Lettre ouverte aux démocrates de mon pays : Chronique d'une défaite annoncée

Où en est-on après plus de six mois des élections de l'assemblée nationale constituante, plus de quatre mois après la formation du gouvernement et après l'adoption du budget complémentaire de l'Etat avec plus d'un mois de retard ?

Nous ne saurons énumérer les lacunes, les failles, les erreurs, les dépassements et dérives, ni les raisons de la grogne populaire au bord de l'explosion dans certaines régions. Nous ne saurons relater toutes les restrictions et les atteintes aux libertés ni tous les actes de violence impunis pour certains, implicitement encouragés pour d'autres, ou encore tus révélant tantôt la complicité, tantôt l'impuissance du pouvoir qui veille aux destinées du pays et de son peuple. Nous ne saurons détailler toute les tentatives de main mise sur les rouages de l'Etat et de déstructuration de ses institutions... Pour qui en doute encore, il y a péril en la demeure.

Où sont les forces démocratiques progressistes qui avaient clamé haut et fort que leur échec lors des élections du 23 octobre n'était imputable qu'à la dispersion des voix, qui se sont appuyées sur toutes les opérations arithmétiques pour démontrer qu'elles représentaient la vraie majorité et qui ont promis l'union pour le salut de notre Tunisie ? Absentes et désunies...

Il est plus que temps que nous assumions tous nos  responsabilités vis à vis de notre peuple et de tous ceux qui ont payé le prix de notre libération. J'interpelle les démocrates de mon pays en tant que citoyenne, juste une femme tunisienne qui regarde avec circonspection et inquiétude l'avenir d'un peuple et d'une patrie auxquels son attachement est inconditionnel. Une femme qui, avant le 14 janvier, sans avoir jamais cherché la gloire d'une résistance clamée, s'est inscrite dans une opposition de tous les jours, sans se dévoyer ni accepter les compromis assortis de compromission. Une femme qui s'est engagée sans compter dans l'effort d'édification de la Tunisie de la deuxième république et que les démocrates autoproclamés ont déçue. Une femme mue par l'ambition de vivre dans une Tunisie apaisée, juste, équitable, capable d'accueillir tous ses enfants... Bref, une Tunisie République des Citoyens et non pas République des croyants, car les croyants sont tous citoyens, et que les citoyens enrichissent la République par leur diversité et leurs différences.

Je suis aujourd'hui la voix de Turkia, qui du fin fond d'un village près de Jerissa n'a qu'un mètre carré pour se réfugier des infiltrations d'eau qui inondent son taudis et dont le mari handicapé se donne l'illusion de se réchauffer les mains devant un Kanoun éteint. La voix de Mongi qui, originaire de Om laarayes, a interrompu ses études supérieures  pour nourrir sa famille lorsqu'il a cru avoir été admis au concours de la CPG  et dont le nom a été supprimé de la seconde liste. La voix de Mabrouka qui, à Douar El Gouasmia à Thala, espère manger à sa faim et s'éclairer à l'électricité pendant que sa cheminée artisanale crache la fumée dans la seule pièce qui abrite sa tribu de sourds muets. La voix de Hadda qui se bat contre son cancer, frappée en plus d'une hémiplégie, qui peine à nourrir sa famille après que son fils ait perdu son atelier de menuiserie brûlé après le 14 janvier et qui accompagne sa fille à la faculté des lettres de Manouba juste pour la faire bénéficier du transport gratuit au titre d'accompagnatrice d'une handicapée faute de pouvoir lui payer le transport, alors que son autre fille prépare son baccalauréat le ventre vide, à la lumière d'une bougie faute d'avoir pu payer la facture d'électricité ; Hadda la veuve, entassée avec ses enfants dans une pièce unique où elle fait bouillir des pâtes au sel pour apaiser la faim qui les ronge dans un quartier populaire, pas loin des résidences luxueuses du Golfe de Gammarth. La voix de Badreddine instruit et cultivé qui à Tozeur se débat contre l'indigence pour propager la culture et la tolérance. La voix de Abdelkader et de ses amis qui de Sidi Thabet veulent vaincre la fatalité qui paralyse la jeunesse, par l’esprit d’entreprenariat, le sport, l'art et la culture... La voix de ces pensionnaires d'un collège à Sejenane sans eau courante, sans sanitaires, sans bibliothèque, aux salles humides. La voix de Zohra qui, à Tatouine, a rangé son diplôme d'anglais pour suivre une formation en élevage de lapins pour retrouver sa dignité par le travail et montrer aux jeunes de sa ville qu'il n'y a pas de fatalité, mais qui ne peut pas financer son projet... La voix de ces jeunes, par milliers, de tous les villages du nord au sud et d'est en ouest, alignés sur les trottoirs de la seule rue qui les traverse, à compter les voitures qui passent sans s'arrêter, les yeux vides, les bras ballants, sans perspectives, sans rêves et sans espoir... La voix de ces jeunes, par milliers, animés d'une flamme créative mais aux horizons fermés et aux voies sans issue... La voix de Mahbouba, Belgacem, Ali, Sami, Latifa, Saida et tous les autres qui se lèvent aux aurores pour être à 7h à l'hôpital, faire une queue sans fin espérant un rendez vous pour soulager une douleur, extraire une tumeur... vaincre la souffrance et la maladie d'un être cher, père, mère, époux, épouse, enfant ou simplement la leur, parfois dans la solitude, souvent dans le désarroi... et qui l’obtiennent aux calandres grecs.

