News - 19.03.2026

Les banquettes de posidonie, souvent mal perçues, pourraient sauver nos plages

Les banquettes de posidonie, souvent mal perçues, pourraient sauver nos plages

Par Ridha Bergaoui - Les posidonies (Posidonia oceanica) sont des plantes marines qui forment des herbiers emblématiques de la Méditerranée. Elles jouent un rôle écologique et environnemental très important en favorisant la biodiversité et en protégeant le littoral, comme l’a si bien souligné Pr Dhia Bouktila dans son article «Posidonie: la forêt invisible qui protège la Méditerranée».

Les banquettes de posidonie

À la fin de leur cycle de vie, les feuilles mortes de posidonie et des fragments de rhizomes se détachent, sont emportés par les vagues et échouent sur les plages, surtout en hiver. Leur accumulation, mêlée au sable, forme des monticules plus ou moins importants appelés banquettes. Celles-ci contiennent également des boules rondes, appelées égagropiles ou pelotes de mer, constituées de fibres de feuilles de posidonie agglutinées sous l’effet des vagues et des courants marins. Avant la saison estivale, une partie de ces banquettes retourne naturellement à la mer, tandis qu’une autre partie reste sur les plages.

Les feuilles mortes de posidonie ont été utilisées jadis pour divers usages. Elles servaient notamment au rembourrage des matelas, à la fabrication de chaussures et d’objets artisanaux ou encore, dans certains cas, à l’alimentation animale. Plus récemment, elles ont été utilisées pour l’isolation thermique et phonique des bâtiments ou pour la fabrication de terreaux organiques intéressants pour certaines cultures.

Aujourd’hui, ces feuilles mortes sont généralement perçues comme un déchet par les baigneurs qui recherchent des plages parfaitement propres, sans aucun élément végétal. Les autorités locales procèdent ainsi, à l’approche de la saison estivale, au nettoyage des plages et à l’élimination de ces banquettes, soit en les transportant vers des décharges, soit en les déposant loin des zones de baignade, soit encore en les enfouissant sous le sable.

Cependant, dans de nombreux pays méditerranéens, face à l’ampleur croissante du phénomène d’érosion des plages, notamment en raison du dérèglement climatique, un nouvel usage de ces banquettes se dessine: celui de stabiliser les plages et de lutter contre l’érosion côtière.

Érosion éolienne des plages et réensablement

Sous l’effet des vagues, le sable des plages est constamment déplacé: il est tantôt entraîné vers le large, tantôt redéposé sur le rivage. Dans des conditions naturelles, les plages restent généralement dans un état d’équilibre dynamique.

Aujourd’hui, cet équilibre est de plus en plus perturbé. Avec le changement climatique et la montée progressive du niveau de la mer, les tempêtes deviennent plus fréquentes et plus violentes. Les vagues attaquent davantage les plages et emportent une partie du sable vers le large. Parallèlement, les activités humaines contribuent également à déséquilibrer le fonctionnement naturel du littoral. La construction de barrages réduit l’apport de sédiments par les oueds. Les ports, les digues et les aménagements côtiers modifient la circulation naturelle du sable. L’urbanisation du littoral a souvent entraîné la disparition des dunes qui constituaient des réserves naturelles de sable. Dans de nombreuses régions, une partie importante des plages est aujourd’hui en situation d’érosion, avec une réduction sensible de leur largeur. Ce phénomène touche la plupart des littoraux du monde, notamment en Méditerranée, où les effets combinés du changement climatique et des activités humaines perturbent les équilibres naturels du littoral.

La disparition progressive des plages n’est pas seulement un problème paysager. Elle pose également des enjeux économiques et environnementaux majeurs. Le tourisme balnéaire peut être fortement affecté. C’est toute l’économie touristique qui peut être fragilisée. L’érosion côtière menace également certaines infrastructures. Dans plusieurs régions, la mer s’approche dangereusement des hôtels, des routes et des habitations qui peuvent être directement exposés à l’action des vagues lors des tempêtes hivernales.

Les impacts environnementaux sont également importants. Les plages abritent une faune et une flore spécifiques. Leur disparition entraîne une perte de biodiversité et une fragilisation des écosystèmes côtiers.

