Opinions - 23.02.2026

Aux frontières de l’harmonie perdue: cycles civilisationnels et destin des sociétés à la lumière de Ibn Khaldoun

Aux frontières de l’harmonie perdue: cycles civilisationnels et destin des sociétés à la lumière de Ibn Khaldoun

Hafedh Abdelmelek

1. Introduction

L’idée de progrès constitue l’un des fondements de la modernité. Pourtant, à mesure que les sociétés humaines atteignent des niveaux inédits de sophistication technologique, une interrogation essentielle s’impose: et si l’humanité n’évoluait pas vers davantage d’autonomie, de conscience et de liberté, mais au contraire vers une forme de régression anthropologique? Entre la sociologie historique de Ibn Khaldoun et certaines visions contemporaines de la transformation biologique et comportementale de l’humain associées à la zootechnie moderne, se dessine un fil conducteur troublant: la possibilité d’une évolution inversée.

La zootechnie est la science de l’élevage des animaux domestiques. Elle vise à optimiser leur reproduction, leur alimentation, leurs performances productives (lait, viande, œufs, travail), tout en préservant leur santé et leur bien-être. Discipline interdisciplinaire, elle mobilise la biologie, la génétique, la nutrition, l’écologie et les sciences vétérinaires. C’est grâce à elle que l’on peut, par exemple, sélectionner des bovins à haut rendement laitier ou des volailles à forte capacité de ponte.

Au-delà de ses applications techniques, la zootechnie soulève toutefois des questions sociétales majeures. Depuis des millénaires, l’être humain domestique les animaux en transformant progressivement leur comportement, leur morphologie et même leur génome pour répondre à ses besoins. Certains penseurs contemporains s’interrogent dès lors sur une analogie possible: dans quelle mesure les sociétés modernes pourraient-elles, elles aussi, influencer, voire conditionner, les comportements humains ? Cette hypothèse de «dérives de la domestication de l’humain» ne signifie pas que les individus seraient assimilables à des animaux d’élevage ; elle renvoie plutôt à des dynamiques telles que:

• l’influence croissante des normes sociales et économiques sur les conduites individuelles;
• l’impact des technologies numériques et des algorithmes sur les choix, les préférences et l’attention;
• la standardisation culturelle, éducative et cognitive;
• la dépendance accrue à des systèmes techniques complexes (numériques, alimentaires, médicaux).

L’analogie avec la zootechnie permet ainsi de poser une question éthique centrale: jusqu’où une société peut-elle orienter, optimiser ou réguler les comportements humains sans porter atteinte à la liberté individuelle, à la diversité et à la dignité de la personne?

En définitive, la zootechnie n’apparaît pas seulement comme une science de l’élevage, mais aussi comme un miroir conceptuel invitant à réfléchir à notre propre trajectoire évolutive en tant qu’espèce sociale. Elle interroge les frontières entre progrès, contrôle et autonomie. Le présent article explore la tension entre civilisation et domestication, en montrant comment les dynamiques décrites au XIVᵉ siècle peuvent éclairer les mutations contemporaines de l’humanité à l’ère des biotechnologies, de l’ingénierie du vivant et de la gouvernance algorithmique.

2. La dynamique des civilisations selon Ibn Khaldoun: ascension et déclin

Ibn Khaldoun fut l’un des premiers penseurs à appréhender les sociétés humaines comme des organismes vivants, soumis à des dynamiques internes et à des cycles d’ascension et de déclin. Au cœur de sa théorie se trouve la notion de ‘asabiyya, souvent traduite par cohésion sociale ou esprit de corps, qui désigne la force collective permettant l’émergence, la consolidation puis l’expansion des civilisations. Cette cohésion peut être interprétée, dans une lecture contemporaine, comme l’intersection dynamique des cercles relationnels des citoyens, c’est-à-dire le degré d’intégration sociale, de confiance mutuelle et de solidarité active au sein d’un groupe. Une telle approche trouve un écho conceptuel dans l’«Emointelligence equation» proposée par Hafedh Abdelmelek, qui vise à quantifier l’harmonie émotionnelle collective comme facteur structurant des systèmes sociaux. Ainsi, la ‘asabiyya apparaît non seulement comme un moteur historique des civilisations, mais aussi comme un indicateur systémique de leur vitalité, dont l’affaiblissement annonce inévitablement les phases de fragmentation et de régression. Le paradoxe khaldounien est clair: le progrès matériel contient les germes de la décadence. Plus une civilisation se raffine, plus elle s’éloigne des forces vitales qui l’ont fondée. Cette intuition, vieille de six siècles, résonne aujourd’hui avec une acuité particulière.

