Opinions - 10.03.2013

A propos de la conjoncture économique tunisienne

Dans un "Billet d’humeur" bien inspiré, un éminent économiste tunisien a bien voulu partager avec les lecteurs de Leaders les réflexions que suscitent la conjoncture et ses différentes interprétations. Gardant l'humilité de l'universitaire et du praticien au long parcours, il a préféré signer ce billet par Abu Sami, ne tenant pas particulièrement à mettre en avant ni son nom, ni ses titres.

Tout ce qui est excessif est insignifiant, dit-on. Et tout ce qui est insignifiant, mérite-t-il  plus que le mépris ?  Mais voilà. Il faut être économe de son mépris, écrit François-René de Chateaubriand dans ses ‘Mémoires d’Outre- Tombe’, étant donné le grand nombre de nécessiteux». Ici même, dans nos propres murs, de nos jours, les ‘nécessiteux’ dont parle Chateaubriand  sont légion  et se reproduisent aux rythmes de ce que les biologistes appellent la ‘génération spontanée’. Restent donc le silence et l’indifférence face aux excès et aux outrecuidances. Oui. Mais à la condition qu’ils soient précédés d’un coup de colère, qui rappelle ces fauteurs d’excès et d’outrecuidances à la retenue et à la raison. Mais de quels excès et outrecuidances s’agit-il en l’espèce ?  
 
De ceux commis au quotidien par un petit groupe de Cassandres ou d’apprentis-Cassandres, auto-proclamés ou baptisés par les médias ‘experts  en économie’ : économistes universitaires ou  simples autodidactes, politiques en quête de notoriété et journalistes en mal de scoops,  qui écument matin et soir les chaînes de TV, les stations de radios  et noircissent des pages et des pages de la presse quotidienne et périodique, en abreuvant leurs auditeurs/ lecteurs de chiffres, vrais et faux, de vraies informations et d’intox, sur la conjoncture économique et sociale tunisienne, sur fond d’une chronique annoncée de l’effondrement  très prochain de l’économie nationale tunisienne. Le gouvernement tunisien n’est plus en mesure de payer ses fonctionnaires. La Tunisie, étouffant sous le poids de la dette extérieure, quémande le secours du FMI, voire des investisseurs privés japonais, pour survivre, quitte à renoncer à sa souveraineté économique. Les Programmes d’Ajustement Structurel, auxquels la Tunisie avait du se soumettre en 1986, sont de retour. La Tunisie menacée de ne plus pouvoir honorer le remboursement de sa dette étrangère. La montée irrépressible de l’inflation va tout faire imploser sur son passage. Le projet d’accès de la Tunisie au statut est dénoncé comme une nouvelle forme d’inféodation du pays au capital mondial. Les agences de notation, unies  pour  aggraver la dégradation du risque souverain tunisien, décourageant ainsi investisseurs locaux et investisseurs étrangers à la fois. Des tonnes d’or disparaissent et s’exportent clandestinement hors du pays. Le scénario grec se profile à l’horizon de la Tunisie. Et j’en passe.
 
Catastrophisme méthodologique…Volonté délibérée de placer la transition en cours –dans toutes ses dimensions politiques, économiques et sociales-  notamment sous l’égide du gouvernement Jebali, sous le signe de l’échec  consommé. Aucun des signaux verts enregistrés au cours de l’année 2012 ne semble trouver grâce aux yeux de nos censeurs déchaînés.
 
Affirmer, chiffres à l’appui, que l’économie tunisienne est sortie du fond du trou, du fond du gouffre dans lequel elle se trouvait à fin 2011, ce n’est pas peu de choses. En effet, de quasiment -2% au terme de la première année de transition, l’année 2011, le taux de croissance économique est passé à +3.6%, à peine une année après. Pour l’année 2013, la Tunisie se veut plus ambitieuse encore : les estimations de croissance, validées par le FMI, se situent entre +4% et +4.5%. Poussons un peu plus loin et voyons comment se dessine le profil anticipé de la croissance tunisienne à un horizon plus lointain. Entre 2013 et 2017, les projections élaborées avec la Banque
Mondiale et le FMI situent la dynamique de la croissance économique ente +5%  et +7%  en moyenne et par an.
 
La Tunisie a toujours su comment créer des richesses, beaucoup moins hélas ! comment les distribuer d’une manière juste. Un moment bloquée, la machine à produire tunisienne, quoique partiellement endommagée-révolution oblige- s’est remise, relativement vite, à tourner. De ce point de vue, la comparaison des performances tunisiennes à celles de ses homologues du printemps arabe- l’Egypte et la Libye- est tout à fait réconfortante.
 
