Lu pour vous - 02.07.2009

Sfax: Un été 53

Que s’était-il passé dans cette grande ville de Tunisie, durant l’été 1953 ? Livrant le dernier quart d’heure de la lutte contre l’occupation française, notables, résistants, collabos, leaders et militants du Néo-Destour, mais aussi colons, contrôleur civil, caïd et policiers sont tous montés en première ligne. Evénement central : l’assassinat commandité par les destouriens, du Cheikh Ahmed Belgaroui, «chef d’une famille rurale riche et puissante» connue pour son soutien à la puissance coloniale et crainte pour ses frasques et abus. Riposte de la Main Rouge, par l’assassinat de Hédi Chaker, chef du Destour à Sfax et leader charismatique. C’est la trame de « Cet Homme doit Mourir ou La flambée de la résistance à Sfax ».

A 76 ans, Taoufik Abdelmoula, Chef d’entreprises et auteur de 3 romans, nous livre une histoire romancée, restituant avec grand talent et vive émotion, l’effervescence de sa ville natale et de l’ensemble du pays. Dans les rues de la Médina, on assiste aux conciliabules des notables et militants, dont son père, feu Sadok Abdelmoula, mais aussi, Amor Affes, Haggui Ben Ismail (père du Cardiologue Mohamed Ben Ismail), le pharmacien Sadok Guermazi, Abdeljelil Trabelsi, Ahmed Ben Ayed, Magida Boulila, Ahmed Chetourou, Mahmoud Frikha et autres figures emblématiques de la ville. De l’autre côté, nous découvrons les agents de la puissance coloniale, notamment le Caïd Salah Ben Khelifa, les policiers (Abdelaziz Hammami, Dhaou, Rouelle, les Corses), et les collabos. Une véritable géographie politique de la région.

Puis rentrer humblement dans les rangs...

Tout s’enclenche rapidement dès le 10 juillet 1953, lorsque Cheikh Ahmed Belgaroui,  en mission à Paris, s’engage à « mater le Néo-Destour et exterminer les Fellagas » si  la France arme ses 60 000 hommes. La sentence de l’abattre est tombée. Un jeune militant, Mohamed Ben Romdhane, échaudé par son service militaire en Indochine, est chargé de la mission. Zoom sur l’exécution, la longue errance de cachette en cachette, traqué par les vengeurs et les colons, et la bravoure des vrais patriotes. Mais, aussi, la riposte aveugle des Belgaroui par l’assassinat de Hédi Chaker, dans l’atrocité la plus bestiale.

Le rythme haletant, l’écriture précise, nourrie de faits recueillis de première main, parfois-même jamais révélés à ce jour, et le sens de la description : Taoufik Abdelmoula nous entraine à travers l’histoire et les histoires, mettant de bonnes doses d’humour, de douceur, d’amour et de piment. Mais, à vrai lire, on découvre surtout l’organisation de la résistance avec le cloisonnement sécuritaire, la répartition des tâches entre les généreux donateurs, les politiques et les hommes d’action. Au verbe fluide et soigné, il ajoute une superbe collection de 36 photos, véritables documents.

Bien renseigné, s’appuyant sur des témoignages directs, des documents irréfutables et ses propres souvenirs, il restitue les organigrammes, tire des portraits et immortalise le courage, la souffrance, le dévouement et l’abnégation d’une génération qui s’est dédiée pour l’indépendance. Puis, le devoir accompli, rentrée humblement dans les rangs, sans prétendre à la moindre reconnaissance.
Au-delà de la ville de Sfax et de l’époque concernée, le livre de Taoufik Abdelmoula, digne de grands ouvrages d’histoire romancée, à la manière d’Amine Maalouf,  constitue une lecture des plus enrichissantes pour tout Tunisien.


Cet Homme doit Mourir ou La flambée de la résistance à Sfax
Par Taoufik Abdelmoula
423 pages, 15 DT
Med Ali Editions