News - 11.08.2015

Tahar Haddad, écrivain féministe avant la lettre

Tahar Haddad, écrivain féministe avant la lettre

Il y a presque soixante ans, la Tunisie s’est dotée d’une législation sociale d’avant-garde. Promulgué le 13 Août 1956, soit  cinq mois après la signature du protocole de l’Indépendance, le Code du Statut Personnel ( CSP) pose le principe de l’égalité homme-femme en institutionnalisant pour la première fois en Tunisie et dans le monde arabe les droits de la femme.  Acte politique majeur, dû à la jeune équipe dirigeante de l’époque, et notamment au  Premier ministre, Habib Bourguiba,  le CSP  vise, au-delà de la reconnaissance des droits de la femme, à accélérer l’évolution  de la Tunisie. Rompant avec la vision anachronique de la société traditionnelle, cette démarche moderniste ouvre la voie à l’intégration de la femme dans le processus de développement. L’objectif  est d’autant plus ambitieux que la société tunisienne, à peine sortie de la nuit coloniale, est peu  préparée  à s’inscrire dans cette démarche.

Mais si le CSP est résolument tourné vers l’avenir, son esprit et sa teneur portent la marque d’une réflexion qui a divisé l’élite tunisienne dans un passé récent. S’inspirant largement des idées développées un quart de siècle plus tôt par un zitounien éclairé : Tahar Haddad  qui a payé un lourd tribut à son courage intellectuel,  la promulgation du CSP tranche un débat qui a marqué les esprits au début des années trente. La prise en compte des propositions de T. Haddad constitue une  réhabilitation, à titre posthume, d’un ancien militant des droits de la femme,  mis injustement au ban de la société .

Ironie de l’histoire, le CSP soulève l’opposition des milieux conservateurs, c’est-à-dire des ténors du parti vieux Destour et et de certains Oulamas  de la Zitouna qui réfutent, au nom des préceptes religieux la suppression de la polygamie et l’institution de tribunaux pour le divorce. Curieuse répétition  de l’histoire, ces mêmes milieux ont jeté, en 1930, l’anathème sur Tahar Haddad l’accusant de transgresser les règles édictées par le Livre Saint .

I- Tahar Haddad, intellectuel atypique

Figure curieusement attachante que celle de ce jeune zitounien atypique originaire du sud tunisien ( El Hamma de Gabès). Né à Tunis en 1899, il reçoit une formation religieuse traditionnelle, diplômé de la Grande Mosquée en 1920,  il refuse d’officier comme témoin- notaire comme le prédisposent  ses études théologiques. A 20 ans il s’engage, corps et âme dans la lutte nationale. Adhérant au parti du Destour, il met sa plume et son talent  au service de la cause nationale. Tahar Haddad est de tous les combats : dénonçant les excès du Protectorat, menant une campagne vigoureuse contre la naturalisation, portant la  propagande nationaliste dans les centres reculés de la Tunisie. En 1924, il se met en relation avec Mohamed Ali Hammi, fraîchement débarqué d’Allemagne, pour fonder, avec le concours d’autres militants destouriens et communistes, la Confédération générale des travailleurs tunisiens qui attire les foudres du Protectorat . A peine crée, le jeune syndicat est durement frappé par l’inculpation de son principal animateur, Mohamed Ali Hammi , de complot contre la sûreté de l’Etat, et sa condamnation  au bannissement. Cette dure épreuve  inspire à Haddad son premier livre :  Les ouvriers tunisiens et l’apparition du mouvement syndical , saisi par la police avant sa mise en vente.

