Elyes Ghariani - De la retenue à la puissance: le tournant stratégique allemand
La fin de la «longue pause dans l’histoire» et l’érosion de l’ordre post-Guerre froide contraignent l’Allemagne à un repositionnement stratégique majeur. Dans une tribune d’une rare franchise, le chancelier Friedrich Merz revendique un «réalisme fondé sur des principes» qui marque une inflexion profonde de la doctrine allemande. Effort sécuritaire porté à 5 % du PIB, leadership européen assumé au sein de l’OTAN, réarmement capacitaire: Berlin entend combler l’écart historique entre sa puissance économique et son influence stratégique.
La tribune dépasse l’énoncé d’intentions. Elle propose une lecture structurée de la mutation systémique en cours: le cadre international dans lequel l’Allemagne a prospéré depuis trois décennies s’est refermé.
Le constat d’un monde en recomposition
Dès l’ouverture, Friedrich Merz affirme que l’Europe sort d’une parenthèse historique. La stabilité relative de l’après-Guerre froide cède la place au retour de la rivalité entre grandes puissances. Le leadership américain est contesté, l’ordre fondé sur les règles fragilisé, et la logique de puissance redevient structurante.
Trois dynamiques organisent ce basculement
Le révisionnisme russe. La guerre en Ukraine consacre le retour de la guerre interétatique de haute intensité en Europe et impose une redéfinition des paramètres sécuritaires du continent.
L’ascension chinoise. Pékin s’affirme comme puissance systémique durable, conjuguant projection économique, maîtrise technologique et modernisation militaire. La perspective d’une parité stratégique avec Washington refermerait la séquence unipolaire ouverte en 1991 et placerait la rivalité sino-américaine au cœur du système international.
Rivalité de rapports de force. Dépendances énergétiques, chaînes d’approvisionnement et technologies critiques deviennent des instruments de pression. L’interdépendance économique se mue en levier stratégique.
Dans ce contexte, Berlin constate aussi l’évolution de la posture américaine: certaines tendances plus protectionnistes ou pragmatiques reflètent l’adaptation de Washington à la compétition mondiale actuelle. L’Alliance reste essentielle, mais l’engagement des États-Unis ne peut plus être considéré comme automatique ou acquis.
La réponse allemande: liberté, sécurité, puissance
Dans un monde redevenu marqué par les tensions, la réponse de Friedrich Merz se veut réaliste sans chercher à copier les logiques de confrontation. L’Allemagne connaît les dangers d’un système dominé uniquement par la force, mais elle ne peut plus se contenter d’un rôle stratégique trop limité au regard de sa puissance économique. L’objectif est de retrouver une véritable capacité d’action et d’initiative.
La doctrine repose sur un triptyque:
• la liberté comme fondement normatif;
• la sécurité comme condition de sa préservation;
• la puissance économique comme levier d’autonomie.
La puissance n’est pas une fin, mais un instrument au service d’un ordre libéral jugé menacé.
Combler l’écart stratégique
Le chancelier reconnaît le décalage persistant entre ambitions diplomatiques et moyens disponibles.
Pendant des décennies, l’Allemagne a surtout misé sur son influence par les règles, le commerce et l’intégration européenne, sans disposer d’une véritable capacité de dissuasion. Le moment est venu de combler ce retard.
Cette inflexion touche au cœur de la culture politique allemande. Depuis 1945, la retenue constitue un principe structurant. Merz en propose une lecture renouvelée: une puissance insuffisante peut fragiliser la liberté autant qu’un excès de domination. La formule de l’ancien ministre polonais des Affaires étrangères Radosław Sikorski — «Je crains moins la puissance allemande que l’inaction allemande» — venue d’Europe centrale, donne une légitimité particulière à l’idée d’un leadership allemand assumé, mais exercé dans un cadre collectif et encadré.
