News - 11.03.2015

L’économie verte : une réponse possible aux enjeux de la Tunisie

L’économie verte : une réponse possible aux enjeux de la Tunisie

L’administration tunisienne conduit actuellement une étude pour la mise en place d’une stratégie nationale de l’économie verte en Tunisie. Par delà la connotation environnementale qui peut apparaître par le terme « verte », cette étude vient en réalitéà point nommédans le contexte post-révolution, du fait qu’elle doive apporter une réponse à des sujets d’actualité dans notre pays, comme celui du fameux modèle de développement dont tout le monde parle mais que peu d’acteurs expliquent.

Qu’est-ce que l’économie verte?

Pour simplifier, disons que l’économie verte représente toute économie qui assure un développement fort et harmonieux des trois composantes économiques, environnementales et sociales.Cela signifie que, même si le développement économique reste la priorité du pays, avec des objectifs de croissance du revenu et de l’emploi, ceci doit être assuré en même temps que la préservation des ressources naturelles, le respect de l’environnement, un meilleur partage des richesses entre les régions et entre les individus, une meilleure santé pour les citoyens…

Ce concept est apparu progressivement, suite au constat d’échec des modèles de développement suivis jusque-là,qui ont le plus souvent engendré une forte augmentation des inégalités sociales etrégionales et qui ont été à l’origine de multiples crises économiques, financières et environnementales.
Partant de là, l’économie verte ambitionne de devenir un nouveau modèle de développement, en synergie avec l’esprit du développement durable lancé depuis le sommet de RIO en 1992 et repris au sommet RIO+20 en 2012.
La nouveauté introduite tient au fait que l’économie verte soit désormais utilisée comme base pour l’élaboration des plans de développement du pays. Pour ce faire, elle propose des projets mobilisateurs concrets et un mode de gouvernance pour les réaliser.Ce n’est plus une approche menée par les responsables de l’environnement, plus ou moins en marge de la planification nationale, mais bien une approche intégrée du développement,associant les principaux acteurs du pays. Elle conduit à un plan d’action, avec un choix de filières prioritaires et ne se limite plus à l’énoncé d’objectifs idéalistes.

L’exemple de la Corée du Sud

Il ne s’agit donc pas d’une utopie, mais d’une approche cohérente qui a fait ses preuves dans plusieurs pays, dont la Corée du Sud représente un modèle précurseur. En effet, l’expérience de ce pays en matière d’économie verte est devenue une source d’inspiration pour les pays émergents, comme pour l’OCDE.

C’est ainsi que la Corée, qui a subi de plein fouet la crise de 2008, avec une croissance négative en 2009, a fait le constat que son modèle initial de développement était trop fondé sur la production quantitative. Ceci s’est traduit par une économie très dépendante des exportations et des importations énergétiques et par une production industrielle de biens très intensifs en énergie et en carbone.
Face à cela, une commission présidentielle de la croissance verte a été constituée en février 2009 pour proposer une stratégie intégrée de développement durable associant des objectifs environnementaux et une politique industrielle ambitieuse.  L’objectif étant de passer à un modèle qualitatif s'appuyant sur des ressources renouvelables et faisant des nouvelles technologies vertes les moteurs de la croissance de demain. Cette commission était composée de l’administration et de personnalités du secteur privé reconnues pour leurs compétences.
La stratégie qui en a découlé a distinguédeux horizons :

  • Le court terme pour faire face au chômage croissant : la stratégie s’est matérialisée par le lancement de grands travaux d’infrastructure ainsi que par des incitations publiques pour la reconversion des industries les plus polluantes.
  • Le moyen et long terme, basé sur une politique industrielle volontariste qui vise à positionner la Corée comme leader dans les technologies vertes, et qui fait de ces technologies le moteur de la croissance future.Dix axes stratégiques ont été retenus dans différents secteurs, et des projets mobilisateurs ont été identifiés, avec une feuille de route pour chacun de ces axes et des objectifs de résultats précis, que l’on a bien intégrés dans les plans quinquennaux du pays.
    En outre, cette stratégie s’est basée sur deux piliers :
  • La création, sous l’impulsion de l’État, d’une architecture financière verte capable de réorienter les flux d’investissement vers la R&D et l’innovation verte. Une approche intégrée a été suivie en prenant en compte la fiscalité environnementale afin de « bonifier » les projets respectueux du développement durable et de « pénaliser » les autres; Dans certains cas, cette approche a été assez dirigiste comme par exemple en matière d’efficacité énergétique : La Corée a instauré une obligation pour ceux qui construisent ou rénovent des bâtiments publics de plus de 3 000 m2, de consacrer au moins 5% de leurs dépenses à l’installation d’un système d’énergies nouvelles ou renouvelables.
  • La signature d’accords de coopérations stratégiques internationales avec les leaders mondiaux dans chaque domaine visé par le Plan afin d’accélérer le processus d’innovation.
    Un vaste plan de communication a été suivi pour diffuser cette stratégie à un public le plus large possible, et pour obtenir une mobilisation des efforts de tous. Cette communication a touché aussi bien les acteurs coréens eux-mêmes que les partenaires internationaux afin de les inciter à accompagner ce plan stratégique.

