News - 09.07.2020

"Et pourtant, il va falloir voter" : Un livre de Riadh Zghal préfacé par Abdelaziz Kacem

Et pourtant,  il va falloir voter: Un livre de Riadh Zghal présenté par Abdelaziz Kacem

Réfléchir à froid au quotidien, sous le feu d’une actualité brûlante, sans le risque d’être démenti le lendemain, relève d’une intelligence vive. Mais, aussi d’une grande capacité de décodage de ce qui se passe et d’anticipation de ce qui va advenir. Dans cet exercice périlleux, le Professeur Riadh Zghal fait œuvre d’essayiste perspicace. Le recueil de ses articles publiés au fil des mois, d’année en année, sur Leaders Magazine et repris dans la version en ligne, vient de paraître. Sous le titre de « Et pourtant, il va falloir voter », elle nous livre sur le vif une lecture pertinente d’une Tunisie en pleine gestation où tout se remet en question, se déconstruit, se reconstruit, dans l’aventure la plus absolue.

Dans une excellente préface, le Professeur Abdelaziz Kacem, l’œil pénétrant et la plume raffinée, souligne, sans concession, des aspects clefs de l’ouvrage. La pensée de Mme Zghal fera référence pour tous ceux qui cherchent à comprendre cette transition tunisienne.

Professeure émérite spécialisée en gestion des ressources humaines, ancienne doyenne de la faculté des Sciences économiques et de Gestion de Sfax, Mme Riadh Zghal est active actuellement en tant que consultante et travaille sur la valorisation des métiers de l’artisanat et la responsabilité sociétale de l’entreprise. Entretenant une intense activité académique et associative, elle tint à franchir l’enceinte universitaire, pour toucher le grand nombre. Elle écrit, depuis des décennies, pour le spécialiste et pour le profane. Elle sème à tout vent, publie, dirige ou contribue à des ouvrages publiés en Tunisie ou ailleurs. Son dernier livre publié cette année s’intitule : «Transition politique et développement inclusif. Transformer le processus de démocratisation en levier du développement». Son écriture est limpide. Elle a l’art d’énoncer clairement les sujets réputés ardus.

Ce précieux ouvrage est une anthologie de textes publiés dans la revue Leaders, couvrant une période cruciale, s’il en est, celle qui va du mois d’août 2011 à septembre 2019, soit moins de trois mois avant les premières élections législatives de l’ère nouvelle, à quelques semaines du dernier suffrage. Elle constate, elle fait remarquer, elle rend lisible le flou, elle suggère. Ecrits à chaud, ces textes jalonnent les péripéties d’une période troublée. Ils n’en sont pas moins perspicaces, édifiants.

Face aux incertitudes, aux détériorations touchant tous les fondamentaux, Riadh Zghal, animée par un optimisme lucide, mais aussi par des inquiétudes maîtrisées, tire la sonnette d’alarme, oriente, ouvre des pistes.
Dès les premières pages, le décor est planté. Les événements constituent une rupture radicale avec un passé récent. La transition a, cependant, ses problèmes, ses enjeux. Ils sont d’emblée abordés: démocratie, diversité et égalité de genre. L’auteur relance la condition féminine, tout en précisant que l’on «ne peut évoquer la question des femmes tunisiennes en tant que sujet à part», c’est de citoyenneté, d’identité et d’un avenir à construire qu’il s’agit. Certes, la révolution est le résultat d’une puissante volonté de changement fondé sur des aspirations à la liberté, à la dignité et à la démocratie. Mais Riadh Zghal a tout lieu de se demander: Savons-nous exactement ce que nous voulons ?
L’ARP vote, le 26 juillet 2017, la loi sur la lutte contre les violences faites aux femmes. L’auteur s’en réjouit : «Cette loi, écrit-elle, est un pas de plus vers le rétablissement d’une Tunisie malade des troubles incessants de la transition menant à la démocratie». Mais, il n’est pas dit que l’affaire est réglée. «Le paysage mental des Tunisiens» ne changera pas du jour au lendemain. «C’est pourquoi, conclut-elle, il faudra, en priorité, préparer les corps chargés d’appliquer cette loi à se l’approprier et s’imprégner des valeurs qui la sous-tendent.»