3. Modernité technologique et fragilisation anthropologique

La révolution industrielle, puis les révolutions numérique et biotechnologique, ont considérablement amplifié les capacités humaines, ouvrant des perspectives inédites de connaissance, de production et d’interconnexion. Toutefois, plusieurs phénomènes contemporains laissent entrevoir une possible inversion du processus d’émancipation: dépendance croissante aux systèmes technologiques, externalisation des fonctions cognitives vers l’intelligence artificielle, standardisation des comportements sous l’influence des algorithmes, favorisant une dépendance numérique parfois associée à la nomophobie, et affaiblissement des liens sociaux organiques au profit de réseaux relationnels artificialisés. L’humain moderne devient ainsi paradoxalement plus puissant sur le plan collectif, grâce à la technologie, mais plus vulnérable sur le plan individuel, en raison d’une perte relative d’autonomie cognitive, émotionnelle et relationnelle. Dans une lecture inspirée de Ibn Khaldoun, cette situation pourrait correspondre à une phase avancée de civilisation, où l’accroissement de la complexité sociale et technique engendre simultanément fragilité et dépendance. Dans ce contexte, le retour à une harmonie avec le vivant, impliquant une reconnexion aux rythmes biologiques, aux relations humaines directes et à une certaine sobriété matérielle, ainsi que la simplification du quotidien apparaissent comme une démarche de sagesse. Une telle orientation permettrait de restaurer un écoulement plus naturel du temps psychologique, condition essentielle de la plénitude, de l’équilibre intérieur et de l’épanouissement humain.

4. De la sociologie à la zootechnie: l’humain comme objet d’optimisation

La rupture éthique contemporaine se situe dans le passage d’une gestion sociale des populations, fondée sur des normes, des institutions et des politiques publiques, à une intervention biologique directe sur le vivant lui-même. La zootechnie, science de l’amélioration des espèces animales, peut alors constituer un modèle conceptuel préoccupant lorsqu’elle est transposée, même de manière métaphorique, à l’humain. Certains courants de pensée ont ainsi envisagé la possibilité d’appliquer aux populations humaines des logiques de sélection, d’optimisation et de contrôle inspirées du monde de l’élevage. Une telle orientation, si elle devait se concrétiser, instaurerait un cadre profond de dysharmonie susceptible de fragiliser, voire d’anéantir, les fondements mêmes des civilisations.

Ibn Khaldoun avait déjà identifié un mécanisme analogue dans sa théorie des cycles civilisationnels : l’accumulation du pouvoir, du luxe et du confort affaiblit progressivement la capacité d’initiative individuelle, l’endurance et la cohésion sociale, préparant les conditions du déclin. Transposée au contexte contemporain, l’idée d’une « zootechnie appliquée à l’humain » représenterait l’aboutissement extrême de cette dynamique : la transformation du citoyen en organisme géré, optimisé et régulé, au risque d’éroder la liberté, la responsabilité et la créativité qui constituent le cœur de toute civilisation vivante.

5. L’émointelligence: une voie de résistance à la régression civilisationnelle

Pour prolonger l’analyse précédente, l’approche de l’émointelligence offre une grille de lecture pertinente face au risque d’« évolution inversée » de l’humanité.

L’émointelligence peut être définie comme une intelligence intégrative qui articule de manière dynamique:

• les dimensions émotionnelles,
• les capacités cognitives,
• la conscience éthique,
• et l’interaction avec l’environnement vivant.

Contrairement à une vision strictement technicienne de l’humain, réduit à un système optimisable, l’émointelligence considère l’être humain comme un écosystème sensible, relationnel et adaptatif. Cette perspective constitue ainsi un contrepoint direct aux logiques de domestication évoquées précédemment. Chez Ibn Khaldoun, la force des civilisations repose sur la cohésion sociale (‘asabiyya), laquelle peut être interprétée comme une forme d’intelligence émotionnelle collective: confiance mutuelle, solidarité, sentiment d’appartenance et motivation partagée. L’émointelligence apparaît alors comme une actualisation contemporaine de cette intuition fondatrice:

• la survie des sociétés dépend moins de leur puissance technique que de la qualité des liens humains;
• lorsque la technologie affaiblit les relations sociales, elle fragilise indirectement la civilisation elle-même.

L’une des caractéristiques majeures de la modernité réside dans le déséquilibre croissant entre intelligence analytique (intelligence artificielle, algorithmique, optimisation) et intelligence émotionnelle (empathie, sens, conscience). Dans cette perspective, la régression civilisationnelle ne se limite pas à une dimension matérielle ou biologique: elle devient psycho-émotionnelle. L’humain risque alors de devenir cognitivement augmenté mais émotionnellement diminué.