Que peut-on retenir pour la Tunisie?

Ce que l’on retient de cette expérience coréenne et de bien d’autres, c’est qu’un modèle alternatif de développement, basé sur l’économie verte est possible.
Il permet à des pays comme la Tunisie de se remettre en question par rapport à un modèle qui a, certes fait ses preuves à un moment donné, mais qui doit évoluer pour faire face aux enjeux présents et futurs.

Pour y arriver, il ne s’agit pas de lancer des slogans populistes sur les futurs modèles à retenir, mais bien d’adopter une approche basée sur des projets concrets mobilisateurs, et de disposer du mode de gouvernance approprié pour les mettre en œuvre.

Ceci signifie qu’il faille identifier de tels projets et mettre en place une structure de pilotage de la stratégie.
Le caractère exhaustif de ces projets n’est pas nécessaire voire même, n’est pas souhaitable. Il est en effet préférable de retenir un nombre restreints de projets ou de filières et de les mener à bien, en se préoccupant davantage de leur mode de management.A titre illustratif, des filières prioritaires pour la Tunisie pourraient être celles des énergies renouvelables, de l’efficacité énergétique, de l’eau potable, de l’assainissement, du transport, de la gestion des déchets, du tourisme alternatif, de la production propre dans l’industrie…

Les facteurs clés de succès

Le succès d’une telle approche est conditionné par les facteurs suivants:

  • Le premier est celui de la définition de la stratégie tunisienne de l’économie verte et la sélection de filières ou de projets prioritaires sur lesquelles portera le plan d’action et la concentration des ressources. Ceci devra se faire en adoptant une démarche participative avec les principaux acteurs publics, privés et associatifs, et en encourageant les initiatives locales et régionales. Certains pays comme l’Afrique du Sud ont par exemple conclu un pacte entre les parties prenantes pour matérialiser leur engagement en faveur des objectifs de l’économie verte.Malgré cela, l’intervention de l’Etat, demeure primordiale, et doit être le moteur de l’action.
  • L’Etat sera aussi un acteur majeur pour la mise en place des conditions nécessaires à la concrétisation de la stratégie et des projets concrets. Cela comporte notamment son rôle au niveau de la formation des ressources humaines, de l’établissement de programmes de recherche et d’innovation, de politiques industrielles, de mécanismes de financement dédiés pour l’acquisition de technologie, de réglementation, de « protection » temporaire de filières. Sans aller jusqu’à un protectionnisme excessif ni à un retour à l’Etat centralisateur, les expériences ont montré que l’Etat devra jouer un rôle de « développeur » en créant l’environnement propice à l’investissement, spécifiquement dans les filières sélectionnées de l’économie verte.
  • L’intégration industrielle est également un facteur clé important : Aucun pays n’a pu développer les filières de l’économie verte, en étant un pur consommateur de technologie. L’intégration industrielle pourra par contre prendre la forme la plus adaptée au contexte de la Tunisie, en envisageant des pistes de co-traitance dans un cas, de production propre dans l’autre, avec un objectif d’augmenter davantage la valeur ajoutée.
  • Enfin, cette stratégie ne peut réussir sans la présence d’une instance de pilotage dédiée ayant les moyens d’intervention pour veiller à la réalisation des projets. C’est probablement le facteur clé de succès le plus important. L’une des configurations possibles est celle qui se base sur deux instantes principales : Un Comité stratégique au plus haut niveau de l’Etat, chargé de la définition de la stratégie et de l’évaluation de l’atteinte des résultats. Une instance de gestion qui pilote la mise en œuvre des projets stratégiques de l’économie verte et qui est redevable des résultats obtenus. Celle-ci travaillera en étroite coopération avec les structures de gestion de chaque projet individuel. Une telle configuration n’a rien d’exceptionnel. Elle constitue l’organisation classique adoptée pour mettre en œuvre une stratégie. Elle n’est pourtant pas opérationnelle en Tunisie en matière de pilotage du développement !

Ali Chelbi
 

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