Opinions - 04.02.2026

Tunisie : nomination ou élection des présidents d’université ?

«Nomination ou élection des Présidents d’université?»

Par Arselène Ben Farhat - Le mode de désignation des Présidents d’université fait l’objet d’une polémique avant d’être l'objet d'un débat législatif serein et surtout objectif. 27 députés ont présenté une proposition de lois qui vise à remplacer le système électif par une nomination par le pouvoir exécutif. Ont-ils contacté les représentants des universitaires qui sont élus au sein de différents organismes (Conseils Scientifiques, Conseils des universités, syndicat)? Ont-ils demandé l’avis des chefs des Départements et des directeurs des laboratoires qui sont élus démocratiquement? A-t-on demandé la position du syndicat? Les représentants des étudiants aux Conseils Scientifiques ont-ils été consultés? Pourquoi cette hâte à engager une modification sans la justifier, sans la préparer? Pourquoi maintenant? La crise qui secoue l’université ne mérite-t-elle pas une analyse approfondie et surtout une réforme plus urgente?

Or, mettre fin à l'élection des présidents d'université comporte de multiples risques:

1- L’un des acquis de la Révolution du 14 janvier 2011, l’élection du Président de l’université, risque d’être remis en cause. En fait, le 26 juin 2011, on a assisté à un changement important dans le choix des Présidents d’université : on passe du régime fondé sur les nominations à un régime fondé sur des élections libres, démocratiques et cela six mois après la Révolution du 14 janvier. Les universitaires ont vécu ce moment dans la joie, l’allégresse. Le processus de démocratisation de la vie universitaire est enfin engagé par Ahmed Brahim avant sa démission comme ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique.  On trouve dans le décret n° 2011-683 du 9 juin 2011 le paragraphe suivant: 
«Article 6 (nouveau) - Le président de l'université est élu parmi les représentants élus du personnel d'enseignement et de recherche, qui sont membres du conseil de l'université et ayant le grade de professeur d'enseignement supérieur.
Le président de l'université est élu par les enseignants membres au conseil de l'université. Est déclaré élu, celui qui a obtenu le plus grand nombre de voix. A égalité des voix, l'élection est acquise au candidat le plus ancien au grade, à égalité d'ancienneté dans le grade, au candidat le plus âgé.»  («Journal Officiel de la République Tunisienne», N°42, 10 juin 2011, page 905)
Qui peut nous expliquer pourquoi on veut changer ce décret? Que reprochent les 27 députés élus à un Président d'université élu?

2- On revient à un système de nomination directe par les autorités. Cela ne sera-t-il pas vécu par les universitaires comme un recul sur l'autonomie scientifique acquise de l’université? Un risque de politisation des postes académiques? Les critères de choix ne seront-ils pas illisibles ou plutôt trop lisibles? Qui a plus de chances d’accéder à ce poste?

Une fois désigné, le responsable ne dépend-il pas uniquement du Ministre de tutelle? A-t-il encore des comptes à rendre à ses collègues, au conseil de l’université ou même aux responsables régionaux? Ne va-t-il pas agir à sa guise? Qui ose remettre en cause ses décisions? Certes, il existe des lois qui gèrent la vie universitaire et un responsable, élu ou désigné, doit les respecter. Cependant, si ce responsable ne les respecte pas, que faire? Le dénoncer? A qui ? Au Ministre qui l’a soutenu, choisi et désigné?

3- Toutefois, je crains que toutes ces questions nous éloignent des difficultés que vivent nos étudiants, nos doctorants, nos docteurs, nos diplômés et nous écartent de la crise qu’affrontent quotidiennement les universitaires en classe, à l’amphi, dans la rue. On a 13 présidents d’université et 324.000 étudiants: qui mérite l’attention des députés?

L’université tunisienne a pour vocation de développer et de diffuser les connaissances, le savoir et le savoir-faire chez les étudiants afin de créer une économie fondée sur le savoir scientifique, technologique et sur les sciences humaines et d’assurer l’employabilité des diplômés grâce à une dynamique d’échanges entre l’université et son environnement économique, social et culturel.

Comment faire face à la crise que traverse l’université tunisienne? Peut-on considérer aujourd’hui la réussite dans les études universitaires comme une véritable garantie qui permet d’exercer un métier, voire de réaliser une ascension sociale ? Comment sauver du chômage ce nombre de plus en plus élevé de diplômés de l'enseignement supérieur de plus en plus âgés? Quand va-t-on remettre en cause le cursus de formation universitaire fondée sur le morcellement du savoir et sur l’absence de passerelles communicantes entre les disciplines, les institutions universitaire et l’environnement socio-économique?

L’enseignement universitaire tunisien continue à maintenir le morcellement du savoir et l’hyperspécialisation. Plus l’étudiant avance dans ses études, plus il se spécialise dans un domaine pointu. Or, une telle formation comporte un grand risque d'hyperspécialisation qui risque de paralyser l’étudiant quand il ne trouve pas de travail correspondant à sa spécialité.

L’aboutissement inévitable: l’université tunisienne vit une véritable crise. Elle forme des diplômés compétents, mais en chômage. Ce n’est pas un président désigné qui va résoudre tous ces problèmes. Seule une gouvernance collégiale, libre et démocratique assure l’évolution de notre université et un avenir rayonnant pour les 324.000 étudiants tunisiens. S’il vous plait, Messieurs les députés, je sais que l’essentiel n’est pas toujours lisible, mais regardez bien vos enfants qui sont déjà des étudiants ou de futurs étudiants bien visibles et agissez sans perdre de temps en faveur d’une université démocratique et resplendissante.  Antoine de Saint-Exupéry a raison d’affirmer: «L'essentiel est invisible pour les yeux; on ne voit bien qu'avec le cœur» («Petit Prince», chapitre XXI, Folio, p. 81). 

Arselène Ben Farhat