Berlin rejette ainsi l’hégémonie comme la passivité. Le leadership revendiqué se veut partenarial, ancré dans l’Union européenne et articulé à l’OTAN. Tel est le sens du «réalisme fondé sur des principes»: accepter la conflictualité du système sans renoncer à la primauté du droit et des alliances.
Un programme d’action: de la doctrine aux capacités
Sans moyens concrets, cette rupture resterait une simple déclaration d’intention. C’est précisément sur le terrain des capacités et des actions concrètes que la tribune se montre la plus précise.
1. Consolidation militaire
La priorité est le renforcement du pilier européen de l’OTAN. Lors du sommet de La Haye en 2025, Berlin s’est engagé à porter l’effort sécuritaire à 5 % du PIB — un seuil inédit. L’objectif: faire de la Bundeswehr la première force conventionnelle d’Europe.
Ce repositionnement repose sur:
• la modernisation accélérée des capacités (défense aérienne, frappes de précision, spatial);
• la relance de l’industrie de défense comme outil stratégique et levier industriel;
• le renforcement du flanc oriental, notamment en Lituanie, et une attention accrue au Grand Nord.
Le soutien à l’Ukraine s’inscrit dans cette logique: au-delà de la solidarité, il s’agit de préserver la crédibilité de l’architecture sécuritaire européenne et le principe d’intangibilité des frontières.
2. Résilience économique et institutionnelle
La redéfinition stratégique dépasse le champ militaire. Elle vise les infrastructures critiques, les chaînes de valeur et la solidité démocratique.
Berlin entend:
• sécuriser les infrastructures face aux menaces hybrides,
• réduire les dépendances en matières premières et technologies sensibles,
• investir dans les secteurs d’avenir, notamment l’intelligence artificielle,
• renforcer les mécanismes de protection constitutionnelle contre les ingérences.
La sécurité devient ainsi transversale: militaire, économique, technologique et institutionnelle. L’autonomie stratégique se construit par la résilience.
Cette montée en puissance pose une question sensible: comment éviter que le réarmement allemand ne déséquilibre le continent? La réponse est claire : la puissance allemande ne peut être légitime qu’inscrite dans un cadre européen renforcé.
L’Europe comme multiplicateur de puissance
Pour Friedrich Merz, renforcer l’Europe est à la fois une nécessité stratégique et une condition de crédibilité. Dans un monde fragmenté, c’est à l’échelle du continent que l’action devient réellement efficace.
L’objectif est triple: préserver la liberté, garantir la sécurité et restaurer la compétitivité.
Rationaliser pour projeter
Berlin plaide pour une réduction de la surproduction normative qui freine investissement et innovation. Il ne s’agit pas de déconstruire l’acquis communautaire, mais d’ajuster régulation et puissance industrielle dans un contexte de compétition systémique.
L’Europe acteur stratégique
Au-delà de l’économie, l’Europe doit pouvoir agir politiquement et militairement.
L’activation de l’article 42.7 du Traité sur l’Union européenne est envisagée comme un complément structurant de l’OTAN, non comme une alternative.
La dimension nucléaire, longtemps taboue, est abordée avec prudence: des échanges avec la France visent à réfléchir à l’articulation entre la dissuasion française et la sécurité européenne, dans le cadre atlantique. La question est celle de la crédibilité ultime de la protection européenne.
Intégration industrielle et ouverture externe
La rationalisation des systèmes d’armement européens — normalisation, mutualisation, simplification — doit accélérer la production et renforcer la compétitivité face aux complexes américain et asiatique, notamment via le programme SAFE.
Parallèlement, l’Union est appelée à diversifier ses partenariats: accord avec le Mercosur, négociations avec l’Inde, élargissement des coopérations économiques. Dans un monde de dépendances instrumentalisées, la diversification devient un impératif stratégique.
Enfin, Berlin privilégie des formats diplomatiques souples — comme l’E3 — afin de préserver la capacité d’initiative européenne, notamment sur l’Ukraine. L’intégration institutionnelle n’exclut pas la flexibilité politique.