Ainsi, l’évolution humaine ne dépendrait pas uniquement de la génétique ou de la technologie, mais de la maturation émotionnelle collective. L’apport théorique de l’émointelligence permet dès lors de reformuler la question centrale: le danger pour l’humanité n’est pas la technologie en elle-même, mais une technologie dépourvue de conscience émotionnelle. La véritable évolution ne serait donc pas d’ordre biologique, mais conscientiel. Une civilisation émotionnellement mature pourrait mobiliser la technologie sans sombrer dans la domestication; à l’inverse, une civilisation émotionnellement immature risquerait de transformer le progrès en mécanisme de régression.

6. Epstein: une évolution inverse civilisationnelle

L’actualité récente autour d’Epstein, marquée par la publication massive de dossiers judiciaires en 2025-2026 et les controverses impliquant des personnalités publiques, constitue un révélateur sociologique majeur. Elle met en lumière non seulement un scandale criminel, mais surtout une pathologie des systèmes de pouvoir contemporains. Les révélations ont montré la persistance de relations entre Epstein et des dirigeants politiques, économiques ou institutionnels, entraînant démissions, enquêtes et crises de réputation. Dans certains cas, des communications internes ont également révélé des propos méprisants ou minimisant les victimes, renforçant le sentiment d’injustice et d’humiliation.

Dans ce cadre théorique, l’intelligence globale d’un individu ne dépend pas seulement du QI cognitif, mais d’un équilibre entre l’énergie émotionnelle E (désirs, pulsions, motivations) et l’harmonie émotionnelle H (empathie, régulation, valeurs) avec un α (alpha) modulable qui représente un coefficient d’harmonie et d’intégration éthique et consciente qui oriente l’énergie émotionnelle vers des comportements constructifs ; si α devient très négatif (→ −∞), l’énergie émotionnelle est capturée par des pulsions non régulées (domination, gratification immédiate, transgression), ce qui conduit à une intelligence fonctionnelle proche de zéro, malgré un statut social.

Dans certains environnements fermés de pouvoir et de privilège, plusieurs facteurs peuvent faire chuter α: Sentiment d’impunité, désensibilisation morale progressive, effet de groupe élitiste, recherche de sensations extrêmes, objectification d’autrui : perte d’empathie → chute de H (harmonie émotionnelle). Lorsque H diminue et que α devient négatif, l’énergie émotionnelle brute (E) alimente des comportements destructeurs plutôt que créatifs. Par conséquent, l’intelligence réelle d’une personne ne dépend pas seulement de ses capacités intellectuelles ou de son succès social, mais de son équilibre émotionnel et moral. Quand cet équilibre se rompt, surtout en présence de pouvoir, des comportements très destructeurs peuvent émerger.

7. Conclusion élargie: civilisation ou domestication, le choix humain

De la sociologie cyclique d’Ibn Khaldoun aux défis biotechnologiques contemporains, l’histoire des civilisations révèle une oscillation permanente entre puissance et fragilité. Cette dynamique suggère que l’avenir de l’humanité dépendra probablement moins de l’accumulation de nos innovations que de notre capacité à développer des qualités profondément humaines: empathie, responsabilité, conscience collective et intelligence émotionnelle. Entre la pensée khaldounienne et les perspectives actuelles de transformation biologique de l’humain, une continuité intellectuelle se dessine: les sociétés portent en elles-mêmes les germes de leur propre affaiblissement. La modernité technologique ouvre certes des possibilités extraordinaires, augmentation des capacités, maîtrise du vivant, intelligence artificielle, mais elle soulève simultanément une interrogation fondamentale: l’humanité poursuit-elle encore son évolution comme civilisation consciente, ou commence-t-elle à se transformer en une espèce progressivement domestiquée par ses propres systèmes technologiques (robots humanoïdes)?

Cette question dépasse le cadre scientifique ou technique pour devenir anthropologique et philosophique. Elle renvoie à la nature même du progrès : un progrès uniquement matériel peut coexister avec une régression relationnelle, émotionnelle ou morale. Dans cette perspective, le véritable enjeu du XXIᵉ siècle ne serait pas seulement l’innovation, mais l’équilibre entre puissance technologique et maturité humaine. Une civilisation capable d’intégrer ses avancées dans une conscience collective élargie pourrait franchir un seuil évolutif supérieur; à l’inverse, une civilisation incapable de réguler ses propres créations risquerait de convertir le progrès en facteur de dépendance et de vulnérabilité.

Hafedh Abdelmelek