Hommage à ... - 11.01.2020

Abderrahmane Ladgham: Mon père, mon ami avant toute chose

Abderrahmane Ladgham: Mon père, mon ami avant toute chose

Généralement, les relations père-fils sont complexes.  Maintes fois, elles sont régies par la volonté d’un père «dominateur» allant parfois jusqu’à faire de sa progéniture un clone, de surcroît si son enfant est unique.

Mon père, mes premiers pas, mon initiateur

Bahi Ladgham père est différent, il m’a inculqué (avec mes sœurs) dès mes premiers pas dans la vie les valeurs fondamentales de rigueur, d’honnêteté, d’intégrité, de travail et de méritocratie. Par ailleurs, il nous a transmis son attachement indéniable à l’identité arabo-musulmane, son amour privilégié pour la lecture, la culture, la musique classique orientale et occidentale (il jouait du piano et du luth, et fut un des fondateurs de la Rachidia), ainsi que le goût de la découverte et du voyage instructif, mais surtout pour l’Histoire.

Mais en aucun cas il n’a interféré dans mes choix sociétaux, politiques, religieux ni mes croyances. Il était indiscutablement attaché aux valeurs de l’humilité, de l’amour de la patrie et du travail au profit de la collectivité publique, de la justice sociale avec un respect incontestable du bon goût.

Malheureusement dans ma petite enfance, j’ai eu à souffrir de sa douloureuse absence pendant quatre longues années (de 1952 à 1955 où il défendait la cause tunisienne aux Nations unies).  Je dois reconnaître qu’avec ma sœur, nous avons été parfaitement entourés par l’amour de ma mère et de mes grands-parents maternels (les siens n’étaient plus de ce monde, l’une quand il avait 8 ans et l’autre 24 ans).

A son retour en octobre 1955, son souci majeur était que son absence interfère sur mon cheminement scolaire. Heureusement ce ne fut pas le cas. Il en a été comblé. Il faut dire qu’il a entretenu le contact (lettres, cartes postales et parfois appels téléphoniques difficiles à cette époque).

Après l’indépendance, en dépit de ses occupations gouvernementales et ses énormes charges (le matin à la Kasbah et tard le soir au ministère de la Défense), il a suivi de loin le déroulement de mes études, particulièrement en langues arabe et française, le calcul et les mathématiques, mais surtout l’histoire et la géographie (ces dernières, fondamentales pour lui pour comprendre le développement humain et sociétal). Il savait trouver un infime et irremplaçable moment pour parler avec nous, parfois dîner, mais jamais pour déjeuner. A un moment, il a dû compter sur moi pour aider mes plus jeunes sœurs. Avec ma mère, il était un mari aimant et bienveillant, et elle le lui rendait bien à la manière des épouses de l’époque.

Elle avait le loisir de diriger son foyer et éduquer ses enfants (cinéma, théâtre, zoo du Belvédère…). Mon père intervenait rarement dans le quotidien. On avait la possibilité de passer quinze jours consécutifs de vacances par an avec nos parents, généralement à Kélibia en été, quelquefois à Jebel Bargou, ou près du barrage du Fahs ou à Aïn Draham. La langue usitée était exclusivement la langue arabe sauf s’il s’agissait de commenter certains journaux de langue française ou de matières d’enseignement francophone.  Lui, le Sadikien parfaitement bilingue, correspondait avec moi en langue arabe, me poussant à m’y exercer. Il tenait absolument à donner à la langue arabe son éclat et son rayonnement, tout à fait conscient d’utiliser d’autres langues pour passer rapidement à l’ère de la technologie. Il disait : «Tant que nous n’avons pas de bons traducteurs, nous resterons toujours derrière le cortège des grandes nations. Aussi sommes-nous acculés à continuer à utiliser d’autres véhicules linguistiques pour rester dans la course». Il tenait absolument à ce que je maîtrise la langue anglaise : «La langue de la technologie et des sciences», disait-il.

Je dois avouer que j’ai enduré à plusieurs reprises les durs «désagréments» de son farouche sens de l’intégrité et de la fidélité à l’Etat, je citerai une anecdote dans le cadre de sa lutte incessante contre le favoritisme et les passe-droits.

A mi-parcours de mes études de médecine en France, j’ai prétendu à une bourse sur le conseil de certains de mes amis qui ont pu l’obtenir. Quelle ne fut ma surprise lorsque j’ai reçu une réponse positive de la commission des bourses, mais malheureusement annotée de la main de mon père : «Etudes dispensées en Tunisie, bourse refusée».