Toutes ces voix du peuple, de notre peuple, nous appellent à leur secours. Elles ne doutent ni de leur appartenance, ni de leur identité. Elles ne craignent ni Occident ni Orient. Elles sont fières et dignes. Elles sont venues dans un élan spontané à bout d'un régime autoritaire, spoliateur et injuste pour construire leur avenir, un avenir meilleur pour elles et pour les générations futures.

Que leur ont offert les politiques en retour ? Par leur révolte, elles ont chassé l'autoritarisme aveugle, ils risquent de leur instaurer un totalitarisme impitoyable dont nous voyons tous les jours les prémices. Elles ont mis à terre un système sans vision et sans projet, ils se cantonnent dans la critique d'un gouvernement en faillite sans offrir une alternative crédible, sans développer une vision ni élaborer un projet porteurs de promesses et d'espoirs. Et s'il y'en avait, on se garde bien de les révéler.

La société civile se démène avec des moyens limités mais avec une volonté de fer, une détermination inébranlable et une générosité sans limites. Elle s'essouffle, sans vouloir se l'avouer, face à un vide politique abyssal charriant incertitudes, doutes et querelles...

Et la classe politique ? Les démocrates ressemblent à des gladiateurs dans l'arène. Ils s'invectivent, se déchirent, s'entretuent... L'annonce d'un rassemblent enfante de ruptures. Les partis « démocrates » de la Troïka se désagrègent, la liste des partis s'allonge et leurs promesses s'égrènent toujours les mêmes et pourtant sans doctrine ni programme, ni stratégie... Ils emplissent les salons et les salles de réunion, théorisent et dissertent... Où sont-ils dans les villes, villages et quartiers?... Que font-ils de l'impérieuse nécessité de proximité qui crée l'identité des militants, la conviction des sympathisants et l'adhésion des électeurs?

Nos adversaires s'en chargent en se détournant de nos gesticulations sans conséquences.
Pendant ce temps, nous continuons à ramer dans la même galère, secoués par la houle et les lames de fond des mutations sociétales - portées par une doctrine instillée sournoisement, étrangère à notre histoire, à notre culture, à notre tempérament, en désaccord avec notre islamité - des crises sociales et économiques, du désert culturel que certains encouragent au prétexte du sacré alors que d'autres tentent de combler par l'endoctrinement extrémiste aveugle, du désœuvrement de la jeunesse frappée par la crise économique et ses corollaires chômage et pauvreté, des inégalités dans l'accès à la santé, au logement et à l'éducation, à la réduction du pouvoir d'achat qui aggrave le désarroi des plus pauvres et appauvrit la classe moyenne menacée d'extinction.

Toute la classe politique auto proclamée démocrate progressiste sera soumise à un jugement sans appel de la postérité si elle n'est pas capable de faire face aux enjeux du moment : un support doctrinal aux orientations claires et aux lignes rouges bien tracées, une vision et un projet capable de prendre à bras le corps les vrais maux de notre pays en privilégiant les urgences et en imaginant un nouveau modèle de développement économique et social, compte tenu des limites des systèmes éprouvés jusqu'à ce jour. Et surtout élever l’intérêt suprême de la Patrie au dessus de toutes les considérations, les ambitions et les conflits et clivages.

Tous semblent oublier que nos adversaires connaissent aussi des divergences idéologiques et portent ambitions et égos.  Cependant, un dessein les rassemble au delà de toutes les dissensions. Et les ambitions sont ignorées et les égos ravalés, au moins pour un temps.