Cette épreuve passée, T. Haddad s’engage dans un nouveau combat : la lutte pour l’émancipation de la femme tunisienne. Le terrain est déjà balisé. A la fin dans années vingt, Tunis vibre au rythme d’un débat qui n’en finit pas sur le progrès de la femme tunisienne : la scolarisation des filles, le port du voile, le code du statut personnel deviennent, pour ainsi dire, des thèmes récurrents dans la presse de l’époque. Attentif aux courants féministes en vogue en Turquie et en Egypte, les intellectuels tunisiens sont divisés sur la conduite à tenir face à cette question. Et pour cause. Le modèle de l’émancipation de la femme européenne est là , mais pour la majorité d’entre eux c’est un contre –modèle. Sans doute admet –on que l’équilibre de la société est fonction du sort fait aux femmes, mais on n’en continue pas moins de considérer que le progrès de celles-ci doit s’ancrer  aux  traditions religieuses, ultime rempart  contre un monde occidental  jugé trop envahissant.
En face des conservateurs, un petit courant féministe, proche de la mouvance socialiste,  s’esquisse péniblement à Tunis, mais presque sans femmes. Les rares militantes qui osent défier l’ankylose ambiante sont des Européennes ou des Tunisiennes passées par les écoles françaises. Les nationalistes, eux, affichent une opposition sans nuance à l’émancipation des femmes, jugée trop prématurée.  Se démarquant de cette position, Haddad publie, dès 1928, dans le journal destourien Essawab , nombre d’articles sur la condition de la femme. Reprenant la problématique de l’évolution  de la société, il développe une approche inédite de la question de la femme. En septembre 1930 il publie son deuxième ouvrage : Notre femme devant la Charî'a et la société.

II-Un féminisme sacrilège

L’essai de T. Haddad sur la femme fait date par l’audace de ses propositions innovantes. Une  idée- clé  guide la trame du livre : l’évolution de la société tunisienne  est impossible sans la participation de la femme. Reprenant le débat sur l’évolution de la société, T.Haddad en vient à examiner la question de la femme sous l’angle des normes religieuses et des mutations sociales. Affirmant la comptabilité de l’Islam avec le progrès social, il propose une relecture moderniste des textes sacrés. C’est tout un programme.


L’auteur de  Notre femme devant la Charî'a et la société   plaide pour la levée des discriminations à l’égard des femmes, dénonce la répudiation, appelle à l’égalité des hommes et des femmes  en matière d’héritage, demande la reconnaissance des droits des femmes à l’exercice de tous les métiers y compris les charges judiciaires. C’en est trop pour les Oulamas  de la Zitouna.


Manifestement T.Haddad est  un auteur qui dérange.  Son livre  sur La femme devant la Charî'a et la société  fait scandale dans le milieu politique tunisien et auprès des érudits de la grande Mosquée.  Un conseil supérieur religieux, présidé par Cheikh al Islam,  se réunit illico presto pour statuer sur son cas. Considéré comme subversif, le livre de T.Haddad est désigné à la vindicte publique.  Son auteur, accusé de sacrilège , est condamné au retrait de son titre universitaire et empêché d’exercer le notariat . L’excommunication de Haddad ( Takfir) est ouverte : la quasi-totalité des journaux tunisiens, le vieux Destour, et notamment son directeur, Moheddine Klibi, et même les intellectuels formés dans les universités françaises, tels que Tahar Sfar et Mahmoud  Matri, adoptant, certes, un discours plus nuancé,  se jettent dans la mêlée et condamnent vigoureusement le livre; Habib Bourguiba, lui, se mure dans un silence prudent. Les rares esprits libres qui soutiennent T. Haddad ne parviennent pas à endiguer le mouvement.

 

Victime de l’ostracisme des conservateurs et de ses propres amis politiques, T.Haddad est contraint à l’isolement. Supportant mal son épreuve,  il décède, à l’âge de 36 ans, le 7 décembre 1935,  des suites d’une maladie cardiaque. Son apport à la réflexion sur la question féminine n’est pas oublié, mais  il a fallu attendre un quart de siècle pour que  son héritage intellectuel soit enfin  reconnu par la Tunisie indépendante.

 

Noureddine Dougui
universitaire