Artocratie en Tunisie, et après?
Au mois de mars dernier, un projet artistique révolutionnaire avait fleuri dans les rues de plusieurs villes tunisiennes. Intitulé « Artocratie en Tunisie», il représentait des portraits géants de Tunisiens anonymes qui posaient dans toute la spontanéité de leur quotidien. Si nous revenons, plusieurs mois après, sur cet évènement, c’est parce qu’il est resté bien orphelin et que l’on n’a peu vu, depuis, d’autres formes artistiques exprimer sur les scènes artistiques ou dans les rues le génie créateur tunisien à l’origine de l’une des plus belles et pacifiques révolutions du monde. Peut-être que les réactions violentes de certains à l’époque, qui avaient arraché certains de ces portraits, a-t-elle refroidi les ardeurs d’autres initiateurs de projets similaires. Va-t-on réellement céder à la dictature de quelques illuminés rétrogrades pour qui l’art est synonyme, au mieux, d’une inutilité ennuyante, au pire d’une subversivité dangereuse ?
Des portraits géants dans le paysage urbain tunisien. Quoi de plus banal? Mais lorsque ces portraits représentent des hommes et des femmes anonymes et non plus ce même sourire forcé sur cheveux gominés qui avait envahi nos existences, cela devient de l’art, un art qui puise dans l’expression spontanée et le naturel affiché des gens de la rue toute sa force.
C’est dans cette immense galerie d’exposition qu’est la rue qu’un groupe de photographes tunisiens, guidés par le photographe de génie JR, ont sillonné les cités à la recherche de Tunisiens qu’ils ont immortalisés sur des portraits géants en noir et blanc qu’ils ont par la suite collés à plusieurs endroits de la ville. Le projet, initié par Slim Zeghal et Marco Berrebi, a réuni pas moins d’une quarantaine de personnes qui, entre Tunis et Paris, se sont activées pour relever le défi.
Le résultat? Une jeune fille voilée tirant la langue avec l’air de dire : «Je suis voilée et alors ?», le sourire espiègle d’un garçon malade, l’air dur de cet homme qui, le doigt sur la bouche, nous fait signe de nous taire encore, et cette fille qui se bouche les oreilles avec les mains. Plus loin, un autre leur répond en criant de toutes ses forces et un vieux monsieur, le visage traversé par les rides du grand âge, nous fixe avec un regard dont la puissance est décuplée par le contraste du noir et du blanc.
La force de ce projet insolite a également résidé dans les lieux de collage des portraits, façades de bâtiments qui abritaient l’ex-RCD, rues taguées, sites historiques, murs en ruine, voitures de police brûlées, l’histoire récente se mêle au patrimoine historique pour mettre encore plus en évidence ces visages de Tunisiens ordinaires, véritables héros de cette révolution.
Les photographes ont également fait parler leurs sujets qui ont exprimé avec des mots simples leurs rêves et leurs espoirs, les plus grands : «Je rêve de calme et de stabilité», les plus prosaïques : «Je suis heureux parce que tu es près de moi», et les plus fous : «La liberté appartient au peuple» ou encore « Le bonheur c’est d’être libre, et être libre, c’est virer le flic qu’on a dans la tête ».
Que reste-t-il de cet évènement qui a voulu conjuguer l’art à la démocratie et le faire passer de l’expression d’une élite qui se confine dans des lieux feutrés et discrets à l’épreuve de la rue ? Un livre, intitulé JR/Artocratie en Tunisie, coédité par Cérès Editions en Tunisie et Alternatives de Gallimard en France, dont les revenus sont entièrement reversés à des associations, un groupe qui se perpétue sur Facebook, les épreuves de photo, de collage mais aussi de confrontations et de décollage et le souvenir d’une aventure humaine partie à la rencontre d’un peuple qui se cherche. Trop peu ? Oui mais le projet a eu le mérite d’exister et d’ouvrir la voie à une expression artistique libre qu’on attend encore de voir investie, envahie, adaptée, transgressée …
A.B.H.
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