Mon père, mon mentor, mon repère politique…

Sur un autre plan, il m’a guidé pour acquérir le savoir afin d’avoir un métier mais surtout une formation intellectuelle pour mieux affronter les défis sociétaux, avoir des positions politiques claires et de vrais choix dans la conduite de ma vie. Dans ce cadre, il m’a associé quelquefois à son action politique uniquement pour acquérir une conscience et la compréhension du déroulé de la politique et non m’initier à l’action proprement dite. Je citerai quelques exemples où je l’ai accompagné :

A Sfax le 13 septembre 1956 (date anniversaire de l’assassinat du leader Hédi Chaker) pour visiter la famille Chaker en présence de Bourguiba et Mongi Slim. Puis à Monastir le 8 février 1958, pour déjeuner avec le Président Bourguiba, visite malheureusement écourtée par l’attaque de l’armée française sur le village de Sakiet Sidi Youssef. Ou un jour de 1960 pour assister à l’arrivée à l’aéroport militaire d’El Aouina de la première escadrille d’avions militaires d’instruction Saab Saphir. Les pilotes tunisiens étaient aux commandes venant de Suède. C’était émouvant.

Une autre anecdote : un dimanche du mois de mars 1962, j’ai introduit auprès de mon père un certain Robert Reesha accompagné par un certain Nelson Mandela, venus inopinément en taxi pour le rencontrer. Ils étaient alors parmi les responsables de l’ANC venus en tournée dans certains pays africain afin de mobiliser les gouvernants contre la politique d’apartheid pratiquée dans leur pays. La rencontre par hasard avec ce grand homme, militant des libertés inconnu à ce moment-là, devenu plus tard président de l’Afrique du Sud, est restée pour moi un souvenir indélébile.                 

A Paris, encore un jour marqué dans ma mémoire où j’accompagnais mon père le 19 juillet 1962 (un an jour pour jour après le déclenchement de la bataille de Bizerte). Il s’agit de l’épisode de la rencontre avec le Général de Gaulle pour aplanir les relations et obtenir la promesse du Général d’évacuer ses troupes de Tunisie. Ce qui fut fait un an plus tard (15 octobre 1963). Comme à son habitude, il a bien sûr pris soin de payer mon billet d’avion.

En revanche, il m’a fermement déconseillé d’assumer la moindre des responsabilités politiques estudiantines, probablement pour éviter mon embrigadement dans le système et mon instrumentalisation par certains responsables. Il m’a même dit un jour : «Tant que je suis au gouvernement, je suis le seul à faire de la politique, jamais les deux. Tu es libre d’avoir des idées et de les exprimer mais pas de responsabilités. Avec moi, pas d’héritage en politique». Quand je lui ai rappelé le cas de Bourguiba Junior, il m’a répondu que celui-ci avait commencé à faire de la politique avant l’accès de son père aux charges de l’Etat. Je lui ai alors rappelé qu’étant encore très jeune, je l’avais questionné dubitatif à propos de manifestations d’étudiants japonais publiées sur un journal américain qu’il était en train de lire. Il m’avait alors répondu:  «Les étudiants sont l’âme du peuple et son avenir, c’est leur rôle d’exprimer leurs avis et demandes…. ».  Mon insistance sur cette apparente contradiction l’a gêné. Il me répondit alors, comme pour me tranquilliser : «Tu peux en faire (la politique) autant que tu veux, même dans le cadre de l’opposition, quand je ne serai plus en charge du gouvernement, tant que tu respectes la loi et tu ne prônes pas la violence».

A un moment, je lui ai fait part de mon soutien à l’Egypte le 5 juin 1967 (jour de l’attaque sioniste) et de ma désapprobation du comportement des autorités tunisiennes à l’égard de nos frères égyptiens.  Il m’a signifié son accord total en affirmant que Bourguiba va apporter dans l’après-midi même son soutien à l’Egypte, la Syrie et la Jordanie à la vue des manifestations monstres dans toute la Tunisie.

