La mort du Tigre
2009-04-14Par Hamed Zeghal
Hamed Zeghal, Mansour Moalla, Abdelmajid Chaker et toute cette génération du scoutisme et de l'engagement patriotique qui a lutté contre l'occupation, fondé l'UGET et servi la jeune Republique, lui doit beaucoup. Leur mentor, Tawfik Sellami, qui vient de s'éteindre à près de 90 ans, a été plus qu'un Chef Scout: un flambeau. Zakaria Ben Mustapha, Hamed Karoui et feu Mongi Bali en ont témoigné. Dans son livre "Génération de la Révolution", Si Hamed Zeghal avait restitué avec détails poignants et grand talent, le rôle militant du défunt. Pour Leaders, il a bien voulu accepter de nous en rappeler les grands traits. Hommage à un leader.
« Tigre » ! Nous, scouts, appelions ainsi notre chef, Tawfik Sellami. C’était avec une profonde tristesse que nous avons appris son décès. Il était incontestablement un grand chef scout, et également un grand militant de la cause de l’indépendance.
Déjà élève en cinquième (2° année secondaire), il participait aux manifestations d’avril 1938, ce qui était à l’origine de son renvoi du Collège Sadiki. Il retourna à Sfax, où il reprit dans le collège de sa ville natale ses études secondaires.
En 1941, Tawfik forma la première troupe scoute tunisienne de la ville. J’y adhérai en 1944. Là, je fis la connaissance du chef Sellami. Déjà, on lui avait attribué le totem « tigre », en raison de ses yeux bleu-jaune, la souplesse de son corps et son énergie inépuisable. Il était alors à la tête d’un important groupe scout, qui s’était joint à l’association nationale des Scouts Musulmans Tunisiens, dirigée par Ezzeddine Azzouz.
Pendant ce temps, la terreur coloniale s’étendait âprement sur tout le territoire tunisien. Moncef Bey avait été déposé par le Général Juin. Les locaux du Néo-Destour étaient fermés par décision des autorités françaises. Les journaux paraissaient avec des espaces blancs, indiquant que des phrases ou des mots avaient été coupés par la censure. Les leaders nationalistes ne pouvaient quitter la Capitale sans l’autorisation du Résident Général.
Les chefs de l’Association des Scouts Musulmans Tunisiens ne pouvaient accepter le fait colonial. Réunis autour de Ezzeddine Azzouz, Commissaire Général de l’Association, ils entreprirent la nuit du 12 août 1944, l’analyse de la situation subie par leur pays. Ils arrivèrent à la conclusion que la force était nécessaire pour délivrer la Patrie du joug colonialiste, et que les scouts devront être à la pointe du combat national. Le rôle qu’ils devront assumer dans la lutte pour l’indépendance se précisa peu à peu au cours des réunions suivantes : l’Association devra apporter un soin particulier à la formation des « routiers », c’est à dire des scouts âgés de plus de 16 ans. Les meilleurs d’entre eux formeront la branche « super-route ». Tigre (Tawfik Sellami) se porta volontaire pour prendre la tête de cette branche.
Après le départ de Ezzeddine Azzouz à Londres en octobre 1945, Mongi Bali devint Commissaire Général de l’Association. C’était en plein accord avec lui que Tigre entreprit d’organiser le voyage de chefs scouts vers l’Egypte, où ils devront s’inscrire dans des écoles militaires d’une part, et d’éditer un journal clandestin d’autre part.
Choisis par lui-même et par Mongi Bali, et aidés par Najjar Ben Rhouma, chef du district de Gabès de l’Association, de jeunes chefs scouts, tels Tijani Ktari, Habib Bouzguenda, Ahmed Fourati et Segaïer Lagha répondirent présents à l’aventure orientale, et traversèrent à pieds la frontière tuniso-libyenne. Ils furent rejonts par Ezzeddine Azzouz, Hédi Ben Amor, et Youssef Laabidi qui n’avaient plus de visa de séjour à Londres.
Pour le journal clandestin, Tigre devrait disposer d’un matériel d’impression, d’un local tenu secret, et d’une équipe déterminée. Comme matériel, il faudrait au moins une machine à écrire et une ronéo. Or, Tigre n’avait ni l’une ni l’autre. Grâce à son esprit ingénieux, il fabriqua une « imprimerie » rudimentaire. Quant au local, la maison de son père faisait l’affaire. Elle était abandonnée par les Sellami, car elle avait été en partie détruite par les bombardements au cours de la campagne de Tunisie entre les Alliés et les troupes de l’Axe. C’était d’une salle encore debout que Tigre et ses trois amis, Habib Jedidi, le calligraphe de l’équipe, Abdelmajid Chaker et l’auteur de ses lignes, faisaient sortir les numéros successifs du journal « Al Kifah », qui étaient distribués clandestinement le même jour à Tunis, Sousse, Sfax et Gabès. Sfax demeurait le centre d’impression du journal du mois de février 1946 au mois d’août 1946. Puis, les équipes de Tunis avec Zakaria Ben Mustapha, et de Sousse avec Hamed Karoui se relayaient dans l’impression d’Al Kifah.
Ce changement était dû à une décision du Commissaire Général de l’Association scoute. Il avait en effet demandé à Tawfik Sellami de quitter son emploi à la chambre mixte de commerce du Sud et de le rejoindre à la Capitale, pour occuper les fonctions de commissaire général adjoint, commissaire à la branche route et chargé en plus d’installer des unités scoutes dans la totalité des villes et des villages de Tunisie.
Abandonner son emploi n’était pas chose facile pour quelqu’un qui n’avait pas d’autres ressources, surtout qu’une fonction scoute n’était pas éternelle. Mais Tawfik n’était pas homme à reculer devant le devoir même s’il engendrait des sacrifices. D’ailleurs, deux années après, il devait rentrer à Sfax sans emploi, ni fonction scoute. Il n’abandonna pas pour autant le scoutisme et se mit à la disposition du nouveau chef du district de Sfax, son ami Habib Chaabouni .
Le gouvernement de l’indépendance n’ignorait pas ses mérites. Il le nomma dans l’armée avec rang de capitaine. Il a eu des déboires. Mais il a trouvé dans la famille scoute en général, et dans la fidélité des scouts qui avaient milité avec lui la meilleure des consolations. Dieu ait son âme.
Hamed Zghal
13/04/2009
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