News - 15.10.2018

Le nouveau roman d'El Assouany, Le point de rupture interdit de publication en Egypte

Le point de rupture

Alaa El Aswany, on le sait, est la nouvelle étoile du firmament égyptien. Son premier roman, "L'Immeuble Yacoubian", (2002), puis Chicago (2007)," J’aurais voulu être égyptien" (2009), et "Automobile Club d'Égypte" (2013), ont connu un large succès dans le monde entier. Son nouvel ouvrage, "J'ai couru vers le Nil", que les éditions Actes Sud viennent tout juste de publier, est appelé probablement à connaître, lui aussi, le même succès.

Contrairement à la plupart des romanciers égyptiens, comme Naguib Mahfouz, Sonallah Ibrahim, Khaled El Khamissi, Ibrahim Aslan ou même Mahmoud Wardany, pourtant engagé politiquement dès son plus jeune âge, Alaa El Aswany ne vise pas la métaphore de l’existence, celle de ceux qui, hommes ou femmes, tentent de survivre aux naufrages de la vie. Non, car en faisant télescoper le temps présent et les brèches du passé, ses personnages réduisent cette distance temporelle qui fait oublier le présent, qui détache de la réalité. De ce fait, tous ses personnages, issus du peuple, unis par un réseau complexe de liens, deviennent référentiels, à valeur de message. Érigé en juge, le lecteur est alors en mesure de déchiffrer ce que l’auteur, usant du langage vrai, veut lui transmettre.

Témoin de son temps, fidèle à l’engagement qui sous-tend toute son œuvre littéraire, Alaa El Aswany, a choisi de planter le décor de son nouveau livre autour de la place Tahrir en 2011, alors en pleine effervescence, suite au ‘Printemps arabe’. La technique narrative, c’est-à-dire, la description subtile, indirecte, des rapports humains, rappelle celle suivie dansAutomobile Club d'Égypte, les personnages étant autant de prismes politiques, sociologiques et culturels au travers desquels le romancier perçoit sa société ; une riche galerie  allant du chef de la Sécurité d’État, au grand bourgeois copte,  au directeur d’une cimenterie, au jeune ingénieur, à la présentatrice à la télévision, aux étudiants enmédecine, au simple chauffeur de taxi, etc.

Ainsi, Alaa El Aswany nous livre, avec un esprit de dérision évident, dès les premières pages,le portrait dugénéral tout-puissant Alouani, chef de la Sécurité d’État. C’est un homme très pieux, écrit-il, ayant accompli «le pèlerinage à la maison du Seigneur et fait trois fois la omra».

«Il vit avec sa famille dans une villa du quartier de Mougamma qui est en vérité un énorme palais où, sur une superficie de dix feddans, se trouvent une piscine, un terrain de tennis et un verger. Il possède également plusieurs villas luxueuses sur la côte nord, à Charm el-Cheikh, à Aïn Sokhna, à Marsa Matrouh, à Hughada et à Louxor. Il a aussi un appartement de deux cent cinquante mètres carrés dans le quartier de Saint Germain à Paris et une maison élégante de deux étages avec un beau jardin dans le quartier de Queen Gate à Londres, à côté de Hyde Park, ainsi qu’un appartement vaste et luxueux à Manhattan. Il possède également, en cas d’urgence, de nombreux comptes en banque bien garnis à l’extérieur de l’Égypte.» (p18)

Sa femme, Hadja Tahani, unefervente musulmane,par ailleurs experte dans les transactions immobilières, invite régulièrement le cheikh Chamel dans leur imposante demeure pour y donner son cours de religion devant un parterre soigneusement choisi, le premier samedi de chaque mois. Aprèsun séjour de dix ans en Arabie saoudite ce dernier était retourné en Égypte où «l’inspiration lui vint de consacrer sa vieà la prédiction de la parole divine». (p.47) 

Le général Alouaniet Hadja Tahani ont deux fils et une fille. Cette dernière,Dania, aujourd’hui étudiante à la faculté de médecine du Caire, est la grande fierté de son père: «L’homme d’acier dont un seul mot, voire un seul signe, décidait du destin d’une famille entière, devenait devant Dania un homme aimant et doux capable de faire l’impossible pour voir un sourire sur son visage… Tout ce qui était relié à elle éveillait en lui un profond sentiment de tendresse.» (p.21)

Du coup, le lecteur peut aisément devinerl’inquiétude de ce général hors normelorsqu’il lut le rapport de l’officier chargé de surveiller Dania, tombée amoureuse de Khaled Madani, étudiant en médecine lui aussi, mais fils d’un simple chauffeur de taxi. La confrontation qui s’ensuivitentre le père et la fille, tous deux face à un cruel dilemme, est un habile procédé qui permet à Alaa El Aswany de distiller adroitement des détails révélateurs qui guident l’attention du lecteur vers le thème central du texte, à savoir les deux maux dont souffre l’Égypte d’aujourd’hui, l’extrémisme religieux et la dictature. Le général Alouani, apostrophant sa fille filmée par les services de sécurité chez la mère d’un jeune homme mort sous la torture,s’exclame:
«Qui t’a dit que l’islam interdit la torture? Le fouet, la lapidation, les mains coupées ne sont-ils pas des tortures ? L’islam permet de torturer certains individus, et même de les tuer pour assurer la stabilité du pays. As-tu entendu parler du taazir? Selon letaazir,celui qui gouverne a le droit de juger seul le crime et de décider du châtiment de l’accusé. C’est-à-dire que si celui qui gouverne considère qu’un individu menace la stabilité de la société, il a le droit de le punir par le fouet, ou la prison, ou même de le tuer, selon certains théologiens. Apprends à connaître ta religion avant d’en parler.» (p.55)