Étrangement, les démocrates, qu'un dessein rassemble et dont les orientations socioéconomiques, même si elles divergent, peuvent faire l'objet d'un consensus de circonstance pour des élections qui seront les premières de la deuxième république, sont incapables de ravaler leurs égos, de renoncer à des ambitions qu’ils peuvent différer, ont le plus grand mal à faire des concessions au nom de l'intérêt général et continuent à penser, chacun dans sa bulle, détenir vérité et puissance.

L'enjeu des enjeux est pourtant de savoir quelle république nous voulons, quelles réformes structurelles nous souhaitons, quelles solutions socio économiques nous préconisons pour la prochaine législature, imminente. Nous avons martelé l'impératif de limiter le mandat de l'ANC, nous avons réclamé haut et fort une date pour les prochaines élections. Maintenant c'est fait, et après ?... plus que dix mois nous sépare, théoriquement, de la prochaine législature. La désorganisation et le flou total planent sur les identités politiques desquelles, une partie au moins de notre peuple, attend son salut et une sorte de désespérance gagne les plus patients et les plus indulgents.

Pour tout ce qui précède, une évidence apparait : le pays a besoin, de toute urgence, d’une union sacrée des forces démocratiques pour faire face aux périls actuels et à venir, une alliance électorale de salut national qui devra réunir les leaders politiques et de la société civile, non pas pour débattre de la répartition des responsabilités et du quota de chacun, mais pour élaborer LE PROJET. Il ne s'agit nullement d'une plateforme de rassemblement autour de valeurs minimales communes. Il s'agit d'un vrai projet pour un État à bâtir et à gouverner.

C'est parce que l'ambition du pouvoir ne me hante pas que je m'autorise d'interpeller les démocrates de mon pays. J'en appelle à leur amour de la Patrie, à leur fidélité à notre nation, aux martyrs de tous les combats et aux souffrances des victimes de la résistance et de leurs familles pour qu'enfin la raison l'emporte.

On aime ce pays, on aime ses fragrances à l’étourdissement, ses odeurs, sa brise et ses vents, sa fraicheur humide et ses chaleurs torrides, ses côtes, ses plaines, ses vallées et ses montagnes. On aime ses coloris et ses nuances. On aime sa lumière et ses nuits étoilées. On aime son histoire et son présent, sa générosité mais aussi sa dureté ; les hommes, les femmes et les enfants qui l’habitent et font l’âme de notre tunisianité. On veut y vivre et y mourir, libres et dignes.

Depuis toujours, on a eu un rêve pour notre pays, on le porte encore... Ne faites pas que l'on soit réduit à pleurer notre rêve et notre pays perdus.

Emna Menif,
citoyenne militante

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Les Commentaires
  • chebil sejir

    je partage, et j'appuie, mais la n'est pas la question, ce que je crains, et au vu de ce qui se passe notamment chez les démocrates, c'est la confirmation, du titre de ce bel article, "une défaite annoncée", à moins qu'un soubresaut salvateur, ne vienne, démentir le pessimiste que je suis, ce que je souhaite du fond du coeur.Mais comme il n'est pas trop tard, gardons espoir, et travaillons, unissons nos forces, depassons nos égos, pensons à hedda,turkia et mabrouka,qui triment, pour un minimum vital, pour elles et leurs enfants, alors qu'a qulques encablures sur les hauts de gammarth les nantis font la fete...Je suis désolé mais je ne crois plus en la bonté de l'etre humain, et encore moins en celle de l'homme politique tunisien, tous les adjectifs qualificatifs, négatifs s'appliquent à sa personne, le meilleur exemple, c'est le spectacle affligeant, que nous sert en direct la tv tunisienne des travaux de la constituante, ou prévaut le clanisme, l'irresponsabilité et le non respect pour ceux qui ont cru en ces gens, en votant pour eux, bref, peuple de tunisie, on vous berne, mais, vous restez maitre de la situation grace au vote, par lequel vous sanctionnerez... les malfrats, les hypocrites, et certains "hommes", qui sont comme l'a si bien dit thomas hobbes, des loups pour leurs semblables.un dernier mot à nos élus: "le jeu politique n'est pas le jeu politicien".puissent-ils m'entendre

    15-05-2012 19:49
  • SUR

    Ce texte remarquable d'Emna Menif est une synthèse parfaite de la situation du pays. Si les politiques favorables à la vraie démocratie qu'a demandée la révolution,ne prennent pas conscience du danger de leur désunion et de leur faiblesse programmatique,alors qu'on ne s'étonne pas qu'après des élection en mars 2013 à nouveau gagnée par Ennahdha, le pays sombre lentement, mais très sûrement , dans une longue phase de dépérissement qui aboutira à un départ progressif des élites. Ceci règlera peut être le problème du chômage des diplômés mais ne résoudra en rien la question simple mais clé, posée par tant de tunisiens de condition modeste: "quand pourrons-nous décemment travailler et nourrir nos familles?" Mesdames et Messieurs de l'opposition votre responsabilité est énorme; prenez en conscience avant qu'il ne soit trop tard.

