News - 11.04.2026

Général Mohamed Nafti - Trois Lettres Persanes

Général Mohamed Nafti - Trois Lettres Persanes

Par le Général de Brigade (r) Mohamed Nafti - En temps de guerre, la première victime est la vérité. Mais ce que l’on oublie d’ajouter, c’est que cette vérité ne disparaît pas — elle se transforme, se fragmente et se dissimule derrière des récits construits, souvent au service des puissances en conflit.

Aujourd’hui, l’espace médiatique est saturé de narratifs antagonistes. Chaque camp produit ses propres évidences, ses propres justifications, ses propres lectures de l’histoire. Dans ce brouillard informationnel, l’analyse cède souvent la place à l’adhésion, et la complexité à la simplification. Face à cela, une autre démarche s’impose : revenir aux structures profondes, aux constantes historiques, à ce qui ne change pas malgré les siècles. Car si les acteurs se renouvellent, les logiques de pouvoir, elles, persistent.

C’est dans cet esprit que s’inscrivent ces Trois Lettres persanes. Non pas comme une reconstitution historique, mais comme une tentative de lecture du présent à travers la longue durée. De Cyrus le Grand à l’Iran contemporain, la Perse apparaît moins comme un acteur conjoncturel que comme une continuité historique — une civilisation qui, à l’image de ses « Immortels », traverse les défaites sans disparaître.

1° Lettre : La Perse est une civilisation immortelle

Pasargades, le …

De Tabari à Farabi

En 559 av. J.-C., Cyrus II, le Grand Roi perse, accède au pouvoir et fonde le premier véritable empire du monde. Il conquiert de vastes territoires, de l’Europe de l’Est jusqu’à l’Indus. Afin de renforcer son empire, il établit une politique de tolérance envers les territoires conquis, permettant aux populations locales de conserver leurs traditions culturelles.

Il organise l’administration de l’empire en provinces (satrapies), gouvernées par des chefs locaux. Il n’a aucune intention d’imposer la religion, la langue ou la culture perse au sein des territoires conquis. Ces gouverneurs conservent leur autonomie tout en concourant à la défense de l’empire, en levant des troupes dans leur province et en soutenant les dépenses nécessaires à la mise en valeur de l’empire (routes) et au commerce.

Cyrus II procède également à des réformes dans son armée. Il instaure une armée permanente, connue sous le nom de Spada. Il crée en outre une unité d’élite composée de 10 000 soldats, appelée les « Dix Mille Immortels » (ou Mélophores). Leur mission et leur nom reposent sur le principe de maintenir leur effectif constant : si l’un d’entre eux était tué ou ne pouvait plus combattre, un autre était immédiatement choisi pour le remplacer, donnant l’impression qu’ils étaient invincibles et immortels.

Cette image reflète la caractéristique de la civilisation perse qui, malgré des périodes de déclin, parvient toujours à se régénérer. Elle décline un temps après l’invasion d’Alexandre le Grand, mais renaît rapidement avec les Parthes, l’empire sassanide, les Barmécides et les Bouyides, ou encore au XVIe siècle sous le shah Abbas Ier (1588), ainsi qu’en 1979 avec Khomeiny, qui établit la République islamique d’Iran.

La Perse (l’Iran moderne) se distingue ainsi comme une civilisation résiliente. Elle a résisté, plus que toute autre, aux aléas du temps et aux invasions, en se régénérant en permanence. Celui qui croit pouvoir la rayer de la carte en une nuit pourra toujours rêver. La civilisation perse est immortelle, à l’instar de ses « Immortels », créés par le fondateur du premier empire du monde.

2° Lettre : Ce qui a changé depuis Darius III

Khiva, le …
D’Al-Khwarizmi à Abu Kamil

L’Orient n’a pas beaucoup changé depuis les campagnes guerrières d’Alexandre le Grand en Perse. En revanche, la Perse s’est maintes fois métamorphosée depuis Darius III.

En réalité, l’Orient a toujours représenté une clé de la stabilité hégémonique de l’Occident. Du temps d’Alexandre le Grand comme aujourd’hui avec l’empire américain, le Moyen-Orient demeure une région riche en ressources : agriculture et commerce dans l’Antiquité, commerce et énergie aujourd’hui. Cette région suscite encore la convoitise des grandes puissances.

