Blogs - 08.04.2010

Quand "la carthagomania" s'empare des Tunisiens

Depuis quelques années, une véritable carthagomania s'est emparée des Tunisiens. Bien qu'on n'ait qu'une vague idée de leur histoire ou de leurs hauts faits, les noms de Carthage, Amilcar, Hannibal, Hasdrubal, Sophonisbe, Hannon, Magon ou Salammbo sont mis à toutes les sauces: agglomérations, avions, bateaux, espaces culturels, casernes, équipes sportives (les Aigles de Carthage qui ne désignent plus l'équipe de football, seulement, mais également toutes les équipes nationales), hôtels, champs de pétrole, clubs et même produits de grande consommation. 

Fondée par Didon Elyssa en 814 av. J.C, Carthage avait connu des fortunes diverses dans son conflit avec Rome, sa grande rivale avant d'être détruite en l'an 136 av. J.C. Le suicide de sa fondatrice après avoir été abandonnée par son amant, Enée le Troyen préfigurait  la fin tragique de la Cité, six cents ans plus tard. Si toutes les civilisations sont mortelles, leur apport à la civilisation humaine nous a été transmis soit à travers les écrits soit par la pierre. Dans le cas de Carthage, on a brûlé les écrits et détruit les habitations (même si les fouilles récentes ont permis d'dentifier quelques stèles puniques à Byrsa, l'essentiel des vestiges actuels de la ville et mêmes des autres cités puniques comme Utique remontent aux époques romaines et byzantines). Seule la traduction latine du traité d'agronomie de Magon nous est restée.

La civilisation carthaginoise vue à travers le prisme romain

C'est dire que malgré les efforts des historiens tunisiens et étrangers, l'histoire de Carthage reste à écrire, celle que l'on connaît  nous a été transmise par les Romains. On sait ce qu'est une histoire écrite par les vainqueurs. Le récit de la fondation de Carthage et des amours de Didon et Enée, on le doit au Romain Virgile; la bataille de Cannes, dans le sud de l'Italie, "l'Austerlitz de Hannibal", à l'historien romain de langue grecque, Polybe et la bataille de Zama  à un autre romain Tite Live, la plupart des contemporains des évènements qu'ils ont décrits. D'autres évènements comme le fameux périple de Hannon seraient sortis tout droit de l'imagination des historiens grecs et romains, de même que les prétendus sacrifices d'enfants devenus en quelque sorte le trait dominant de la civilisation carthaginoise vue à travers le prisme romain. Dommage que Flaubert ait cru bon de reprendre cette thèse dans son roman Salammbo. Et dire qu'il aurait suffit de trouver quelques écrits pour que la perception de Carthage change totalement. Avec l'obstination qu'on leur connaît, les archéologues ne désarment pas. Peut-être que des trésors sont encore enfouis à quelques mètres sous terre. Après tout, les hiéroglyphes n'ont pu être déchiffrés qu'il y a 150 ans avec la découverte de la pierre de Rosette. 

En tout cas, l'intérêt croissant  pour Carthage, loin d'être un effet de mode est symbolique de la volonté des Tunisiens de se réapproprier des pans entiers de leur histoire. Avant d'être arabe, la Tunisie a été berbère, carthaginoise, romaine, vandale et byzantine. Les contributions de chacune de ces civilisations ont été autant de strates dont la  superposition au cours de ces trois mille ans d'histoire ont constitué le moule de la personnalité tunisienne.

Il faut espérer que les Tunisiens donnent, notamment, un contenu plus concret à leur attachement à cette civilisation carthaginoise en donnant le nom de ses hommes et femmes illustres à leurs enfants et à leurs rues. Après tout, les Egyptiens et pas seulement les Coptes n'hésitent pas donner à leurs enfants les noms de Ramses, Isis ou Osiris. Or, mis à part, le prénom d'Hannibal, de plus en plus répandu, il n' y a, à ma connaissance, aucune Tunisienne qui porte le nom de Salammbo ou Sophonisbe.

Hédi