapté ou un traitement commencé très tôt peut éviter des lésions neurologiques irréversibles. Pour les hémoglobinopathies comme la drépanocytose ou les thalassémies, une prise en charge organisée permet de prévenir des complications, d’assurer les transfusions nécessaires, de surveiller la surcharge en fer, de vacciner, de protéger contre les infections, d’éduquer les parents. L’Organisation mondiale de la santé rappelait déjà, dans un rapport régional, l’importance du dépistage néonatal, du conseil génétique et de la structuration des soins pour les hémoglobinopathies ; pour la Tunisie, le rapport signalait alors l’absence de programme national généralisé de dépistage néonatal pour ces maladies, avec un dépistage surtout ciblé sur les familles à risque (OMS, 2010).

Depuis, des expériences locales et des projets pilotes ont montré que le pays dispose de compétences. Des travaux récents ont par exemple rapporté des expériences de dépistage néonatal des hémoglobinopathies en population tunisienne, avec recours à des investigations moléculaires lorsque cela était nécessaire (Chaouch et al., 2024). Des initiatives comme le projet DIPGEN, porté autour de l’amélioration du diagnostic et de la prise en charge des enfants atteints de maladies génétiques liées à la consanguinité, indiquent aussi une prise de conscience institutionnelle et scientifique plus forte.

Le défi est maintenant de passer de l’expérience au système. Un projet pilote sauve des vies, mais un programme national change une culture sanitaire. Il faut choisir les maladies à dépister selon des critères clairs: gravité, fréquence, disponibilité d’un test fiable, existence d’un traitement ou d’une prise en charge efficace, capacité du système à assurer le suivi. Le dépistage sans suivi serait une violence. Annoncer une anomalie génétique sans accompagnement serait une faute. C’est pourquoi le dépistage néonatal doit être pensé comme une chaîne complète: information des parents, prélèvement, laboratoire de qualité, rendu rapide des résultats, confirmation diagnostique, orientation spécialisée, traitement, accompagnement psychologique et registre national.

La génétique moderne: promesse et inégalités

La révolution génomique offre à la Tunisie une chance considérable. Le séquençage de nouvelle génération permet aujourd’hui d’identifier en quelques semaines des causes génétiques qui demandaient autrefois des années d’errance. Il permet aussi de découvrir des mutations propres à certaines familles ou régions, de mieux comprendre les effets fondateurs, de construire des panels adaptés à la population tunisienne. La génétique n’est donc pas une science importée mécaniquement; elle doit être enracinée dans les réalités locales. Une base de données tunisienne des variants génétiques serait précieuse, car une mutation rare en Europe peut être moins rare dans une région tunisienne, et inversement.

Mais la génomique peut aussi creuser les inégalités. Qui aura accès au test? Qui paiera? Les résultats seront-ils disponibles dans les régions intérieures autant qu’à Tunis, Sousse ou Sfax? Les médecins de première ligne seront-ils formés à orienter les familles? Les données génétiques seront-elles protégées? Les patients seront-ils informés de leurs droits ? La médecine génomique soulève autant de questions éthiques que techniques. Elle ne doit pas devenir une médecine de luxe, réservée à ceux qui peuvent envoyer un prélèvement à l’étranger ou payer des analyses coûteuses. Elle doit devenir un outil de justice sanitaire.

Il faut aussi rappeler que la génétique ne doit jamais être utilisée pour stigmatiser. Le risque génétique n’est pas une identité. Être porteur d’une mutation ne signifie pas être malade. Avoir une maladie héréditaire ne diminue en rien la valeur d’une personne. Une société moderne se mesure à sa capacité d’intégrer les plus vulnérables, non à sa tentation de les cacher.

Pour une politique nationale de la prévention génétique

La Tunisie dispose d’atouts réels : une tradition médicale solide, des biologistes compétents, des équipes universitaires, des laboratoires de référence, un tissu associatif en progression, une population de plus en plus sensible aux questions de santé. Mais ces atouts doivent être organisés. Une politique nationale des maladies héréditaires devrait reposer sur plusieurs piliers: un registre national, un accès équitable au diagnostic génétique, des consultations de conseil génétique dans les grandes régions, un dépistage néonatal progressivement élargi, une formation des médecins de famille, des campagnes d’information dans les lycées et les universités, et une prise en charge sociale des familles.

L’école pourrait jouer un rôle essentiel. On enseigne la génétique comme une leçon abstraite, avec des petits pois de Mendel et des tableaux de croisement. Mais on pourrait aussi enseigner, avec tact, ce qu’est une maladie récessive, ce qu’est un porteur sain, pourquoi deux personnes en bonne santé peuvent avoir un enfant malade, pourquoi le test génétique n’est pas une honte mais une information. Une société qui comprend mieux la génétique aura moins peur d’elle.

Il faut également intégrer les leaders communautaires, les médias, les médecins généralistes, les sages-femmes, les associations de parents. La prévention ne peut pas être seulement hospitalière. Elle doit entrer dans la conversation sociale sans brutalité, sans arrogance scientifique, sans mépris pour les traditions. On ne change pas les comportements par décret; on les transforme par la confiance.

Au fond, les maladies héréditaires nous obligent à repenser la santé publique tunisienne. Elles nous disent que la prévention ne concerne pas seulement les vaccins, l’alimentation ou le tabac, mais aussi l’information génétique. Elles nous disent que le progrès médical ne vaut que s’il arrive jusqu’aux familles modestes. Elles nous disent que la science doit parler la langue des gens. Elles nous disent enfin que l’héritage n’est pas une condamnation : il devient destin seulement lorsqu’il reste ignoré.

La Tunisie a longtemps su faire de ses héritages une richesse. Elle doit maintenant faire de son patrimoine génétique un objet de connaissance, de prévention et de solidarité. Non pour surveiller les familles, non pour médicaliser le mariage, non pour réduire l’humain à ses gènes, mais pour éviter des souffrances évitables. Dans ce domaine, le vrai progrès ne sera pas seulement d’identifier une mutation; il sera de permettre à chaque famille de comprendre, de choisir, d’être accompagnée et de ne plus affronter seule ce que la biologie, parfois, transmet en silence.

Zouhaïr Ben Amor
Universitaire

Bibliographie

Ben Halim, N., Ben Alaya Bouafif, N., Romdhane, L., et al. (2013). Consanguinity, endogamy, and genetic disorders in Tunisia. Journal of Community Genetics.

Mezzi, N., Messaoud, O., Mkaouar, R., et al. (2021). Spectrum of Genetic Diseases in Tunisia: Current Situation and Main Milestones Achieved. Genes.

Mezzi, N., et al. (2024). Consanguinity and its impact on health and genome dynamic: An example from Tunisia. La Tunisie Médicale.

Romdhane, L., Kefi, R., Azaiez, H., et al. (2011). Genetic diseases in the Tunisian population. American Journal of Medical Genetics Part A.