    15-05-2012 20:10
  • Tirez sur tout ce qui... ...gêne !!!!

    La "Mère des Révolution est en gestation". Certes, Nous allons souffrir, d'ailleurs pour longtemps,d'un régime autocratique,absolu, despotique, dictatorial, totalitaire, tyrannique, arbitraire, sur un fond pernicieux de rigueur religieuse, et c'est les femmes tunisiennes et leurs jeunes enfants qui sauveront le pays, et les castrés en profiteront...Hypocrate, Intelligensia, opposition

    15-05-2012 23:22
  • LEBRUN Pierre Sélim

    Madame, votre témoignage comme votre appel à une insurrection des consciences m'ont émus.L'engagement militant est un acte de longue durée,à ce titre il transforme le militant,le révèle aux autres personnes de son environnement qui s'en inspirent, se sentent le devoir d'accomplir ce quelque chose qui va les dépasser: la construction d'un nous collectif,d'une intelligence collective, d'un vivre ensemble...Bien à vous-Pierre Sélim LEBRUN-militant citoyen

    16-05-2012 08:25
  • Slim Mounir

    je supporte completement votre point de vu. Alors que le gouvernement ennahdha bâtis pierre par pierre sont chemin vers une victoire lors des prochaines élections, les démocrates s'usent dans des batailles secondaires, tel que le droit de manifester à l'av. Habib bourguiba.Cela aurait été plus efficase de se battre pour neutraliser les mosquée réservoir de propagande de tous les courants islamiques.

    16-05-2012 08:56
  • al07

    Il est symptomatique que ce soit une femme qui lance cet appel dans la Tunisie d'aujourd'hui ! Leur statut sans égal dans le monde musulman semblait immuable et pourtant il est mis a mal par l'arrivée aux rennes du pays d'une bande de théocrates rétrogrades que l'on baptise gentiment du nom de "conservateurs"...... L'opposition toute entière doit comprendre que si elle ne s'unit pas vers un projet commun contre l'obscurantisme,leurs filles,leurs femmes,leurs mères et toutes les femmes de Tunisie,perdront beaucoup de ces libertés si chèrement acquises,avant que ne vienne le tour de la Nation tout entière !

    16-05-2012 09:29
  • maledh marrakchi

    merci madame menif pour cet appel au sursaut des forces democratiques, appel a retrouver notre tunisie comme on l'a toujours imagine sans jamais la vivre en raison de l'absence d'une voix citoyenne loin de tout calcul politique qui a toujours relegue l'interet supreme au second plan ... encore merci pour votre sincerite.

    16-05-2012 14:54
  • Afif Hachicha

    Madame Emna, vous savez,tout comme moi, qu'Ennahdha, avec sa doctrine pernicieuse, nous distance à tout égard et que la plupart de ces Démocrates que vous évoquez, ont fait preuve d'immaturité politique, d'absence du sens de la responsabilité, mais aussi d'un manque de dévouement pour cette Nation et d'un égo sans pareil. En l'absence de ces paramètres vitaux, pouvant garantir une alternance légitime du Pouvoir, il y a lieu de refaire un travail de base, tel que l'encadrement et de rattraper un retard considérable, qui nous sépare des Islamistes, qui ont pu s'initier, durant toutes ces années passées. Nous disposons d'atouts majeurs pour ce faire, mais faute fatale serait de continuer à compter sur des anciennes figures, constituant des cartes à très haut risque pour les prochaines élections, si toutefois, celles-ci auraient lieu, car notre réel et commun ennemi, ce Pouvoir de l'ombre, guette l'occasion pour réinstaurer l'ancien Régime!

    16-05-2012 17:58
  • Chennoufi

    Chère Emna, Le jour où tu décides d'entreprendre une action politique je n'hésiterai pas à te rejoindre, car je partage entièrement ton analyse.

    16-05-2012 22:54
  • Youssef

    Très belle analyse, fine et tellement juste de la situation actuelle et des réelles inspirations du peuple que tout le monde semble avoir oublié. Bravo!

    17-05-2012 00:06
10 Commentaires
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