Il est vrai que l’économie tunisienne a l’avantage d’être tirée par la dynamique des services marchands, y compris le tourisme et les services liés à l’activité industrielle. Le renouveau qu’a connu le secteur du tourisme au cours de l’année 2012 a été d’autant plus remarquable qu’il était inattendu, en tout cas en ce qui concerne l’ampleur de la reprise. En effet, tous les indicateurs du secteur ont littéralement implosé, au cours de 2012, comparé à 2011, à commencer par le nombre des entrées qui dépasse largement le chiffre de 5 millions  de visiteurs. Certes, une part essentielle de ces entrées concerne des ressortissants algériens et libyens, pour qui le tourisme en Tunisie est quasiment du tourisme intérieur. Certes aussi, la dépréciation du taux de change du dinar vis-à-vis de l’euro (7.6%) et vis-à-vis du dollar (7.9%) entre Janvier 2011 et  Février 2013, n’a pas manqué de booster la demande extérieure.     
 
Toutefois, le message véhiculé par cette reprise des flux touristiques en direction de la Tunisie, y compris aux investisseurs privés étrangers, est que le risque sécuritaire tunisien, en dépit de certaines de ses expressions spectaculaires,  n’est plus rédhibitoire.
 
Sans occulter les fragilités liées à ce type de dépendance, la production de services marchands – notamment les services high-tech- confère à l’économie concernée une plus grande plasticité – et donc une plus forte résilience- en cas de chocs exogènes et/ou endogènes de caractère conjoncturel, voire de crises globales ou régionales. Outre cet avantage, la  compétitivité tunisienne en matière de services marchands ne peut que renforcer l’attractivité de notre économie en terme d’investissements privés étrangers, d’autant plus que la Tunisie présente tous les ingrédients nécessaires pour faire de la place de Tunis un hub ouvert sur les échanges de services avec les autres pays du Maghreb, notamment avec deux d’entre eux, la Libye et l’Algérie, qui représentent pour la Tunisie des marchés stratégiques de la plus haute importance,  ainsi qu’avec les pays d’Afrique sub-saharienne.
 
A côté du secteur des services marchands, la reprise de la production industrielle – manufacturière et non manufacturière- est à mettre aussi à l’actif de la deuxième année de transition, tout en rappelant que ce secteur est appelé à jouer aussi un rôle essentiel dans la dynamique de croissance de l’économie tunisienne au cours de l’année 2013.  
 
Un deuxième facteur d’attractivité des investissements étrangers, notamment en matière d’externalisation, de cotraitance et de co-localisation. Sur le front du chômage et de l’emploi, un indicateur explosif dans tous les sens du terme, la bonne nouvelle, toute relative, nous l’avouons, est que le taux de chômage a non seulement cessé d’augmenter, mais il a même enregistré une baisse en 2012 (de l’ordre de 2 points) par rapport à 2011, pour se stabiliser autour 16.7% contre 18.9%. Un progrès, toutefois, que le maintien du taux de chômage des diplômés du supérieur autour 33.2% relativise dans une large proportion.
 
Un autre point vert sur le tableau de bord de l’économie tunisienne : celui relatif aux investissements directs étrangers (IDE). Ces derniers ont dépassé les estimations prévues dans le budget 2012 pour se stabiliser autour de 3 milliards de dinars tunisiens (1.5 milliard d’euros environ)  contre  1.616  milliard de dinars (784 millions d’euros) en 2011, soit  une hausse de 85.4%. Un volume similaire de 3 milliards de dinars est prévu pour l’année 2013.
 
Certes, une part non négligeable de cet accroissement a pour origine le rachat par des capitaux étrangers de biens confisqués. Mais la dynamique enregistrée au niveau des IDE au cours du second semestre de l’année 2012 notamment est significative pour trois raisons. La première est que cette forme de transfert de capitaux n’est pas créatrice d’endettement- un avantage très appréciable dans la stratégie de maîtrise du taux d’endettement public dans des limites soutenables. La seconde est que les IDE véhiculent généralement des savoir et des savoir –faire particulièrement précieux  pour les économies en transition. La troisième est que les IDE, en provenance de grands acteurs globaux, contribuent à maintenir les économies en transition ouvertes sur l’échange global, et les affranchissent des risques d’introversion dont certains types de transferts de capitaux, publics ou privés, sont porteurs.
 