Le partenariat transatlantique: adaptation sans rupture
Le repositionnement européen ne signifie pas distanciation stratégique. Friedrich Merz reconnaît l’existence de divergences croissantes entre l’Europe et les Etats-Unis — protectionnisme, priorités géopolitiques, modalités d’engagement multilatéral — mais récuse toute logique de découplage atlantique.
Le constat est réaliste: face à la Russie et à l’instabilité du voisinage oriental, l’Europe demeure structurellement dépendante de la garantie américaine.
L’OTAN conserve ainsi une centralité incontestée.
Toutefois, Berlin défend l’idée d’un rééquilibrage. L’autonomie européenne doit s’exercer au sein de l’Alliance, non en opposition à celle-ci. La sortie de ce que Merz qualifie d’«immaturité volontaire» — c’est-à-dire d’une dépendance excessive à Washington — constitue une condition de crédibilité vis-à-vis des partenaires américains eux-mêmes.
Un réseau élargi d’alliances
L’intégration européenne et le lien transatlantique ne suffisent plus à structurer l’environnement stratégique. L’Allemagne entend multiplier les partenariats avec des puissances intermédiaires et régionales: le Japon, le Canada, la Turquie, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud ou encore les États du Golfe.
Cette diplomatie pragmatique ne suppose pas une convergence complète de valeurs. Elle repose sur une logique d’intérêts partagés: sécurisation des chaînes d’approvisionnement, coopération technologique, stabilisation régionale, défense du droit international. Le monde multipolaire impose des coalitions à géométrie variable.
La Chine: réduire les risques sans rompre
Enfin, la relation avec la Chine occupe une place structurante. Berlin écarte explicitement l’hypothèse d’un découplage économique, jugé irréaliste et coûteux. En revanche, la stratégie de «réduction des risques» (de-risking) est assumée: diversification des dépendances critiques, exigence de réciprocité, protection des secteurs sensibles.
La Chine est reconnue comme une puissance durable du système international. Le dialogue doit donc être maintenu, mais conduit avec cohérence européenne et lucidité stratégique. Là encore, le «réalisme fondé sur des principes» sert de fil directeur: coopérer lorsque c’est possible, se prémunir lorsque c’est nécessaire.
Ainsi se dessine une Allemagne qui ne cherche ni l’isolement, ni l’hégémonie, mais la structuration d’un espace stratégique élargi — européen d’abord, transatlantique ensuite, global enfin.
Reste une interrogation de fond: ce repositionnement marque-t-il une simple adaptation conjoncturelle, ou l’entrée durable de l’Allemagne dans une culture stratégique assumée?
Conclusion: un tournant stratégique assumée
En conclusion de sa tribune, Friedrich Merz rappelle une réalité historique: l’Allemagne a déjà connu les dérives d’un ordre fondé uniquement sur la force. Le changement actuel ne consiste pas à revenir à cette logique, mais à éviter l’excès inverse — celui d’une faiblesse stratégique dans un monde redevenu instable.
L’objectif est clair: assumer davantage de puissance tout en restant solidement ancré dans l’Union européenne et l’OTAN; renforcer la souveraineté sans affaiblir l’intégration européenne; consolider le lien transatlantique tout en rééquilibrant la dépendance envers les États-Unis. Berlin cherche ainsi à concilier capacité d’action et respect des cadres collectifs.
Reste une interrogation essentielle: s’agit-il d’un ajustement lié aux crises récentes, ou d’une transformation durable de la culture stratégique allemande? La solidité de ce tournant dépendra de sa constance dans le temps, sur les plans politique, budgétaire et européen.
Une chose apparaît toutefois évidente: l’Allemagne ne peut plus se limiter à son influence économique et normative. Dans un monde fragmenté, la stabilité suppose des acteurs capables d’associer puissance, responsabilité et alliances. Si cette orientation se confirme, Berlin ne cherchera pas à dominer l’Europe, mais à renforcer sa capacité stratégique collective.
Elyes Ghariani
Ancien ambassadeur en Allemagne