News - 22.02.2019

Le Sommet euro-arabe de Sharm el-Sheikh, ce dimanche, suscite de modestes espoirs

 Le Sommet de Sharm el-Sheikh suscite de modestes espoirs
Le sommet Union européenne - Ligue des États arabes (LEA) qui se tiendra à partir de ce dimanche 24 février à Charm el-Cheikh, Égypte, rassemblera pour la première fois les chefs d'État ou de gouvernement des deux parties. Il sera co-présidé par les président Donald. Abdel Fattah al-Sissi. Le président Béji Caïd Essebsi y prendra part à la tête de la délégation tunisienne. Analyse. 
Par Oussama Romdhani, analyste tunisien - Peu de progrès tangibles sont attendus du premier sommet arabo-européen prévu à Sharm el-Sheikh, en Égypte. C'est l'un de ces sommets où les parties prenantes sont heureuses simplement parce que l’événement a lieu. La photo de groupe devient ainsi une fin en soi.
Sur le fond, le sommet des 24 et 25 février ne semble pas devoir aller bien au-delà de l’occasion de faire la lumière sur les obstacles jonchés sur la voie d'un dialogue constructif entre les deux rives de la Méditerranée.
Les relations n’ont jamais été aussi déséquilibrées entre deux parties, dont l’une, prospère et grande puissance politique, et l’autre, désunie, économiquement chancelante et embourbée dans les guerres et les conflits.
Ce déséquilibre ne peut que fausser les termes du dialogue, mais l’ascendance européenne dans ce dialogue n’est pas pour autant une fatalité. Les Arabes ont toujours montré qu'ils peuvent se faire entendre lorsqu'ils ils adoptent une position commune. Ce fut le cas l’année dernière lorsque les capitales nord-africaines rejetèrent la proposition européenne de mettre en place en Afrique du Nord des "plates-formes de débarquement" pour les migrants en situation irrégulière. 
Même si les réalités géopolitiques et économiques prédestinent les Arabes à être vulnérables aux pressions, beaucoup de choses ont changé ces dernières années. L'époque, où l'Union européenne pouvait obtenir des concessions simplement en forçant la main des régimes arabes lors de séances à huis clos, est révolue. L’opinion publique est devenue un facteur de poids dans le monde arabe, même là où les institutions démocratiques font encore défaut.
Les événements ont également eu une influence sur l'opinion de l'Europe à l’égard de la rive opposée. Depuis 2011, les appréhensions dominent la vision européenne de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Les violentes secousses du monde arabe et les vagues de migration sont devenues une source de préoccupation majeure pour l’Europe. Il en est résulté que les revendications avant le "printemps arabe" en faveur des droits de l'homme et de la démocratie, même si elles ne sont pas totalement assourdies, se font de moins en moins entendre.
Dans le cas de la Tunisie, où le succès relatif de la transition démocratique était censé ouvrir la voie à une aide significative de l'UE, le modeste soutien accordé par l'Union européenne à Tunis a dissipé toute illusion d'une assistance rappelant le plan Marshall. L’Europe a préféré se voir accusée d’incohérence et de double langage  plutôt que de vivre au-dessus de ses moyens.
Dans le nouveau monde pas si rassurant d'aujourd'hui, le regard que l’Europe porte sur la région est généralement teinté de peur. La méfiance vis-à-vis du terrorisme et du flux migratoire illégal est devenue trop souvent le facteur déterminant.
D’aucuns dans le monde arabe ont peut-être été surpris par la décision de l'Europe de placer certains pays arabes sur la liste noire des pays représentant une menace en matière de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme. Selon la Commission européenne, « l’objectif de cette liste est de protéger le système financier de l’UE. » 
Peu importait que les risques soient réels ou fictifs ou si la méthodologie utilisée était loin d'être infaillible. Cette initiative a montré que la perception des intérêts vitaux de l’Europe pouvait l’emporter sur les inquiétudes suscitées par le grave dommage porté à la réputation des pays arabes affectés.
L’Europe elle-même, cependant, est un continent en mutation, avec l’effritement des liens de son union. La crise migratoire déclenchée par la guerre en Syrie, en Iraq et en Libye a créé de nouvelles priorités politiques et électorales pour les dirigeants européens. Le populisme croissant a conduit à la fissuration de la façade auparavant harmonieuse de l’Union européenne.
Le dialogue euro-arabe prend donc la forme d’un dialogue entre deux blocs fracturés. Si la discorde entre les pays arabes est proverbiale, celle entre les pays européens est devenue une nouvelle tendance bien marquée.
Lors d'une réunion ministérielle à Bruxelles début février, aucun accord n'a été trouvé sur l'ordre du jour du prochain sommet. Le secrétaire général de la Ligue arabe, Ahmed Aboul Gheit, a relevé qu'il y avait "plus de complications du côté européen que du côté arabe". Ce à quoi Federica Mogherini, la représentante de l'UE pour les affaires étrangères, a répliqué: "Je dirais le contraire." En realité, il y avait de toute évidence un peu de tout cela des deux cotés.
À Sharm el-Sheikh, l’on doit s’attendre à ce que l’Europe se concentre sur le problème de l’immigration même si d’autres thèmes, tels que le commerce et l’investissement et les nombreux conflits de la région, figureront officiellement à l’ordre du jour.
Par ailleurs, il est difficile de voir l’Europe faire autre chose que se contenter de vœux pieux concernant l’établissement de la paix au Moyen-Orient, car elle semble accepter le fait que les questions de guerre et de paix dans la région soient davantage déterminées par les initiatives américaines et russes, ainsi que par les manœuvres des puissances régionales.
On réalise aujourd'hui que les rêves de politiques méditerranéennes concertées et de dialogue euro-arabe porteur étaient irréalistes dès le premier jour. Pendant des décennies, les décideurs politiques du Maghreb et du reste du monde arabe ont plaidé en faveur de l'idéal du co-développement entre les deux rives de la Méditerranée. En réalité, chaque rive a toujours eu ses propres priorités et contraintes.
La principale contrainte a toujours été d’ordre économique.
Les négociations à caractère économique avec l'Union européenne ont de tout temps été menées sans état d’âme, les intérêts de l'Europe devant constamment avoir la priorité. Il en est de même aujourd'hui, à l’heure où l'Union européenne doit faire face à ses propres difficultés économiques et panser la blessure de Brexit qu’elle s’est elle-même infligée.
Si la partie européenne est plus divisée que jamais, il n’en reste pas moins que cette discorde vient en second lieu après la perception par l'Europe des priorités économiques et des intérêts fondamentaux de son bloc.
Le Maghreb et le reste du monde arabe, qui demeurent parmi les régions les moins intégrées de la planète, ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes.
La rencontre entre les quelque 50 pays qui seront présents à Sharm el-Sheikh sera l’occasion de démontrer que toute vision du monde a autant de crédibilité que la capacité de son détenteur à défendre cette vision.
L'idéal du co-développement entre les deux rives de la Méditerranée est aujourd’hui perçu comme une chimère utopique aussi bien par les diplomates arabes qu’européens. Il en a sans doute toujours été ainsi.
Les relations euro-arabes ont besoin, plus que jamais, d’être repensées.
Oussama Romdhani
 
Traduit de l'Anglais de The Arab Weekly