News - 29.09.2012

Après sa confiscation Comment est géré l'ancien empire de Sakhr El Materi

Le lancement de la cession des actions confisquées par l’Etat au capital d’Ennakl et de Tunisiana donnent un signal fort de la manière dont a été repris l’ancien empire de Sakhr El Materi. Composé d’une vingtaine d’entreprises  réunies sous l’enseigne de Princess Holding,  elles s’organisent en sept grands pôles, à savoir l’agriculture, les finances (Zitouna), l’immobilier, le tourisme de croisière, la distribution automobile (VW, Audi, Porsche, Seat, Kia), les médias (Dar Assabah) et les télécommunications (Tunisiana). Si dès leur confiscation, elles avaient été placées sous administration judiciaire, avec toutes les difficultés liées au contexte et les contraintes légales particulières de ce statut, elles ont été remises en gestion sous l’autorité de nouveaux conseils d’administration, par des directeurs généraux.

Appartenant désormais à l’Etat, le groupe Princess a changé de nom pour prendre celui d’El Karama Holding. Aussi, appel a été fait à un vétéran de la finance, Ahmed Abdelkéfi (fondateur de Tunisie Leasing, Tunisie Valeurs et Africinvest), pour en assurer (à titre bénévole) la présidence du conseil d’administration et à un spécialiste de la gestion d’entreprises, Mohamed Ali Chekir, en tant que directeur général. En quelques semaines déjà, tant il fallait faire vite face à une situation d’urgence, la nouvelle équipe a engagé la restructuration et la relance. Quel est l’état des lieux ? Quelles sont les actions engagées et comment se présentent les perspectives ?  Voyage au cœur d’un grand défi à relever.

Au fond de la zone industrielle de Kheireddine, entre Le Kram et La Goulette, un ensemble de bureaux de construction récente avec une façade en mur-rideau ne portant aucune enseigne. C’est le siège qu’avait choisi Sakhr El Materi, entre le siège de la Zitouna Bank, le nouveau showroom d’Ennakl et le port de La Goulette, mais aussi non loin de Carthage, pour installer les équipes de son holding. Ameublement moderne, cloisons en verre fumé et ambiance feutrée. Au deuxième étage, Mohamed Ali Chekir qui bouclera ce 25 septembre ses 52 ans, officie tout à fait à l’aise, comme s’il était habitué de longue date aux lieux et aux détails du groupe. Pourtant, il n’y est que depuis quelques mois, mais sa longue expérience de manager d’entreprises privées, d’universitaire et de consultant lui sera utile. Tout comme la perspicacité et le soutien de son conseil d’administration.

Diplômé de l’IHEC en 1983, il poursuivra son troisième cycle en méthodes quantitatives au Campus et choisira comme sujet de recherche l’intermédiation financière. Sa carrière professionnelle, il la commencera comme analyste de projet à la Best Bank, fondée par cheikh Salah Kamel, où pendant huit ans, sous la houlette de Moncef Cheikhrouhou, il vivra la véritable naissance de la banque, sa mise aux normes de gestion anglo-saxonne et le lancement de grands projets tels que celui des Berges du Lac et de la Foire du Kram ainsi que le lancement des produits de la finance islamique.Chekir poursuivra son parcours dans des bureaux d’études pluridisciplinaires prestigieux chez Badis (Brahim Anane), à Comete Engineering (Radhi Meddeb) et dans les filiales d’ART (MMC, TSDD), le groupe média de Salah Kamel, avant de reprendre son indépendance en tant que consultant auprès de nombreuses entreprises, tout en continuant à enseigner. Sa grande spécialité sera, outre la vision stratégique, les finances et le marketing,  le système d’information, dans sa conception, sa mise en œuvre et son utilisation.

En voiture !

