Affaire Barraket Essahel : Après la torture, les honneurs au Palais de Carthage

2012-12-10
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Affaire Barraket Essahel : Après la torture, les honneurs au Palais de Carthage
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On serait curieux de connaître les sentiments que peuvent éprouver aujourd’hui les bourreaux de ces 244 militaires, qu’ils avaient lâchement torturés en 1991, en  les voyant entrer fièrement ce lundi au Palais présidentiel de Carthage. Ils y ont été invités pour écouter les excuses officielles de l’Etat et recevoir les honneurs de la République! La date n’est pas fortuite : le 10 décembre marque la journée de célébration de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. La cérémonie, chargée d’émotion, constitue le premier acte de la Justice transitionnelle qui tarde à se mettre en place mais commence à poindre à l’horizon. La portée ne manque pas de symbolique.

Ils sont 244 militaires dont 25 officiers supérieurs, 88 officiers, 82 sous-officiers et 49 hommes de troupes, appartenant aux différentes armes, tous injustement impliqués dans un complot qui n’a existé que dans l’imaginaire de ceux qui l’avaient créé de toutes pièces : l’affaire de Barraket Essahel. Selon le scénario préfabriqué, ils avaient participé le 6 janvier 1991 à une réunion tenue dans cette localité située entre Bouficha et Bir Bouregba, pour renverser le régime. Arrêtés et livrés en uniformes aux services du ministère de l’Intérieur, ils y ont subi d’atroces tortures dont ils portent encore les stigmates. La thèse préparée ne pouvant tenir, 147 parmi eux ont été relâchés et 93, déférés devant la justice pour écoper de lourdes peines allant de 3 à 16 ans de prison. Tous ont été limogés de l’armée, sans bénéficier du moindre droit, en plus du contrôle policier continu après leur libération, la privation de travail, l’interdiction de voyage, le retrait de la couverture sociale et autres formes de harcèlement. L’une des victimes, Sami Kourda, racontera ce calvaire dans un livre poignant paru chez Sud Editions sous le titre de Le "Complot" de Barraket Essahel.


La révolution est venue mettre fin à toutes ces souffrances et leur ouvrir de nouvelles voies d’espoir quant à la réhabilitation et à la réparation des préjudices subis. Constitués, depuis juin 2011, en Association Insaf des Ancien militaires, ils ont commencé par intenter une action en justice contre leurs bourreaux, le président déchu et ses sbires et un premier jugement en première instance a déjà été prononcé en leur faveur le 23 octobre dernier. Sur les plans social et humanitaire, ils ont entamé des démarches auprès du ministère de la Défense nationale et pu obtenir des cartes de soins militaires, l’inscription de leur statut dans leur carte d’identité nationale, la récupération de leurs cotisations dans la Mutuelle de l’Armée, une carte d’accès aux mess et, pour ceux qui le souhaitent, la possibilité de se présenter devant la commission de réforme. Ils attendent cependant d’autres mesures notamment la réhabilitation en uniforme et dans le grade mis en équivalence selon l’ancienneté, lors d’une cérémonie officielle et en présence de leurs familles. Sur le plan pécuniaire, ils revendiquent leur droit à la régularisation administrative générale par le dédommagement financier des victimes et la réparation des préjudices moraux et financiers subis.

Quand ils sont arrivés lundi matin au Palais de Carthage, la scène était fort émouvante. Pour nombreux parmi eux, c’est la première fois qu’ils se retrouvent tous ensemble depuis plus de 20 ans. Ils ont vieilli, portent encore les séquelles de la torture et de la prison et certains n’arrivent pas à cacher des conditions sociales précaires. Dans leurs regards longtemps éprouvés se lit cependant un sentiment de fierté. Ils sont arrivés accompagnés qui d’une épouse, qui d’un frère ou d’un enfant et leur première réaction était de se chercher les uns les autres, demandant des nouvelles de ceux qui manquent à l’appel. Le temps ayant fait son œuvre, certains sont décédés et ce sont leurs veuves ou leurs enfants qui les remplacent à cette cérémonie.

En six minutes, le président de la République, Moncef Marzouki, a délivré un message clair. D’abord, les excuses officielles de l’Etat pour ce double crime, celui de la fausse accusation, de la torture et de l’injustice et celui du harcèlement et de la tentative d’étouffement de l’affaire. « Une véritable honte de ce qu’ils ont subi», s’exclamera-t-il. Ensuite, un hommage à la fidélité des victimes à leur institution, l’armée nationale. «Une armée qui s’est toujours maintenue à l’écart de toute politisation et c’est une chance pour la Tunisie que d’avoir une armée républicaine qui s’évertue à le demeurer toujours, en véritable bouclier de la nation, appuiera-t-il ».

Il lui a fallu cependant plus d’une heure pour saluer une à une les victimes ou leurs proches, remettant à chacun une médaille commémorative et prenant le temps de poser pour une photo souvenir. A ses côtés se tenaient les ministres de la Justice, Noureddine Behiri, et des Droits de l’Homme et de la Justice transitionnelle, Sami Dilou ainsi que le général Rachid Ammar, chef d'état-major interarmées. Aux premiers rangs ont pris place des officiers supérieurs de l’armée ainsi que les dirigeants de l’Association des officiers retraités qui compte plus de 2000 membres. A l'annonce de chaque nom annoncé par le maître de cérémonie, des applaudissements et des youyous fusaient dans la salle. L’émotion était à son comble.
 


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