Opinions - 20.03.2011

Du talk show d'Hillary Clinton sur Nessma

Sans aucun doute, Nessma Tv a créé l’événement en recevant Hillary Clinton, pour un talk show qui a accaparé l’attention. Cette première, saluée par de nombreux téléspectateurs qui reconnaissent à la chaîne un réel dynamisme, n’a pas manqué cependant de susciter nombre de commentaires. De Paris, Hatem Nafti, ingénieur  en Génie Logiciel, nous adresse cette opinion.


Comme bon nombre de mes concitoyens, j’ai regardé jeudi soir le talk show organisé et diffusé par la chaine télévisée privée Nessma. Même si, à l’heure où j’écris ces lignes, les taux d’audience n’ont pas encore été publiés, je ne pense pas trop m’y hasarder en affirmant que Nessma a réalisé un de ses meilleurs scores depuis sa création. J’en profite pour me poser la question sur la méthode utilisée pour estimer l’audimat, la chaine n’émettant pas en Europe, les expatriés, comme moi, doivent se rabattre sur les sites clandestins de streaming.


Ne me faisant pas d’illusions sur les arrières pensées américaines, je me suis quand même intéressé à cette émission parce que, depuis deux mois, j’ai remarqué que Nessma se distinguait clairement de ses deux concurrentes : la chaine nationale peinant à se débarrasser de ses vieux démons et Hannibal TV privilégiant le sensationnel et les bas instincts à la qualité de l’information (l’interview humiliante du soi-disant fils de ZABA par le tristement célèbre Abderrazak Chebbi et l’exploitation de la souffrance humaine à des fins cupides en étaient les dernières manifestations). Il s’agit donc, dans cet article de m’intéresser à la forme du programme et au contenu journalistique de l’émission.


Tout d’abord, le format voulant vraisemblablement se rapprocher au maximum des talk shows à l’américaine, nous avons été servis : la forme du studio, la proximité avec le public, la position des journalistes, la décontraction affichée par l’invitée et les journalistes. Tout y était, la forme était (un petit peu trop) réussie, il ne manquait qu’Oprah Winfrey diront certains. 


Oui, mais sauf qu’on est en Tunisie et il semblerait que les producteurs aient complètement omis ce petit détail. Ainsi, dans le large panel sélectionné, aucune femme voilée n’était présente (certains ont en vu une mais ce n’était pas mon cas, et quand bien même ce serait le cas, elle n’a pas eu la parole), nos concitoyennes voilées sont-elles incapables de poser les « bonnes questions » ou revient-on tout simplement à l’ère de Ben Ali où l’on s’efforçait de gommer toute trace de cette frange de la population qui ne colle pas avec l’image de modernité du « pays du Jasmin » que l’on essaie de vendre depuis l’indépendance, comme si la question de la modernité se résumait au port du voila. 


A l’heure où les occidentaux se réveillent ahuris en apprenant que la Tunisie n’est pas faite que de vendeurs de jasmin et de plages de sable fin, on leur ressert cette image bien rassurante. Ce choix a-t-il été dicté par les américains ? Je ne le pense pas, même s’ils sont islamophobes, leur conception de la sacro-sainte liberté et de la laïcité repose sur le modèle Anglo-Saxon de communautarisme qui ne focalise pas sur les signes ethnico-religieux. A mon humble avis, il s’agit d’un excès de zèle de la part de la chaine qui ne va pas dans le sens de l’égalité dans les rapports avec l’occident. Par ailleurs, et sauf erreur de ma part, cette Révolution a été initiée et menée par la jeunesse déshéritée des régions intérieures du pays. N’y avait-il pas de jeunes capables de représenter cette jeunesse ? Aucun d’entre eux n’est-il capable de poser une question en Anglais, et si cela était vrai, ce que je ne pense pas, à quoi sert la traductrice, dont l’accent oriental me fait remarquer qu’elle n’est même pas tunisienne ? Veut-on, à tout prix accentuer l’exclusion de ces héros sans qui rien n’aurait été fait. Cette tendance s’illustre parfaitement dans la  la composition du conseil pour la réalisation des objectifs de la Révolution..


Ensuite, j’ai été plus qu’étonné par le choix musical qui devait meubler les « reportages ». Une chaine à vocation maghrébine n’a-t-elle pas eu d’autre choix que d’utiliser de la musique étasunienne pour parler d’une révolution Tuniso-Tunisienne qui s’inscrit dans un « Réveil Arabe » ? Si j’avais le choix, j’aurais préféré, quitte à servir les mêmes clichés, qu’on utilisât les morceaux de Malouf utilisés à profusion par le ministère du Tourisme ou l’ATCE pour promouvoir le régime du président déchu.


Puis viennent les questions, exclusivement féminines notera-t-on. A l’exception d’une, elles sont particulièrement stériles ou peu osées. On est dans le vague, la timidité voire dans l’allégeance. Vint ensuite la question surréaliste de la « Conciliation de Mme Clinton entre vie familiale et vie politique ». Même si cette question en a choqué plus d’un, elle s’inscrit parfaitement dans le format du talk show où l’invité se laisse aller à certaines confidences. Mais quand on sait que l’on a posé un lapin aux journalistes pour des questions, dit-on, de protocole, cette question devient moins prioritaire que d’autres. Des questions intéressantes, voire incisives, il y en a bien eu, mais après le départ de Mme Clinton. N’aurait-il pas mieux valu que ces journalistes interviennent directement sur le plateau ? Quand on apprend que bon nombre de bloggeurs, comme Emna Ben Jemaa, ont été invités puis désinvités, le soupçon et la méfiance envers la chaine ne peut que croitre. Vive la Liberté d’Expression !!!


A mon humble avis, Nessma a raté une occasion de faire une émission professionnelle et a préféré, pour des raisons d’audience, se contenter de vendre les mêmes stéréotypes et l’image erronée d’une élite tunisienne soumise et sans identité propre. Malheureusement, les grands gagnants dans l’histoire, sont les courants extrémistes de tous bords qui se délecteront à surfer sur ces gaffes. Merci qui ?

 

Hatem Nafti