Walid Boudhiaf, l’homme qui défie les profondeurs océanes aux Bahamas
2010-06-24
Nous sommes aux Bahamas, durant le Vertical Blue, événement international qui réunit les meilleurs apnéistes venus du monde entier autour du plus profond Blue Hole au monde. C’est là que Walid Boudhiaf tente de battre l’actuel record de France d’Apnée en Poids Constant non-assisté, l’une des plus pures disciplines d’Apnée parce qu’elle consiste à atteindre la profondeur fixée la veille sans aucune aide d’aucune sorte, ni palmes, ni poids, ni oxygène évidemment !
La tension est extrême. La moindre erreur peut être fatale. Grâce à une technique de respiration spéciale, Walid augmente de plusieurs litres sa capacité pulmonaire totale et absorbe les dernières molécules d’air qui vont être son réservoir durant les 3 prochaines minutes que dure l’immersion. Le voilà parti vers les profondeurs.
« Les premiers mètres sont les plus difficiles, raconte-t-il, car il faut vaincre la flottabilité positive et arriver le plus vite possible à la phase de chute libre, le free fall. C’est là où, entraîné par la formidable pression de l’eau, mon corps s’engouffre vers le fond, comme un caillou, à une vitesse vertigineuse. Je ferme les yeux pour rentrer dans cet état de transe qui va me permettre d’économiser le plus possible mon précieux combustible.
"Ma technique de compensation profonde me permet d’équilibrer mes ouïes et d’éviter que la pression me déchire les tympans. Petit à petit, mon rythme cardiaque descend à des valeurs que la science a encore du mal à expliquer, phénomène observé également chez les mammifères marins, et faisant partie d’une naturelle adaptation de l’homme au contact avec l’eau et la profondeur. Je ressens la sensation envoûtante de ne pas avoir besoin de respirer, d’être en union avec la profondeur. Mais je dois déjà remonter vers la surface. Personne d’autre que moi ne peut m’extirper de cet abîme et j’enchaîne les brasses à un rythme soutenu pour pouvoir m’arracher à la force qui m’attire vers le fond. Je pense aux personnes qui m’attendent en haut, à mes amis.
"Je reviens peu à peu à la lumière et la fatigue commence à se faire ressentir dans mes muscles. C’est le moment de voir si les mois d’entraînements en piscine ont porté leur fruit. J’aperçois enfin le premier plongeur de sécurité! J’essaie de rester le plus concentré possible et de repenser mon protocole de surface. C’est la zone la plus dangereuse, où le risque de perte de connaissance par syncope est le plus important. Finalement je fais surface et m’agrippe fortement à la corde, je reviens enfin à l’air libre. Je prends de grandes bouffées d’air et je laisse mon corps s’irriguer de nouveau de sang oxygéné. Je réalise enfin mon protocole de sortie et reçoit le carton blanc du juge, et les applaudissements et accolades de mes amis et spectateurs. Un sentiment de satisfaction m’envahit, même si le plus important reste pour moi le plaisir de savourer ces sensations uniques et le souvenir de ces trois minutes passées à défier les frontières du possible ». « Lorsque je sors de l’eau, ma première bouffée d’air n’est comparable qu’à celle du nouveau né», disait Jacques Mayol, inspirateur du film le Grand Bleu, et pionnier de l’Apnée moderne."
Attiré par les profondeurs depuis son jeune âge
C’est dans la piscine d’El Menzah I que Walid Boudhiaf fait, à cinq ans, ses premières longueurs de bassin et c’est sur la plage de la Goulette, entre une mère française amatrice de longues marches au bord de la mer et un père tunisien, qui lui a offert ses premiers modèles de fusils marins, qu’enfant il passe ses étés. Depuis, cette passion pour l’eau ne se démentira jamais. Attiré par les profondeurs marines, Walid est l’héritier d’une tradition millénaire qui a fait plonger, depuis la nuit des temps, les hommes en apnée à la recherche des trésors sous-marins comme les perles, les coraux et les éponges.
Elève brillant à l’Ecole primaire de Mutuelleville puis au lycée pilote de Tunis, Walid n’excelle pourtant pas au Baccalauréat, ce qui fait qu’il se retrouve à la Faculté des Sciences de Tunis dans un cursus qu’il n’a pas choisi, MPCI. Il s’accroche pourtant et se ressource dans des escapades estivales à Kélibia et El Haouaria où il constate, déjà, à quel point la main de l’homme modifiait terriblement le fragile équilibre instauré par la nature et la mer. A 23 ans, Walid saisit l’opportunité d’effectuer un DESS pour aller à Marseille, capitale de la plongée sous-marine. C’est le début d’une aventure internationale qui le mènera en Espagne, en Italie, au Portugal, en Pologne et en Amérique latine où de l’Argentine, il parcourt le Chili, la Bolivie, l’Uruguay, le Paraguay et le Brésil. C’est lors de ce voyage initiatique qu’il se découvre une aisance naturelle pour les langues apprenant rapidement l’espagnol et le portugais, ce qui fait de lui un parfait polyglotte puisqu’il maîtrise déjà l’arabe, le français, l’anglais et l’italien.
Son goût pour l’aventure l’amène à s’installer en Colombie où il n’est que le deuxième Tunisien. Loin des clichés et des préjugés, Walid découvre un pays à la culture riche, à la nature exubérante, dynamique et créatif. La main-d’œuvre étrangère y étant rare, Walid eu l’opportunité d’occuper plusieurs postes, tous différents: Chef de projets informatiques, Analyste de spécifications, Responsable Marketing d’une compagnie américaine spécialisée dans la détection du blanchiment d’argent, Testeur, Enseignant (informatique, français, anglais, arabe), traducteur simultané, conférencier, musicien, .etc.
Mais c’est surtout là que Walid Boudhiaf commence sa vraie immersion dans le monde de l’apnée compétitive. Il s’entraîne dans le complexe sportif de Bogota et se fait remarquer par une résistance hors norme sous l’eau. Et c’est dans l’île paradisiaque de San Andreas, dans les caraïbes colombiens, là où les profondeurs marines se trouvent proches des plages qu’il parfait son entraînement d’apnéiste, seul, sans entraîneur, dans un sport où la compagnie et l’encadrement sont absolument nécessaires, et les risques d’accident très élevés.
Walid retourne à la cité phocéenne pour sa première Apnée compétitive où il parvient à décrocher l’un des meilleurs temps en apnée statique. Cet exploit le motive à redoubler d’efforts dans des entraînements intensifs en altitude et en piscine. Il participe à plusieurs autres compétitions au Brésil et en Colombie où il est devenu le symbole de l’apnée de haut niveau. Il profite de sa notoriété pour créer sa propre structure pédagogique où il partage sa passion avec d’autres personnes. Sur les chaînes locales, il parle de ses exploits mais aussi de la Tunisie et de sa culture, méconnue dans ce continent. Pour passer au niveau supérieur, Walid a besoin de sponsors pour l’aider à continuer à défier les profondeurs marines et de mécènes pour tourner des documentaires de sensibilisation à la protection du patrimoine marin national.
Anissa BEN HASSINE
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