Il y a d’autres violences faites aux femmes. Riadh Zghal tient à les dénoncer. Elles sont d’ordre économique. Les femmes sont lésées en matière d’héritage ; elles voient leur rendement en travaux domestiques exclu de statistique ; leur liberté de mouvement est confisquée par une société archaïque. Autres violences économiques : le taux de chômage des femmes diplômées de l’enseignement supérieur est deux fois supérieur à celui des hommes de même niveau. En matière de salaire, les femmes sont sous-rémunérées par rapport à leurs collègues masculins. Pour remédier à ces injustices, de judicieuses recommandations sont avancées. Tout un programme.

Sur les 28 articles réunis, 12 sont de franches interrogations. Que faire ? Quel avenir ? Allons-nous persévérer ?

La question fondamentale que se pose l’auteur est : Sommes-nous condamnés au sous-développement ? Nous ne manquons pas de ressources. «Mais il ne suffit pas d’être riche pour profiter de sa richesse, la faire fructifier, vivre mieux et partager». Cette réalité qu’elle assène nous fait penser à bien des pays pauvres d’esprit, en dépit de leurs immenses richesses. Elle préfère mettre en relief notre « important capital humain » à l’éducation et à la formation duquel le pays a beaucoup investi. Un capital, hélas, sous-utilisé. Elle insiste sur la nécessité de créer « des centres dédiés à la recherche scientifique et la R&D », condition sine qua non pour monter en gamme, et, ce faisant, éradiquer le chômage et la pauvreté. La Tunisie a bien misé sur l’éducation, il est temps de miser, à l’instar des pays avancés, sur «la science et l’innovation».

Depuis la Révolution du 14 janvier 2011, les Tunisiens développent un engouement pour les sondages d’opinion. Faut-il y prêter crédit? Riadh Zghal est, pour le moins, sceptique. Elle cite Bourdieu, pour qui ce type de sondage consiste à mettre «en demeure des personnes de répondre à des questions qu’elles ne se sont pas posées». Nous sommes dans l’aléatoire. Elle en donne des exemples frappants :

  • 92,1% de Tunisiens sont «prêts à ne consommer que tunisien pour aider l’économie». Commentaire : l’on a vu depuis, combien le secteur informel a fleuri,
  • 97,2% sont «prêts à faire beaucoup de sacrifices pour la Tunisie». Constat: on assiste depuis quelques années à une hémorragie de compétences, en plus de l’intensification de l’émigration clandestine,
  • 62,5% «ont confiance» en Mohamed Ghannouchi et 74,8% ne veulent pas que son gouvernement parte tout de suite». Riadh Zghal ironise: quelques jours plus tard, le gouvernement succombe au sit-in de la Kasbah. Conclusion : il y aurait là manipulation et contribution «à fabriquer les opinions souhaitées par les commanditaires».

L’ouvrage emprunte son titre à l’article final : Et pourtant, il va falloir voter. L’adverbe en dit long sur les sentiments pour le moins mitigés de l’auteur à l’égard d’un changement de régime, le nôtre, qui peine à s’accomplir. Lecture serrée d’une situation qui n’arrive pas à se stabiliser. Prémonitoire, ce texte jette un regard sans concession sur des élections perdues d’avance par des partis qui avaient tout à gagner en resserrant leurs liens et en harmonisant leurs approches. Mais l’ego surdimensionné des chefs empêche toute stratégie concertée et, par là même, profitable à une action politique saine et efficace.

Pour Riadh Zghal, il en va ainsi, tout au long de ces chroniques, elle pose et propose. Saluons la clarté de ses analyses, la pertinence de ses idées, son souci constant d’objectivité, sa critique toujours constructive.

Abdelaziz Kacem

Et pourtant, il va falloir voter

de Riadh Zghal, 140 pages, éditions Leaders, 2020, 20 dinars

 

Disponible en librairies et sur Leaders Books


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