Le voilà donc approché au lendemain de la révolution pour prêter concours à la tête d’entreprises confisquées, mais le statut d’administrateur judiciaire ne lui paraissait pas le plus approprié pour une véritable relance. Son nom circulera aussi pour prendre en main de grandes entreprises nationales (Tunisair, etc.). Puis, dès le début de l’année, les propositions qui lui sont faites par les nouvelles autorités se font de plus en plus pressantes et c’est ainsi qu’il acceptera la direction générale de l’ancien groupe de Sakhr El Materi et de participer, ainsi, à relever tant de grands défis. «Il faut dire, confie-t-il à Leaders,  qu’autant la situation est délicate, autant dans nombre d’entreprises, comme au siège, nous avons trouvé de bonnes compétences, toutes heureuses de s’associer à ce grand effort. Il fallait cependant procéder à l’état des lieux, vérifier les procédures, reconsidérer les tableaux de bord, mettre en place les renforçateurs nécessaires et préparer les grandes décisions qui s’imposent. Une fois que les urgences sont réglées, on se devait de paver les étapes à venir ».

Dans l’hétérogénéité de ses pôles, le groupe enregistre des situations qui diffèrent d’une activité à une autre et selon les entreprises. « Les situations les plus critiques, souligne Mohamed Ali Chekir, sont celles des sociétés agricoles, particulièrement sinistrées du fait des incidents survenus au lendemain de la révolution. Décision a été alors prise de les sortir du périmètre du groupe pour les céder directement à la CDC  dans un nouveau holding qui sera créé pour les besoins de cette récupération saura renflouer leurs finances, les relancer et les préparer ainsi au mieux à une revente. Ce sera aussi le cas pour deux autres pôles, à savoir l’immobilier et le tourisme de croisière ».

« Cette démarche, poursuit-il, s’inscrit dans une reconstitution générale des pôles à partir des entreprises confisquées à des membres du clan du président déchu et confiées à la CDC. C’est ainsi, par exemple, qu’El Karama cède certaines filiales, mais en hérite d’autres, comme celles de la distribution automobile pour renforcer son propre pôle spécialisé, par souci de synergie et d’efficience. Le principe retenu, c’est de pratiquer une gestion rationnelle, moderne et fondée sur la croissance et la rentabilité. Chaque entreprise doit s’accomplir dans ses multiples dimensions et garantir sa réussite pérenne. Nous garderons celles qui doivent être gardées, récupérerons celles que nous renforcerons et céderons, pour une raison ou une autre, celles qui doivent l’être».

Comment seront cédées Ennakl et Tunisiana

D’ores et déjà, le cas d’Ennakl et de Tunisiana sonne en point d’orgue de cette stratégie. Le processus a été déclenché dès le printemps en chargeant la Banque d’Affaires de Tunisie (BAT) de l’opération. A sa tête, Habib Karaouli qui avait participé, à un titre ou à un autre, à de nombreuses privatisations (Tunisie Télécom, BTKD, Star, etc.) ainsi qu’à l’octroi de la 3e licence de GSM (Orange), apporte une expertise précieuse. Le montage final des deux opérations, annoncé officiellement le 26 juillet dernier par Slim Besbes, secrétaire d’Etat aux Finances, au siège de la Bourse de Tunis laisse apparaître une démarche aussi claire que précise, rassurante.  En effet, s’agissant de la première privatisation après la révolution, analystes financiers et investisseurs étrangers l’attendaient avec beaucoup d’attention pour en mesurer le degré de transparence, d’équité et de professionnalisme. La démarche adoptée diffère d’un cas à l’autre, en fonction des spécificités propres, mais s’attache pour les deux entreprises aux mêmes principes. Pour Ennakl, cotée en bourse à Tunis et Casablanca, il s’agit d’une cession en bloc de la participation directe et indirecte de 60% détenue au capital, à un investisseur stratégique, ou un ensemble d’investisseurs stratégiques, qui doivent être impérativement une personne ou une entreprise de nationalité tunisienne, agissant seule ou en consortium, avec la possibilité ouverte aux investisseurs étrangers d’y participer dans le cadre d’un consortium dans une limite ne dépassant pas 35% du bloc à céder.