Parmi les techniques utilisées pour lutter contre l’érosion figure le réensablement artificiel. Cette technique, dite «douce», consiste à apporter artificiellement du sable provenant d’autres zones ou de fonds marins afin de compenser le déficit sédimentaire d’une plage. Elle permet généralement d’élargir la plage et d’élever son niveau topographique. Cependant, cette technique présente plusieurs limites. Elle est d’abord coûteuse, car le transport et la mise en place de grandes quantités de sable nécessitent des moyens techniques importants et des investissements financiers élevés. Ensuite, son efficacité est souvent de courte durée. Le sable ajouté peut être rapidement emporté par les vagues ou par les tempêtes. Dans certains cas, quelques épisodes météorologiques suffisent pour faire disparaître une partie importante du sable apporté.

La posidonie pour lutter contre l’érosion des plages

Les banquettes de posidonie peuvent jouer un rôle écologique et physique très important dans la lutte contre l’érosion des plages. Elles constituent une barrière naturelle qui amortit l’énergie des vagues et limite la perte de sable lors des tempêtes. Elles contribuent également à stabiliser les dunes.

En retenant le sable, ces banquettes stabilisent les plages et réduisent la force des vagues qui atteignent le rivage. Elles agissent comme un système naturel de protection du littoral. Les amas de feuilles forment une sorte de matelas élastique qui amortit l’énergie des vagues et contribue à la stabilité des plages.

Lorsque les banquettes de posidonie sont retirées, la plage perd une partie de sa défense naturelle et devient plus vulnérable à l’érosion. Plusieurs pays méditerranéens ont commencé à revoir leur gestion des plages en tenant compte du rôle protecteur de ces banquettes. En France, en Espagne ou en Italie, des programmes de gestion écologique des plages ont été mis en place. Dans certaines régions touristiques, les feuilles de posidonie sont désormais laissées sur les plages afin de protéger le sable contre les tempêtes. Dans d’autres cas, elles sont déplacées vers les dunes ou vers d’autres zones du littoral afin de contribuer à la fixation du sable. Dans les zones touristiques très fréquentées, leur enlèvement est parfois limité aux espaces nécessaires à la baignade, tandis qu’une partie des banquettes est conservée sur le reste de la plage. Cette approche permet de renforcer les défenses naturelles du littoral tout en réduisant les dépenses liées au nettoyage systématique des plages et au réensablement.

À Marseille, en France, on expérimente par exemple la technique du «mille-feuille de posidonie». Elle consiste à alterner des couches de feuilles mortes de posidonie et de sable ou de galets afin de créer un rempart végétal contre l’érosion, tout en préservant l’esthétique et l’usage des plages. Ce procédé renforce la résilience du littoral, limite l’utilisation de matériaux importés et réduit les coûts d’entretien.

Dans de nombreuses autres plages, le nettoyage manuel est désormais privilégié. Les agents interviennent pour enlever uniquement les déchets d’origine humaine (plastiques, papiers, mégots, etc.) sans toucher aux posidonies. Sur certaines grandes plages, un nettoyage mécanique peut être effectué en veillant à ne pas retirer les feuilles de posidonie ni le bois flotté ramené par la mer.

L’érosion du littoral en Tunisie

Le littoral tunisien constitue l’une des grandes richesses naturelles du pays. Avec ses plages de sable fin, il a largement contribué à la réputation touristique de la Tunisie depuis plusieurs décennies. Des plages de Tabarka à celles de Djerba, en passant par le Cap Bon, Hammamet, Sousse ou Mahdia, elles représentent une composante essentielle du paysage, de l’économie et de l’identité nationale.

Toutefois, depuis plusieurs années, de nombreuses plages sont progressivement grignotées par la mer et par le vent. L’érosion côtière s’accélère et, dans plusieurs régions, la largeur des plages diminue d’année en année.

Certaines zones sont particulièrement touchées : le golfe de Hammamet, les côtes de Monastir et de Sousse, certaines plages du Cap Bon, le littoral de Sfax, les îles de Kerkennah ou encore certaines zones du nord comme Rafraf et Bizerte.

