News - 15.02.2026

Le romarin en Tunisie: Une ressource stratégique et une filière d’avenir

Le romarin en Tunisie: Une ressource stratégique et une filière d’avenir

Par Ridha Bergaoui - Parmi les plantes aromatiques et médicinales emblématiques, le romarin occupe en Tunisie une place singulière. Arbuste rustique, il pousse spontanément sur de très vastes étendues forestières et steppiques et représente à la fois un héritage millénaire et une ressource stratégique et économique importante pour le pays,  génératrice de revenus, d’emplois et de devises.

A côté du romarin sauvage, on peut également trouver du romarin de culture. Le romarin sauvage se distingue par son intensité aromatique et ses huiles essentielles plus concentrés, en lien avec le terroir. Le romarin cultivé nécessite des investissements importants et beaucoup de soin. Il offre productivité, régularité, durabilité et une composition stable. Cet article concerne uniquement le romarin sauvage.

Le romarin, une plante rustique et résistante à la sécheresse

Le romarin (anciennement Rosmarinus officinalis, classé Salvia rosmarinus depuis 2017) est appelé en Tunisie «klil كليل» et en arabe «إكليل الجبل ou الروزماري». C’est un arbuste aromatique vivace de la famille des lamiacées ou labiacées qui regroupe également la menthe,  la lavande, le thym...Le nom «romarin» vient du latin «ros marinus» signifiant  «rosée de mer», probablement allusion à son habitat proche des littoraux.Le romarin est originaire du bassin méditerranéen où il pousse spontanément sur les terrains calcaires, secs et ensoleillés, notamment en Afrique du Nord et en Europe du Sud. Aujourd’hui, le romarin peut être cultivé dans le monde entier, mais l’essentiel de sa production est concentré autour du bassin méditerranéen. C’est un arbuste vivace à feuillage persistant, qui s’adapte parfaitement aux zones arides et semi-arides, aux sols pauvres et caillouteux, et tolère bien la sécheresse.  La plante a généralement entre 0,5 et 1 m de hauteur, ses feuilles sont étroites, linéaires en forme d’épines, de couleur vert foncé et aromatiques. La floraison s’étale de janvier à avril-mai et ses petites fleurs, en grappes, sont généralement bleues.

La récolte des branches et des feuilles du romarin est généralement effectuée au printemps, période où la plante atteint un équilibre optimal entre biomasse et teneur en huile essentielle. Il faut récolter le romarin d’une façon délicate, sans nuire à la plante. L’objectif est de pratiquer une coupe nette, sélective et modérée, qui respecte la capacité naturelle de régénération de l’arbuste. On utilise des outils bien aiguisés, généralement la serpette (ou faucille courte) ou le sécateur manuel.

Les branches feuillues fraîches ou séchées sont utilisées comme herbe aromatique en cuisine et en infusion. La distillation, surtout des sommités fleuries, donne une huile essentielle riche en composés permettant des usages divers (parfumerie, cosmétique, pharmacie, aromathérapie, alimentation). L’hydrolysat, sous-produit de la distillation, ou eau florale, contient une faible concentration de composés aromatiques hydrosolubles qui lui confèrent des propriétés intéressantes en cosmétique, hygiène, bien-être, et en agroalimentaire.

Composition et utilisations

Le romarin est riche en composés aromatiques et bioactifs, notamment l’acide rosmarinique, le cinéole, le camphre et divers terpènes, qu’on retrouve dans les feuilles et les huiles essentielles. Ces constituants confèrent  une part importante de l’arôme spécifique du romarin et certaines propriétés thérapeutiques connues pour leur activité antioxydante, antimicrobienne, anti-inflammatoire, digestives et stimulantes, recherchés en cosmétique, en phytothérapie et en nutrition. La teneur en huile essentielle et sa composition chimique varient selon l‘origine génétique du romarin,  le lieu de récolte et les conditions de production.Le romarin est connu et utilisé depuis plus de deux millénaires. Dans l’Antiquité, il était associé à la mémoire, à la purification et à la protection. Les Grecs le considéraient comme une plante sacrée, tandis que les Romains l’utilisaient pour aromatiser les aliments et parfumer les bains. Dans la tradition arabo-islamique, le romarin a trouvé une place de choix dans la pharmacopée traditionnelle, reconnu pour ses vertus digestives, stimulantes et antiseptiques.

