News - 23.06.2014

La tournée Africaine de Marzouki : On ne va pas réinventer la roue!

Le président provisoire Moncef Marzouki effectue jusqu’au 25 juin sa première grande tournée africaine qui englobe quatre pays du Sud de Sahara dont trois, le Mali, le Niger et le Tchad  sont des états enclavés, très vastes, peu peuplés et parmi les pays les moins avancés du monde (PMA). L’intérêt évident de ces Etats c’est qu’ils sont à la lisière de l’Afrique du Nord, constituent sa  profondeur stratégique et représentent la zone de prédilection où le terrorisme islamiste peut prospérer et étendre sa menace jusqu’à son voisinage proche où sont particulièrement visées l’Algérie, la Tunisie et la Libye. La coopération sinon la coordination militaire et sécuritaire avec ces Etats est naturellement bienvenue au moment où notre pays mène une guerre sans merci contre le terrorisme qui est par nature transfrontalier et qui se nourrit de la contrebande, du crime transnational et de tous les trafics possibles et imaginables.

De ce point de vue cette tournée est opportune et relève de  la sécurité nationale de la Tunisie. Néanmoins elle a été engagée comme si  la Tunisie venait de découvrir l’Afrique. Ce qui est totalement faux. Dès l’indépendance, le premier président de la République tunisienne Habib  Bourguiba s’est intéressé prioritairement à l’Afrique. Dès 1960, il lança  avec le leader ghanéen Kwame Nkrumah la ligue des partis de libération nationale en Afrique qui allait faciliter la création de l’Organisation de l’Unité africaine dont ils furent tous les deux parmi les fondateurs.  En novembre-décembre 1965, le chef de l’Etat tunisien fit son plus grand périple en Afrique au cours duquel il visita une dizaine de pays non seulement francophones comme le Sénégal, le Mali, le Niger et la Côte d’Ivoire mais également anglophones tel le Libéria. En 1973, il se rendit dans plusieurs pays africains du sud du Sahara en passant par la Mauritanie.

L’intérêt de la Tunisie pour l’Afrique ne s’est jamais démenti. Ainsi nous disposons de relations suivies et avons conclu des accords avec 42 Etats sur les 53 que compte l’Union africaine dont certains ne sont pas nos partenaires traditionnels comme le Zimbabwe, le Kenya, l’Ethiopie et les Seychelles entre autres. Des commissions mixtes avec un grand nombre de pays africains font le point de façon régulière (tous les ans ou les deux ans) de l’état des relations bilatérales. Là aussi, il ne s’agit pas uniquement de partenaires traditionnels  tel par exemple le Nigéria devenu en 2013 le pays ayant le PIB le plus important du continent où d’ailleurs nous disposons d’une ambassade  résidente à Abuja depuis plusieurs années.

La Tunisie a été aussi parmi les premiers pays à avoir établi un secrétariat d’état chargé des affaires africaines dans le but d’explorer les potentialités de coopération avec les pays du Sud du Sahara. En août 2010 et en considération de l’importance que prenait le continent noir, un coordinateur général  chargé de la promotion des échanges économiques avec les pays d’Afrique sub-saharienne a été désigné auprès du ministre des affaires étrangères en la personne de M. Sadok Fayala un des meilleurs connaisseurs tunisiens de l’Afrique.

L’Afrique sub-saharienne reste néanmoins une zone difficile d’accès  et une dizaine d’accords par-ci  et une dizaine d’accords par-là ne suffisent pas pour prétendre à  l’établissement de coopération durable avec les pays de ce continent. Chasse-gardée de la France d’un côté et de la Grande Bretagne, de l’Allemagne ou  de la Belgique de l’autre, compte tenu du passé de chaque pays, l’Afrique est actuellement visée aussi par les grandes puissances économiques comme le Japon ou la  Chine  et même des puissances économiques émergentes telle la Turquie. Le Japon a mis en place la Conférence internationale de Tokyo sur le développement d’Afrique TICAD. Il s’agit d’un sommet portant sur le développement africain co-organisé par le Japon, l’ONU, la Banque mondiale, le PNUD et la commission de l’Union Africaine. LA TICAD-V a eu lieu en juin 2013 à Yokohama. La Chine de son côté a mis en place le Forum de la Coopération sino-africaine qui se tient sous les ans alternativement en Chine et dans un pays africain. La Turquie, pour sa part  a organisé en 2008, un Sommet Afrique-Turquie  ce qui a permis de faire passer les échanges commerciaux turco-africains de moins d’un milliard de dollars en 2003 à 10 milliards de dollars en 2011.  Ankara veut atteindre en 2015 le volume ambitieux de 50 milliards de dollars.

Dans ce contexte, la Tunisie  a peu de chances d’avoir sa part du marché africain dont les potentialités sont énormes. Un plan stratégique multidisciplinaire est indispensable pour investir ce marché. Il faut tout d’abord développer les transports entre Tunis et les capitales africaines. Par air principalement comme le font l’Algérie et le Maroc qui sont en concurrence sur le continent pour des raisons politiques. Jusqu’ici le transporteur national Tunisair n’a ouvert des liaisons directes qu’avec Dakar, Nouakchott, Bamako et Abidjan. Après le retour programmé de la BAD en Côte d’Ivoire. On ne sait pas si cette dernière  ligne sera maintenue. Il faudrait aussi créer des liaisons maritimes entre les ports tunisiens et ceux d’Afrique.

D’autre part, pour pouvoir avoir sa place parmi les grands pays qui ambitionnent d’avoir une part importante sur le continent nous devons œuvrer sur le segment de la coopération triangulaire ou multilatérale. Les Tunisiens connaissent bien l’Afrique, des bureaux d’études mis en place par des compétences tunisiennes travaillent sur le continent et il est possible de recourir à nos nationaux pour faciliter l’introduction des Chinois,  des Japonais des Turcs et des autres en Afrique.

Le système bancaire tunisien doit aussi apprendre à travailler sur l’Afrique  et à accompagner si nécessaire les hommes ou femmes d’affaires tunisiens qui cherchent à s’introduire sur les marchés africains.

L’Etat quant à lui a l’obligation d’aider les chefs d’entreprises tunisiens à investir en Afrique et ce particulièrement en leur accordant des subventions pour s’établir en Afrique. Une étude a été élaborée à cette fin selon un ancien haut responsable en charge des affaires africaines. Il suffit de l’actualiser et d’avoir la volonté réelle de mettre en application les propositions qui y figurent estime-t-il.

Il ne fait pas de doute que l’Afrique constitue la chance de la Tunisie mais il est certain que ni un président provisoire ni un gouvernement appelé à gérer le quotidien en attendant les élections générales à la fin de l’année ne sont en mesure de mettre en place une stratégie efficiente en direction du Continent noir.

R.B.R.

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