Plus tard étudiant en France, j’ai été interpellé par mes camarades tunisiens sur la position de la Tunisie sur la guerre du Vietnam et son soutien au Vietnam du Sud et aux USA. Je lui ai alors fait part de mon trouble face à cette situation. Sa réponse fut immédiate par une longue lettre (écrite en arabe) exprimant sa propre position et celle officielle, qui sont en totale opposition. J’ai caché cette lettre par peur qu’elle ne parvienne à quelques personnes malveillantes. Mais la situation est restée la même, je ne pouvais pas associer mes camarades, ni personne à la vérité.
Un peu plus tard, au courant de l’année 1970, j’ai appris par mon père qu’il est enfin parvenu à convaincre Bourguiba (en soins médicaux à Paris) de la nécessité de libérer les étudiants tunisiens emprisonnés, particulièrement ceux du groupe Perspectives (dont Ahmed Ben Jennet, Gilbert Naccache et Ahmed Néjib Chebbi dont il connaît bien le père). Il m’a même dit que Ben Jennet a été accusé injustement d’avoir participé aux incendies des centres culturels (britannique et américain à Tunis). Il a été incontestablement un meneur mais pas un violent incendiaire.

Mon père, mon conseiller, mon modèle

Après son départ du gouvernement, nos relations ont évolué vers plus de «convivialité» où les obligations de réserve d’usage se sont estompées petit à petit, pour aboutir à des discussions plus franches. Il n’y avait pas de sujet tabou sauf ceux inhérents au respect des limites de la bienséance et du respect mutuel.

Il a été le guide, le conseiller parfois, l’ami mais surtout le père aimant, élevant ses enfants (garçon et filles) dans la stricte égalité des chances et la stricte liberté des choix.  Mais encore une fois, et c’est son empreinte propre qu’il nous a enseignée, il ne tolérait pas les égarements, la paresse, le laisser-aller, le favoritisme, le manque de morale intellectuelle et le mauvais goût. Dans les longues discussions que nous avions eues, il me faisait remarquer que «la politique est l’art de la morale, on peut faire de la politique, exercer le pouvoir dans le strict respect de la morale politique, de l’éthique, de l’intégrité, et du respect de la personne humaine. Ethique ne signifie pas imbécilité et bêtise, ou naïveté comme le prétendent certains. Sinon on est en plein dans le machiavélisme». Il comprenait mais ne souscrivait pas à la violence politique, sauf dans certains cas de défense du droit des peuples à l’émancipation de l’oppression politique et coloniale.

Il nous a toujours inculqué le principe de l’égalité des chances et de la tolérance vis-à-vis des autres, tout en nous poussant à affirmer avec franc-parler, calme et sérénité, nos droits et à supporter le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. A aucun moment il ne nous a éduqués dans la haine ethnique. Il faisait parfaitement la nuance et insistait sur la différence entre la France (des lumières) et les colons, entre les juifs (surtout tunisiens) et les sionistes colonisateurs et oppresseurs. Ainsi l’amour de la patrie nous a été injecté dans les veines et ne nous quitta point, basé sur un principe fondamental axé sur la coexistence et le respect des autres.

Il avait un sens aigu et un attachement au détail historique avec les nuances attribuées aux historiens, il me disait: «Rapporter dans un récit historique la couleur de la robe de la reine ou celle de la cravate du président est important dans l’Histoire, si cela a un effet sur son déroulement, sinon c’est du roman historique».

Pendant les dernières années de sa vie, il a tenu à rester autonome, à participer aux colloques et symposiums d’histoire en Tunisie ou à l’étranger, à faire ses propres courses et à voyager seul. La Turquie était l’une de ses destinations préférées, c’est là où il puisait sa sérénité. La Turquie était pour lui l’âme du monde musulman par son histoire et sa géographie. Il allait tous les ans au mois de Ramadan à Konya pour assister au festival de musique soufie, écouter psalmodier le coran et regarder le groupe de musique spirituelle de Mewlana Jalaleddine Erroumi. Et enfin un jour de 1997, un an avant sa mort (avril 1998), le leader silencieux, comme on le désignait pendant la lutte nationale, après avoir lu et relu les manuscrits et parlé des différents chapitres du livre, m’a annoncé qu’il souhaitait que ses mémoires soient publiées dans 20 ans. Lorsque les plus jeunes de ses petits-enfants seront adultes et probablement que la Tunisie ne sera plus sous le joug de l’oppression. Et d’ajouter: «20 ans, c’est le temps nécessaire pour publier mes mémoires pour que deux conditions coexistent: la première que Bourguiba soit en dehors de sa prison vivant ou mort et la seconde que celui qui l’a mis là où il est soit dehors dans les mêmes conditions. Je ne serai probablement pas là pour vivre cela». Ainsi soit-il et ce voeu fut exaucé par la publication de ses Mémoires.

A.L

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