L’opération se déroulera en plusieurs étapes : un appel à manifestation d’intérêt (jusqu’au 10 septembre), dépouillement avec la participation de Volkswagen, principal partenaire technique d’Ennakl ,et notification aux investisseurs préqualifiés au plus tard le 26 septembre 2012. Ceux-ci recevront alors un dossier complet, auront accès à la data-room et seront invités à présenter leurs offres. En associant à ce processus Volkswagen, les autorités tunisiennes montrent tout leur attachement à ce partenariat et aux bonnes procédures qui ne pourront que rassurer davantage les nouveaux participants au capital d’Ennakl. L’opération devrait être finalisée avant la fin de l’année. Dans le cas de Tunisiana où le montant est beaucoup plus important, il s’agit d’un appel d’offres international portant sur la cession en bloc de 25% du capital détenu par Zitouna Telecom, le reste du capital étant entre les mains de Qatar Telecom (QSC et QTel). L’appel d’offres est ouvert aux investisseurs à l’exception des opérateurs de réseaux de télécoms ou actionnaires dans un opérateur de réseaux en Tunisie. Le processus choisi porte lui aussi sur une phase d’inscription pour la pré-qualification (le 14 septembre au plus tard), l’accès à la data-room, puis la soumission. La finalisation de la cession est prévue pour novembre 2012.

Se préparer aux autres privatisations

Sur la bonne conduite de ces deux opérations, Mohamed Ali Chekir est catégorique : «Tout sera transparent. L’ouverture des plis sera effectuée en public, devant les soumissionnaires. Aussi, des commissions ad hoc sont formées pour procéder aux pré-qualifications. Elles sont composées des représentants de l’Etat, de la BAT et, dans le cas d’Ennakl, de Volkswagen, de Tunisiana et de Qtel. C’est vous dire toute l’attention particulière qu’on y met, ce qui nous permettra d’ailleurs de préparer la réussite des autres opérations à venir».  Maintenant que ces deux dossiers sont lancés, El Karama s’attaque à d’autres. Prochaine entreprise à privatiser : Kia City Cars, distributeur des automobiles coréennes KIA. Mohamed Ali Chekir n’a pas une seule minute de répit. De conseil d’administration en assemblée générale, en plus de toutes les réunions stratégiques et du suivi des filiales, ses journées s’avèrent insuffisantes pour lui permettre de souffler. Déjà, mi-août, les «changements » qu’il devait faire introduire à la tête de Dar Assabah lui ont pris beaucoup de temps et d’énergie.

Ce qu’il croyait n’être qu’une « simple relève» s’est révélé compliqué, défrayant la chronique et suscitant une levée de boucliers au sein d’une bonne partie du personnel, soutenus par le Syndicat national des journalistes. «L’un des actionnaires privés de Dar Assabah, souligne-t-il, avait tiré la sonnette d’alarme quant à la dégradation de la situation financière de l’entreprise et les déviations observées sur la ligne éditoriale de ses publications, mentionnant en plus des difficultés relationnelles avec le directeur général en titre. Celui-ci, nommé à titre provisoire, devait d’ailleurs passer la main, surtout eu égard à son âge avancé et à son état de santé. Des candidats potentiels avaient été approchés et proposés dans ce sens et le nom de celui qui a été finalement retenu a été communiqué, pour entamer les procédures d’usage et c’est là que les choses ont failli se compliquer. Heureusement qu’à présent, tout a fini par rentrer dans l’ordre ».

Pour Chekir, en dehors de la dimension politique et médiatique que ce genre d’affaires pourrait prendre, les changements de management font partie de sa routine, tant il s’y était habitué en plus de 30 ans de carrière. Il préfère avancer, surtout dans l’urgence et la spécificité du contexte actuel. Il est vrai qu’il a encore beaucoup de pain sur la planche.

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2 Commentaires
Les Commentaires
mohamed ali chkir - 01-10-2012 14:01

cher ami très bon article, mais attention ne t'exposes pas trop. bonne chance

FRANCOTTE Pierre - 01-10-2012 16:35

En qualité de Consultant agréé de l'U.E., j'avais à l'époque (avant la Révolution) engagé des pourparlers partenariaux avec la société pharmaceutiques ADWYA qui appartenait aussi à la famille MATERI. Puis-je savoir quelle est la nouvelle configuration de celle-ciet si, à votre avis, je peux reprendre le dialogue avec les nouveaux dirigeants. Merci beaucoup. Pierre P.FRANCOTTE

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