News - 04.02.2026

Jalila Baccar, Fadhel Jaibi et Taoufik Jbali: mille mots pour saluer de grands artistes

Jalila Baccar, Fadhel Jaibi et Taoufik Jbali: mille mots pour saluer de grands artistes

Par Mehdi Jendoubi - Pour les amoureux du théâtre tunisien qu’ils soient professionnels, amateurs ou comme moi simples spectateurs, le samedi 31 janvier 2026 en fin de journée à l’espace Rio à Tunis, a été un moment exceptionnel. Des dizaines de personnes ont bravé froid et pluie pour assister à une rencontre-débat avec trois grandes figures du théâtre: Jalila Baccar, Fadhel Jaibi et Taoufik Jbali.

Quelle chance de voir Om Abbess à 12 ans!

Trois livres édités par la maison Sud Édition, qui a lancé depuis plus de 20 ans, une collection «Théâtre vivant» (المسرح الحي), avec pour ambition de publier dans le texte les pièces de théâtre tunisiennes, ont fourni l’occasion de cette rencontre. Restée longtemps timide en termes de quantité, cette collection s’est enrichie depuis peu d’une étude universitaire sur l’œuvre de Jalila Baccar réalisée par Abdelfattah El Kamel, du texte de la pièce/chef d’œuvre à grand succès, de Fadhel Jaibi «Le bout de la mer» آخر البحر, et des mémoires de Taoufik Jbali fondateur de l’espace «El Teatro» depuis 40 ans et intitulés «Je ne suis pas l’homme de théâtre qui convient» (لست المسرحي المناسب).Je ne suis pas homme de théâtre, ni comme acteur ni comme commentateur, et ma seule «compétence» en la matière, est tout simplement celle d’un spectateur, qui depuis que son papa l’a pris par un pur hasard que je n’arrive pas encore à m’expliquer, car il était loin d’être un habitué de ce genre de manifestations, à l’âge de 12 ans pour assister à la salle des fêtes de la ville de Béja au milieu des années 1960, à la pièce historique d’Om Abbess avec comme actrice principale Zohra Faïza; garde dans sa mémoire d’enfant, cette tente et ce semblant de palmier, plantés comme décor d’une des scènes de la pièce, sur l’estrade du théâtre minimaliste de notre belle ville de Béja.

Je témoigne modestement des multiples instants de joie, de bonheur et de plaisirs visuels et intellectuels que ces trois géants du théâtre tunisien et d’un grand nombre de leurs collègues et de leurs compagnons disparus ou vivants m’ont procuré. Comment leur dire merci ? Bien sûr j’ai payé mes billets, sauf pour quelques spectacles gratuits, et il y en avait ! Bien sûr je les ai applaudis en me levant en fin de spectacle avec de nombreux autres spectateurs. Bien sûr j’ai essayé autour de moi d’encourager amis et famille à aller les voir. Mais ils méritent bien plus.

Créateurs de valeurs

Laissons le théâtre de côte pour l’instant, et parlons d’autre chose de plus important à mon humble avis. Mme Baccar et Messieurs Jaibi et Jbali sont la fleure emblématique d’une génération qui me devance de très peu, puisque votre serviteur écrit ce texte très personnel et quelque peu intimiste, à l’âge de 73 ans.

Comment ont-ils commencé leur carrière à la fin des années 1960 et au début de la fameuse décennie des années 1970? Qui d’entre eux était héritier de grosses fortunes? Qui d’entre eux avait un papa ou un cousin ministre pour leur ouvrir les portes? Qui d’entre eux était fils de «savant» consacré?
Qu’avaient-ils en poche au départ de leur troisième décennie de vie entre 20 et 30 ans?

Une passion, des illusions, une formation universitaire et/ou professionnelle, une fierté, un orgueil diraient d’autres, des lectures, des discussions à n’en plus finir, une joie de vivre, des questions, une inquiétude et peut être même une angoisse, beaucoup d’incertitude et sûrement certaines autres certitudes. Oui de l’ambition aussi ! Bref, pas grand-chose pour convaincre des banquiers. Et peut-être tout pour faire fuir les politiciens/décideurs qui pouvaient les prendre pour «poulains» et leur étendre le tapis rouge.

Qu’ont-ils à l’arrivée, assis en place d’honneur devant ces dizaines de leurs collègues et pleins de gens parmi leurs spectateurs, venus leur témoigner admiration respect et reconnaissance, dans la salle des conférences du Rio, ce Samedi 31 Janvier 2026? Des dizaines de pièces de théâtre qui ont radicalement changé le répertoire dominant de la longue et prestigieuse création théâtrale tunisienne, des textes de pièces qui les ont portés un peu partout en Tunisie et dans le monde, des dizaines d’acteurs plus jeunes, qui tous disent la richesse acquise en travaillant à côté d’eux ou sous leur direction, et d’autres centaines qui ont suivi leurs cours de formation dans leurs multiples interventions. Une multitude d’articles de presse et de déclarations écrites et audio-visuelles qui témoignent de leurs expériences. Des études universitaires de plus en plus nombreuses qui les prennent pour objet de recherche. De multiples expériences de création de troupes qui se font et se défont au gré des circonstances et des lois et procédures. Familia, ou El Teatro et bien d’autres projets sont devenus des «institutions théâtrales», et riment avec succès en termes de créations originales et expérimentales, en termes de public, et en termes de formation. Côté finances, je n’en sais rien ! Avec ce tableau de chasse, et j’en passe, peut-on dire qu’ils ont manqué de consécration ou qu’ils ont perdu leur temps?

Qu’as-tu fait de ta jeunesse?

A la réponse angoissante posée par Gilbert Naccache en titre d’un de ses livres bilan d’une vie, ces jeunes partis de presque rien début 1970, auront des réponses très honorables (طيب لهم).

Plus important que les pièces qu’ils ont jouées ou montées et qui s’évaporeront dans le flou des souvenirs collectifs, Ils sont des créateurs de valeurs incarnées dans l’action et la création. Valeur au sens que donne les sciences économiques à l’expression «chaîne de valeurs», pour dire comment un produit est transformé et enrichi dans ce processus valeureux qui combine matière première, intelligence, technologie, travail, etc... Ils ont découvert l’alchimie qui fait de l’or à partir de rien. Un «rien» fait de passion, d’intelligence de persévérance et d’ambition au long cours.

Merci pour cette leçon que je reçois à titre personnel et pour ce beau cadeau, œuvre d’une vie, dont la Tunisie de 2026 a grandement besoin, tout autant que de cette pluie bénéfique ou que de toute autre ressource matérielle, phosphate, pétrole, blé, dattes et olives compris.

Les blessures que vous portez, les combats menés, les multiples conflits que vous avez vécus, les frustrations et les incompréhensions, les erreurs peut être même les injustices subies ou commises par vous-mêmes, les guéguerres du micro milieu des professionnels du théâtre, ne concernent en rien le spectateur qui vous applaudis en reconnaissance de cet instant de joie et de beauté que vous lui offrez, et c’est pour cela qu’il  a payé son billet et qu’il se lève en fin de spectacle, pour applaudir les artistes.

ربي يحفظكم

Mehdi Jendoubi