Selon un article publié par le journal Le Monde, la Tunisie dispose d’environ 2 290 km de côtes, dont près de 570 km de plages sablonneuses. Le trait de côte recule en moyenne d’environ 1,5 mètre par an dans certaines zones. Plus de 90 km de plages auraient déjà disparu sous l’effet de l’érosion et des aménagements du littoral, tandis qu’environ 190 km de plages sont aujourd’hui fortement menacées.

L’érosion côtière représente aujourd’hui l’un des principaux défis environnementaux pour la Tunisie, avec des implications directes pour le tourisme, l’économie et la protection des écosystèmes littoraux.

Lutter contre l’érosion des plages

Pour faire face à cette situation, les autorités tunisiennes ont engagé différents programmes de protection du littoral, notamment à travers l’Agence de protection et d’aménagement du littoral (APAL). Chaque année, un programme national de nettoyage des plages est mis en place, avec la participation des municipalités, couvrant 133 plages (82 plages publiques et 51 plages touristiques) pour un budget d’environ deux millions de dinars.

Des travaux de réensablement artificiel et la construction d’ouvrages de protection, comme des épis ou des digues, ont été réalisés dans plusieurs stations balnéaires, notamment à Hammamet, Monastir ou Sfax. En 2025, le réensablement de ces trois plages a coûté près de 4 millions de dinars. À Hammamet, l’une des régions les plus touchées par l’érosion, l’APAL a procédé à des opérations de recharge en sable. Environ 750 camions de sable (soit 15 000 m³), provenant de carrières de la région de Kairouan, ont été utilisés.

Cependant, les intempéries survenues récemment sur certaines zones du littoral ont montré la fragilité de ces interventions. Des plages réensablées ont perdu en peu de temps une grande partie du sable apporté.

Cela souligne la nécessité de compléter les solutions techniques, coûteuses et souvent temporaires, par des approches plus naturelles et plus durables.

Dans ce contexte, les banquettes de posidonie représentent une solution simple et écologique qui mérite d’être mieux prise en considération. Elles pourraient jouer un rôle important dans la protection du littoral contre l’érosion éolienne et marine. Elles pourraient être laissées sur place, enfouies ou déplacées vers les dunes afin de renforcer la fixation du sable.

Nécessité d’une nouvelle perception de la plage

L’utilisation des banquettes de posidonie pour la protection durable du littoral nécessite toutefois une évolution de notre perception des plages. Il s’agit de cesser de considérer ces banquettes comme un déchet désagréable dont il faut se débarrasser, mais plutôt comme un élément naturel utile à la protection des plages. Pendant longtemps, l’idéal touristique a été celui d’une plage parfaitement propre, entièrement dégagée et sans aucune trace de végétation. Or une plage vivante est un milieu naturel complexe où interagissent le sable, le vent, les vagues, les plantes et les animaux. Les feuilles de posidonie font partie de cet équilibre naturel.

Cette nouvelle approche nécessite un effort de sensibilisation et de pédagogie auprès des usagers des plages. Il faut accepter que les plages soient un peu moins blanches et moins lisses, mais plus naturelles, plus vivantes et surtout plus stables.

Conclusion

Dans un pays où la mer et les plages sont au cœur du paysage et de l’économie, et à l’heure où les effets du changement climatique deviennent de plus en plus perceptibles, il est essentiel de préserver ce patrimoine fragile pour les générations futures.

Dans cette perspective, les banquettes de posidonie, souvent considérées comme un déchet désagréable et gênant, pourraient devenir un allié précieux. Elles constituent une solution naturelle, écologique et peu coûteuse pour protéger les plages contre l’érosion. En redécouvrant et en valorisant ce mécanisme naturel, la Tunisie pourrait renforcer la protection durable de son littoral tout en réduisant sa dépendance à des solutions techniques coûteuses et parfois inefficaces.

Cette approche nécessite toutefois une sensibilisation des divers usagers qui doivent admettre que les plages soient moins belles mais plus vivantes et plus stables.

Ridha Bergaoui