Intellectuel critique, Alaa El Aswany exerce actuellement comme chirurgien-dentiste au Caire. C’est lui qui a fondé le mouvement d'opposition «Kifaya» (Ça suffit). S’il le mentionne nommément dans ce roman, c’est qu’il veut de cette manière associer la réalité à la fiction, car, au-delà de l’identification et du dédoublement de l’être, il y a indéniablement une intention de conférer à ce roman, à la fois une dimension didactique et une portée psycho-sociologique, grâce surtout à un couple: Mazen jeune ingénieur engagé ouvertement dans la lutte contre le régime et Asma jeune égyptienne cultivée, professeur d’anglais. Ils se sont connus lors d’une réunion du mouvement d'opposition «Kifaya» (Ça suffit). C’est épistolairement qu’ils s’adressent l’un à l’autre, chacun racontant ses déboires et ses ressentiments, Asma, enseignante dans une institution privée complètement corrompue, et Mazen, membre du comité syndical dans une usine dont la direction italienne s’est révélée, elle aussi, corrompue.

Mêlant parfois l’esprit de dérision et le suspense, Alaa El Aswany a construit son ouvrage selon un processus qui n’est pas sans rappeler‘l’événementialité’ psychique chère aux freudiens. En effet, en conférant non seulement à Mazen et Asma, mais également à d’autres figures représentatives de la société égyptienne, comme Achraf, le bourgeois copte amoureux fou d’une servante musulmane, et gagné par la ferveur révolutionnaire ou encore, Madani, le père de Khaled, une volonté de puissance hors norme,conjuguée à une mémoire cristallisant une infinité de souvenirs, il parvient à mettre à nu ce qui hante l’esprit de ces personnages  depuis ‘l’actualité’ des faits à l’origine de ces souvenirs précisément, des brèches du passé, brèves mais détaillées.

Ainsi,Achraf Ouissa est un acteur «raté, spécialisé dans les seconds rôles…fumeur de haschich» qui rêve d’écrire, par vengeance, un livre «où toute une partie serait consacrée aux turpitudes du milieu du cinéma.» De confession copte, il ne pouvait pas divorcer de sa femme Magda, son «bourreau qui (le) torture depuis un quart de siècle» (p. 30) Sa seule consolation était son amour pour Akram, sa servante. Survint la révolution. De ses fenêtres qui donnaient sur la place Tahrir, il fut si horrifiépar les exactions policières et les attaques de l’armée qu’il s’engagea résolument auprès des manifestants:
«(AchrafOuissa) avait maintenantun repère auquel se référer. Toutes les fois qu’il se sentait fatigué ou en proie au doute sur l’utilité de ce qu’il faisait, il se remémorait le jeune qui était tombé sous ses yeux, le vendredi de la colère. Il revoyait le corps gisant sur les épaules de ses camarades, avec ses vêtements modestes, son jeans, ses chaussures de sportet son vieux pull-over noir. Il se rappelait son regard figé,comme s’il voyait dans la mort quelque chose que nous ne pouvons pas voir dans la vie.» (p.275)

Malgré le suspense entretenu à chaque épisode (le roman en compte 73), et l’esprit de dérision courant en filigrane dans la peinture des personnages soumis à l’ordre établi comme le cheikh Chamel, ou Nourhane, la présentatrice à la télévision, l’œuvre reste néanmoins un réel témoignage. Nul besoin d’essayer de lire entre les lignes. Parmi les démarches qui s’inscrivent, en toute logique,dans le processus de lutte, d’engagement politique et social de la part de l’auteur, figure la note, à la page 263, au chapitre 41, intitulé ‘Témoignage de Saïda Ahmed’, à propos des tests de virginité subis par des manifestantes :
«Les six témoignages présents dans cet ouvrage sont la transcription littérale de déclarations faites à chaud par les victimes et les témoins des événements qu’ils décrivent. Ces personnes vivant toujours en Égypte, il nous a paru utile de changer leurs identités de façon à leur épargner toute pression de la part d’autorités encore plus rétives à la liberté d’expression qu’elles ne l’étaient dans les premières années qui ont suivi la révolution du 25 janvier 2011».

Compte tenu des tristes réalités sociales, politiques et religieuses qui y figurent, compte tenu également de l’engagement personnel d’El Aswany sur la scène politique, il est possible d’affirmer que ce nouveau roman d’El Aswany rappelle furieusement Automobile Club d'Égypte. Comme ce chef-d’œuvre, qui a si bien préfiguré le soulèvement du peuple égyptien, J'ai couru vers le Nil souligne le point de rupture d’un peuple qui n’a pas fini de souffrir. Qu’on ne s’y trompe pas. Ce roman n’est pas à l’eau de rose. Au contraire, il s’agit là d’un vrai brûlot. Faut-il le préciser? Il est,à ce jour, interdit de publication au pays des Pharaons.

Alaa El Asswany, J'ai couru vers le Nil, roman traduit de l’arabe(Égypte) par Gilles Gauthier, Actes Sud, 2018, 432 pages.

RafikDarragi