De nos jours, la plante connaît des usages multiples:

• Culinaire, comme herbe aromatique
Le romarin est une épice à usage courant dans la cuisine méditerranéenne. Les branches, de préférence fraîches, s'emploient généralement pour parfumer les viandes grillées, les ragoûts, les soupes, les légumes rôtis et même certains pains et pâtisseries. Il est également possible de fumer la viande ou le poisson en déposant quelques branches sur les charbons, ou en petite quantité dans un fumoir. On peut enfin se servir de branches pour embrocher des légumes avant leur cuisson.

• Médicinaux et bien-être
Traditionnellement, le romarin est utilisé en infusion, décoction ou extrait, dans la médecine traditionnelle et la phytothérapie. Le romarin favorise la digestion et soulage les troubles gastro-intestinaux. Il stimule la mémoire et la concentration, soulage certains troubles respiratoires, les douleurs menstruelles et stimule la circulation. L’huile essentielle trouve sa place en aromathérapie et comme antiseptique dans certaines formulations.  

• Cosmétique
L'huile essentielle de romarin est utilisée dans les produits de beauté pour ses effets bénéfiques sur la peau et les cheveux (shampoings et lotions diverses). Le secteur cosmétique est aujourd’hui l'un des plus grands consommateurs d'huile essentielle de romarin.

• Agroalimentaire
Le romarin est utilisé comme aromate naturel pour parfumer viandes, sauces et huiles. Ses extraits antioxydants servent de conservateurs naturels, prolongeant la durée de vie des aliments. Il est aussi intégré dans les boissons et produits transformés pour ses notes aromatiques et ses vertus digestives.

• Ornementaux et apicoles
Grâce à son feuillage persistant et sa belle floraison, le romarin est souvent utilisé dans les jardins et les haies aromatiques. Il est également une plante mellifère qui, grâce à l’abeille, est à l’origine d’un miel clair et délicat, à la saveur douce et légèrement florale, réputé pour ses propriétés digestives et tonifiantes.
• Environnemental. Le romarin joue un rôle écologique important dans les zones forestières et steppiques en favorisant la biodiversité et en contribuant notamment à la stabilisation des sols et à la lutte contre l’érosion.

Le romarin en Tunisie : une ressource stratégique

La Tunisie dispose de l’une des plus importantes ressources naturelles de romarin au monde. Celui-ci couvre plus de 200 000 ha, principalement sous forme de peuplements spontanés, situés dans les zones semi-arides du centre et du nord-ouest de la Tunisie, notamment dans les gouvernorats de Kasserine, Le Kef, Siliana et Zaghouan. Il pousse spontanément en garrigues et formations arbustives.Le romarin est exploité pour la collecte des feuilles en vue de la production de feuilles séchées, d’huiles essentielles et de matières aromatiques destinées au marché local et à l’exportation. La collecte ne concerne qu’une partie de la surface couverte de romarin (soit une moyenne annuelle d’environ seulement 80 000 ha). L’exploitation se fait sous autorisation et contrôle de l’administration forestière. La durée de la récolte s’étend généralement de mars à septembre.L’exploitation est essentiellement traditionnelle. Elle consiste à couper les parties aériennes feuillées tout en essayant de préserver la régénération naturelle des peuplements. Les brindilles sont commercialisées fraîches, fanées ou séchées. La transformation se fait généralement en Tunisie par distillation à la vapeur d’eau. Les branches fraîchement récoltées sont introduites dans un alambic, où en chauffant, la vapeur entraîne les composés aromatiques volatils. Le mélange vapeur-huile est refroidi par condensation  permettant la séparation naturelle de l’huile essentielle, plus légère que l’eau. Cette technique permet d’obtenir une huile essentielle de haute qualité, reconnue pour son profil aromatique spécifique et sa richesse en composés actifs, faisant la réputation du romarin tunisien sur les marchés internationaux. Le romarin et les huiles essentielles sont vendus à des intermédiaires locaux qui se chargent du conditionnement et de la vente sur les marchés spécialisés ou à des grossistes en produits alimentaires ou à des négociants en commerce international.