Les améliorations enregistrées au niveau du stock des avoirs nets en devises étrangères comptent également parmi les bonnes performances de 2012  Ce stock, qui avait atteint des creux en Octobre- Novembre 2012 (9,7 milliards de dinars soit  92 jours d’importations), a augmenté de 30% à fin Décembre (12,76 milliards de dinars et 119  soit  4 mois d’importations). Avec la couverture de 3 mois d’importations, on était dans la zone grise, non la zone rouge. Avec 4 mois d’importations, on est  dans une zone confortable. Les autorités monétaires tunisiennes veilleront à ce que les avoirs nets en devises demeurent  en 2013 au-dessus des 90-100 jours d’importations. Un appoint de taille pour contenir la dépréciation de la parité du dinar ; et une assurance pour les  créanciers et les investisseurs étrangers quant à la solvabilité des finances publiques tunisiennes.
 
Dans la même veine, et pour conforter davantage nos partenaires financiers sur la crédibilité financière de la Tunisie, nous avons calculé un ratio de vulnérabilité financière extérieure de l’économie tunisienne. Les résultats confirment que les avoirs nets en devises étrangères couvrent amplement les engagements à court terme l’amortissement de la dette exigible à moins d’un an. Le message que nous cherchons à adresser à nos partenaires étrangers publics et privés, bilatéraux,  régionaux ou multilatéraux, créanciers, investisseurs  ou actionnaires, est que la Tunisie  entend demeurer toujours suffisamment solvable pour honorer tous ses engagements extérieurs
 
L’économie, ou plutôt l’économie politique, de l’endettement en Tunisie, contrairement à un discours alarmiste, voire catastrophiste, véhiculé tant à Tunis qu’à l’étranger, par des économistes éminents et autres beaucoup moins éminents, voire complètement étrangers à la profession,  ne laisse entrevoir ni aujourd’hui, ni dans un avenir prévisible, un scénario grec quelconque.  A fin 2012, la dette extérieure totale  représente  39.8% du revenu national disponible contre 38.8% à fin 2011. Pas plus.  
 
Quant à la dette publique stricto sensu, elle est aujourd’hui de l’ordre de 46% du PIB, contre 44.6% fin 2011. Ces chiffres seront un peu plus tendus en 2013, puis amorceront une baisse à partir de 2014, selon les projections macroéconomiques à l’horizon 2017, effectuées par les autorités tunisiennes  en coopération avec le FMI notamment. Ils se maintiendront toujours loin de la barre ‘dite ‘fatidique’ de 50% du PIB.
 
Quant au service de la dette (remboursement des intérêts, des dividendes et du principal), les charges ne représentent qu’un pourcentage modeste des recettes courantes du budget de l’Etat. Le message que nous souhaitons adresser à travers ces chiffres à nos créanciers présents et futurs, est que la Tunisie est et demeurera toujours un pays raisonnablement endetté, que  les taux de son endettement  demeureront aussi soutenables, et que ses obligations financières étrangères seront toujours honorées, conformément aux accords conclus.
 
Pareil engagement n’est pas neutre. Il a certainement pesé, entre autres raisons bien évidemment, sur la disposition de l’ensemble des sources de financement  bilatérales, régionales et multilatérales, occidentales ou  à dominante occidentale (Banque Mondiale, FMI, Banque Européenne d’Investissement, Banque Africaine de Développement etc.) comme  des sources de financement arabes, à mobiliser les ressources de financement pour garantir le succès de la transition en Tunisie. Et quoiqu’elle’ n’ait  pas été  toujours  à la hauteur des défis et des enjeux de la transition, comme nous l’évoquions plus haut, cette disposition est un fait réel, qu’il faudrait saluer.
 
Cette revue rapide et nécessairement sommaire des développements, plutôt réconfortants, qui ont marqué la transition économique en 2012, ne devrait évidemment pas occulter les zones d’ombres, les ‘downside risks’, pour employer un langage du FMI, qui pèsent lourdement sur la conjoncture . Ces zones d’ombre se déclinent en un certain nombre de lignes rouges que la gouvernance économique,  financière  et monétaire de la transition est appelée à ne pas transgresser : 1ère ligne rouge : le taux de déficit budgétaire-plafond ; 2ème ligne rouge : le taux du déficit courant –plafond ; 3ème ligne rouge : le taux d’inflation–plafond; 4ème et dernière ligne rouge : le taux d’’endettement public-plafond  qu’il conviendrait de respecter. Nous parlons bien de taux-plafonds, non de taux-cibles. Ce qui confère à la planification tunisienne une flexibilité certaine et la  dote de marges de  manœuvre non négligeables.  Surtout à un moment où la politique monétaire comme la politique de change ont vu leur pouvoir d’ajustement s’amenuiser d’une l’manière considérable.