Mais ce qui a changé, ce sont Darius III et Alexandre le Grand. Ce jeune roi macédonien envahit la Perse. Après son premier succès au Granique, il avance au cœur de l’empire perse. Il rencontre l’armée impériale à Issos. Darius III, qui conduit l’armée, est battu en 331 av. J.-C. Dès le premier jour du combat, voyant ses chances de victoire diminuer, le Grand Roi perse prend la fuite alors que son armée continue de se battre. Informée de sa fuite, toute l’armée perse abdique.

Une année plus tard, Darius lève une nouvelle armée et se prépare à affronter Alexandre à Gaugamèles. De nouveau vaincu, le Roi perse s’enfuit sur son char, tandis que ses troupes continuent de combattre jusqu’à l’annonce de sa fuite.

Alexandre a bien étudié l’armée perse : il sait que son centre de gravité réside dans la personne du Roi. Si celui-ci est neutralisé, toute la Perse peut être conquise.

Les Israéliens et les Américains ont, eux aussi, étudié l’histoire et ont probablement intégré cette donnée dans les logiciels de Palantir Technologies. Ces outils auraient pu recommander une stratégie d’assassinat, chère à certaines doctrines militaires : « Tuer le Fakih, la Perse ouvrira ses portes et étalera ses trésors ».

Mais, encore une fois, les assassins d’ Ali Khamenei seraient déçus. Il faudrait sans doute un autre type d’intelligence artificielle pour vaincre cette civilisation immortelle.

Rappelons également que le père fondateur des algorithmes et du calcul algébrique n’est autre qu’Al-Khwarizmi, célèbre savant perse né en 780. Il est, par conséquent, difficile d’infiltrer le raisonnement stratégique de l’Iran moderne.

3° Lettre : Le marchepied de Chapour Ier

Tabriz, le …
De Shams-e Tabrizi à Jalal ad-Din Rumi

Chapour Ier (215–270), roi sassanide, consacre l’essentiel de son règne à la guerre contre les Romains. Il parvient à stabiliser l’empire sassanide. L’histoire rapporte qu’il vainc et capture l’empereur romain Valérien lors de la bataille d’Édesse.

Les récits et les bas-reliefs perses dépeignent cette défaite et relatent que Valérien aurait été utilisé comme marchepied par Chapour lorsqu’il montait à cheval. Peut-être ce récit demeure-t-il dans la mémoire occidentale de la guerre, ce qui expliquerait pourquoi les forces d’intervention américaines, à proximité d’Ispahan, n’auraient pas tenté de s’approcher des Gardiens de la révolution, de peur d’être capturées et humiliées comme leur ancien empereur romain. Cela expliquerait également la tentative de 1980 et l’absence de planification d’une invasion terrestre. (Je dirais toutefois à l’ami que cette analyse est quelque peu exagérée.)

La stratégie de guerre perse tire ses lettres de noblesse des traditions anciennes de Cyrus le Grand, de Darius Ier, de Chapour et d’autres grands rois. L’Iran contemporain est resté fidèle aux valeurs de la Perse antique, sans se contenter de les imiter.

Les stratèges contemporains ont développé cet art de la guerre en l’adaptant aux nouvelles technologies. Une caractéristique de cette évolution trouve son origine dans l’époque de Cyrus le Grand : la décentralisation de l’administration et de la défense du territoire, ainsi que l’autonomie des satrapies (provinces), facilitent les réactions face aux imprévus.

Chaque gouverneur est responsable de la défense de sa région et dispose d’une grande latitude pour agir sans attendre les consignes du haut commandement. C’est ce que certains qualifient de « stratégie de mosaïque ».

Celle-ci a particulièrement bien fonctionné le 28 février, lors du premier jour des hostilités. Les États-Unis et Israël ont frappé le système de commandement et de contrôle (C2), en décapitant les principaux responsables politiques et militaires dans l’espoir de paralyser la chaîne de commandement. Au contraire, la réaction iranienne a été très rapide, ce qui démontre un haut degré de préparation et l’importance de la liberté d’action, principe essentiel de la guerre.

Général Mohamed Nafti