Avec les alambics traditionnels en cuivre, il y a risque de contamination de l’hydrolisat (présence d’ions cuivre) qui peut provoquer une instabilité du produit et peut être toxique. Il est généralement rejeté ou utilisée uniquement à des fins techniques (nettoyage, irrigation non alimentaire). Dans une optique de montée en gamme et de valorisation intégrale du romarin tunisien, le passage aux alambics en inox serait très profitable.D’un point de vue socioéconomique, le romarin contribue aux revenus locaux, en particulier dans les zones rurales, où il  procure des emplois saisonniers et des revenus complémentaires à de nombreuses familles.  L’huile de romarin exportée représente des rentrées de devises importantes pour le pays.

La production de branches feuillées de romarin est d’environ 30 000 tonnes/an. La Tunisie dispose d’une dizaine d’unités de distillation spécialisées dans le romarin, avec une capacité totale de production d’huiles essentielles de plusieurs centaines de tonnes par an. Le rendement de l’extraction est très variable et dépend du moment de la récolte, de la méthode et de la technique d’extraction, des conditions de culture, etc. En Tunisie, le rendement varie de 0,5 à 1%. Il faut compter de 100 à 200 kg de feuilles de romarin pour 1 kg d’huile essentielle.

La Tunisie est le premier producteur mondial d’huile essentielle de romarin. La production varie d’une année à une autre selon les conditions climatiques et la pluviométrie. Elle se situe autour de 100-150 tonnes/an, loin devant le Maroc et l’Espagne. La production mondiale est estimée entre 200 et 300 tonnes/an. Les principales destinations des huiles essentielles de romarin tunisiennes sont la France, l’Espagne et les Etats-Unis.

Difficultés et perspectives

De nombreuse difficultés limitent le développement du secteur pour un exploitation optimale de cette ressource importante comme:

La sécheresse qui limite la biomasse, l’irrégularité des pluies et les températures élevées réduisent la croissance du romarin et sa teneur en huile essentielle

Risques de surexploitation de la ressource et dégradation des écosystèmes 

Pratique de récolte inadaptée, surtout que la main d’œuvre est saisonnière et peu formée

Problèmes d’accès des zones éloignées, isolées et montagneuses

Faible valorisation du produit avec vente en vrac des feuilles et de l’huile essentielle.

Des équipements de distillation souvent obsolètes et une faible maîtrise des paramètres de distillation qui limitent les rendements, la valorisation et la qualité des produits

Distillation traditionnelle énergivore (bois, gaz, fuel), ce qui pèse lourdement sur la rentabilité.

La demande mondiale en huiles essentielles, notamment celle de romarin, est en constante progression, portée par les industries de la cosmétique, de l’aromathérapie, de la parfumerie et une forte demande des produits naturels. Le romarin tunisien est très demandé sur les marchés internationaux, surtout pour sa qualité et son profil biochimique intéressant. Sur le plan économique et social, le secteur représente une richesse et une source importante de devises grâce aux exportations d’herbes sèches, d’huiles essentielles et d’extraits naturels. Il joue un rôle majeur dans la création d’emplois dans les zones à faibles alternatives économiques. Cette filière contribue à la fois à la diversification de l’économie agricole, à la lutte contre l’exode rural et un modèle de développement résilient et durable.

L’avenir de la filière repose sur la capacité à concilier la gestion durable de la ressource, la modernisation de la transformation, la rationalisation des circuits de commercialisation, la diversification des produits et des qualités (certification bio et autres). La traçabilité, l’organisation de la filière et l’intégration de tous les acteurs demeurent  nécessaires pour la durabilité et la compétitivité du secteur.

Conclusion

Plante millénaire, le romarin est bien enraciné dans la culture tunisienne pour ses usages culinaires et médicinaux. L’huile de romarin tunisienne est très sollicitée à l’export et assure des recettes en devises essentielles pour le pays. Le romarin représente, sur le plan socioéconomique, une richesse et une ressource stratégique essentielle pour le pays.

La filière repose sur l’exploitation des nappes naturelles, une ressource fragile soumise à une pression croissante. Des pratiques de récolte parfois non durables, combinées aux effets du changement climatique, menacent la régénération des peuplements et la stabilité de la production. Le potentiel est indéniable et moyennant quelques efforts, il est possible de faire du romarin l’un des piliers de l’agriculture durable, une valorisation intelligente du patrimoine naturel et une véritable filière d’avenir, à la fois rentable, résiliente et respectueuse des territoires.

Ridha Bergaoui