Qu’en est-il, en fait ? Sur les quatre lignes rouges évoquées :

  • deux ont  été observées : il s’agit  d’abord du  taux  de déficit budgétaire, qui s’est stabilisé, en 2012,  à un niveau inférieur au plafond arrêté dans la Loi de finances de l’année en question ou 6.6% du PIB, et ce, en dépit d’une hausse des salaires et d’une compensation des prix de certains produits de 1ère nécessité conséquentes ; ensuite du taux d’endettement public, qui est resté en-deçà de la barre des 50% du PIB ;
  • deux n’ont pas été observées : il s’agit d’une part du taux de déficit courant, qui a crevé la frontière qui lui avait assignée, en début  d’année, pour se fixer à un niveau nettement supérieur (l’impact négatif de la crise de la zone euro sur les exportations tunisiennes  a été un facteur déterminant de cette détérioration) ; d’autre part du taux d’inflation, qui a  grimpé à des niveaux nettement au-dessus de l’objectif qui lui avait été assigné.
Le bilan est mixte, comme on pourrait le constater. Il montre que la transition est tout, sauf un long fleuve tranquille, que le chemin devant nous, plus que le chemin parcouru, est ardu, et à l’issue encore incertaine; mais point catastrophique, s’agissant  par ailleurs d’une année de transition, particulièrement difficile, avec une double dégradation: une dégradation de l’atmosphère politique interne, aggravée par des épisodes d’insécurité ici et là et une dégradation prononcée de l’environnement international dans lequel opère l’économie tunisienne :la zone euro, principalement.
 
Pourquoi donc ce bilan mixte, mais prometteur  de l’économie tunisienne à fin 2012, et que les évolutions enregistrées au cours des deux premiers mois de l’année 2013 semblent  confirmer, est-il, dénaturé, massacré, avec un acharnement souvent morbide, et réduit à une  image apocalyptique, par les médias nationaux, et leurs ‘experts en économie’ qui fréquentent  assidument leurs plateaux et remplissent généreusement les colonnes de leurs journaux ? Sur quoi ces ‘experts ‘médiatiques’ se basent-ils pour promettre l’enfer à l’économie tunisienne, alors que  les Etats étrangers et  les institutions internationales du monde entier et leurs analystes les plus compétents et les plus sévères à la fois s’accordent à  reconnaître un début de retour –fût-il timide- de l’économie tunisienne à la croissance, avec des perspectives d’expansion plus fortes à partir de 2014?
 
Mais, au fait, qui a décerné à ces experts autoproclamés la qualité ‘d’experts en économie’ ? De quelle maîtrise pourraient-ils se prévaloir  en matière d’analyse macroéconomique? Savent-ils que leur prémonition quant au basculement prochain de  l’économie tunisienne dans le scénario grec témoigne tout simplement de leur ignorance crasseuse  des tenants et des aboutissants de la crise grecque ?
 
Plus que cela, pire que cela, quel message voudraient-ils adresser à leurs auditeurs/ lecteurs, aux jeunes générations, aux pères, aux mères, désemparés, sinistrés mêmes par la crise qu’ils vivent, depuis, aujourd’hui, deux années ? Un message de mort ? Un message de désespoir ? Une invite à fuir le pays, pour ceux qui le peuvent en tout cas ? Quoi, nos chers économistes, les vrais, les apprentis et les faux, se seraient-ils transformés en ‘prophètes du malheur’ (prophets of doom) ?
 
Nous ne serons jamais de ceux-là. Aujourd’hui plus qu’hier, la nation a besoin de croire et d’espérer. La révolution et la transition qui s’en est suivie, en dépit de leurs dérives, nous donnent des raisons de croire et d’espérer. Aujourd’hui plus qu’hier, les jeunes ont besoin d’un discours qui les apaise, qui les motive, qui les mobilise, qui leur redonne la fierté d’être Tunisiens, qui les engage à regarder devant, toujours devant, justement là où se trouvent , où se construisent, se gagnent les opportunités et les défis de demain.
 
Donnons-leur ce discours-là, et non son  ombre
 
Abu Sami
 
Tags : crise   croissance   tunisiens