Le Tunisien et la lecture: à quand la réconciliation?
Le Tunisien ne lit pas assez! C’est ce qu’on disait il y a quelques années. Aujourd’hui, surtout avec l’avènement de l’internet, le Tunisien ne lit plus. C’est une réalité que nul ne peut nier tant elle saute aux yeux.
Avec ses deux millions d’habitants, ses universités, ses dizaines de milliers de diplômés du supérieur, la ville de Tunis compte à peine une vingtaine de librairies culturelles (ne pas confondre avec les librairies scolaires).
Quelques exemples significatifs : l’avenue Hédi Nouira, à la Cité Ennasr, compte une centaine de cafés et une seule librairie. Un demi siècle plus tôt, le souk des libraires dans la vieille ville comptait à lui seul une quinzaine de librairies alors que la population de la ville ne dépassait pas les 350.000 habitants dont une bonne moitié d’analphabètes.
Depuis 1982, il existe bien une foire internationale du livre qui draine chaque année des dizaines de milliers de visiteurs. Mais sait-on ce qui les attire le plus? Les livres scolaires et parascolaires, notamment les dictionnaires mais aussi et surtout... les recettes de cuisine et les grandes collections que personne n’a le temps de feuilleter et a fortiori de lire. Il m’est, parfois, arrivé d’assister, au cours de mes visites à cette foire, à un bien curieux manège : des gens munis d’un mètre pliant en train de mesurer des collections de livres sans qu’ils se donnent la peine d’en lire le titre.
Ainsi que me l’avait confié le responsable d’un des stands, apparemment habitué à ce genre de spectacle, tout se passe comme si, seuls comptaient à leurs yeux les mesures de la collection qui devaient être en conformité avec les dimensions de leur bibliothèque et la qualité de la reliure. N’était le tragique de la situation, on serait tenté d’en rire.
Certes, de nouvelles librairies ont ouvert leurs portes ces dernières années mais celles qui ont fermé ont été plus nombreuses. Je me souviens d’une grande librairie qui avait ouvert dans de locaux qui abritaient auparavant une pâtisserie. L’évènement m’avait paru suffisamment important- car c’est, généralement, le contraire qui se produit- pour que je me précipite vers cette librairie pour féliciter son propriétaire et lui souhaiter bonne chance…le malheureux n’a tenu que quatre mois, peut-être lui fallait-il plus que de la chance pour tenir, un miracle !
Cette situation n’a pas eu de retombées que sur les libraires. La production littéraire a baissé, nombre de maisons d’édition se sont reconverties dans d’autres activités plus lucratives. Et c’est le cercle vicieux : pas de librairies donc pas d’auteurs donc pas de maisons d’édition avec, en perspective, un désert culturel.
Comment expliquer cette désaffection dont nous n’avons pas, il est vrai le monopole dans cette partie du monde, mais qui prend dans notre pays des dimensions vraiment inquiétantes ?
On invoque, souvent, la cherté du livre. Pourtant, les bouquinistes de la rue des tanneurs se plaignent, eux aussi, de l’absence de lecteurs…Le manque de temps ? On peut le trouver en s’organisant. A vrai dire, ce genre d’argument, n’emporte pas la conviction. Notre attitude vis-à-vis de l’écrit, remonte à la nuit des temps. Nous avons une tradition orale que nous avons, sans doute héritée de nos ancêtres les berbères ou des bédouins de la péninsule arabique. Si nous paraissons, parfois, accros à la lecture, c’est contraints et forcés que nous le faisons pour décrocher un diplôme ou obtenir une promotion. La lecture en tant que moyen d’évasion ou de culture n’est pas très répandue parce qu’elle est le résultat d’une acculturation qui n’a touché qu’une mince couche de la population.
Il nous faut rompre, aujourd’hui, avec cet atavisme si l’on veut, réellement, rejoindre le peloton des pays développés car le vrai progrès ne se mesure pas seulement à l’aune du revenu par habitant mais à celle de la fréquentation des musées ou du taux de lecture des journaux et des livres. L’Etat fait de son mieux pour pallier cette situation en construisant des bibliothèques et en subventionnant la papier mais il a aussi d’autres priorités.
On a parlé de fatalité, mais pour reprendre la phrase de R. Rolland, « la fatalité est l’excuse des âmes sans volonté », et la volonté, les professionnels du livre en ont à revendre pour inciter les gens à lire, en comprimant les coûts, en faisant des librairies des espaces d’échanges culturels, ou ouvrant des cafés littéraires, en renouant avec la vieille tradition des Salons littéraires, en créant de éditions à bon marché. Il y a de nouveaux créneaux à explorer comme la réédition des livres épuisés depuis vingt ou trente ans comme l’excellent livre de Ahmed Abdessalam, « Les Historiens Tunisiens » ou celui de Fadhel Ben Achour « El haraka al adabiya wal fikriya fi tounés » dont la dernière édition remonte à 1972 ou l’édition de vieux manuscrits comme le fait la jeune maison d’édition « Carthaginoiseries ».
La télévision est aussi appelée à s’impliquer davantage dans cette action en programmant une émission culturelle grand public en prime time comme elle le faisait dans les années 72 et 73 avec une émission animée par Mohamed Rached Hamzaoui.
Hédi
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