Opinions - 16.03.2011

Une lecture des défis pressants de la Tunisie

La révolution de la liberté et de la dignité du 14 janvier 2011 a brutalement mis le peuple tunisien face à sa capacité de se prendre en charge par lui-même et à être acteur, lui qui a été pendant des décennies bercé par une logique du tout « parachuté », « décidé par en haut ».

La brutalité du choc n’a pu être amortie en raison du désert politique dans lequel se trouve le pays, avec l’absence de partis politiques capables d’encadrer la voie vers une nouvelle réalité politique, sociale et économique, voir des personnalités reconnues qui inspirent la confiance, qui ont la capacité d’intégrer les aspirations du peuple et qui ont le charisme suffisant pour se prévaloir d’un leadership et de proposer une alternative qui remet le peuple tunisien en confiance. La situation est telle que la Tunisie n’a pas pu faire l’économie de trois gouvernements successifs en moins de 50 jours !!

A ce stade et à en croire les avis et les sondages, les Tunisiens semblent plus rassurés, plus confiants qu’il ya quelques semaines. Mais est-ce suffisant pour retrouver la voie du travail, de la construction économique et sociale, en plus de celle de la nouvelle Tunisie politique ? La majorité semble croire en des lendemains meilleurs, mais beaucoup avec une peur profonde que l’équilibre précoce actuel ne bascule et engage le pays dans une spirale destructrice où la recherche de l’intérêt suprême du pays affichée pourtant par la plupart des acteurs, laisse la place à des agendas politico-politiciens vers une quête effrénée du pouvoir sans vrais projets viables, sans moralité, sans éthique. La feuille de route pour l’élection d’une assemblée constituante annoncée pour le 24 juillet 2011 est-elle garante de la représentativité, dans cette assemblée, de la voix du peuple, sans que certains acteurs à position hégémonique bien organisés, sans contre poids, ne prennent en otage l’assemblée et donc le peuple ? Est-ce que cette feuille de route peut aussi garantir que toute tendance aussi minoritaire soit-elle, puisse avoir sa voix dans cette assemblée ? S’agissant d’un objectif extrêmement important qu’est la mise en place d’un nouveau projet de constitution, il est impératif que la feuille de route puisse adresser ces préoccupations.

Par ailleurs, et afin de permettre à tout citoyen tunisien de faire son choix en connaissance de cause, et dans la mesure où le paysage politique a totalement changé après le 14 janvier 2011, il y a besoin de mettre en place sans tarder, une série d’espaces de débats, télévisés surtout, impliquant tous les acteurs potentiels. La régulation, dès maintenant, du temps d’antenne accordé à ces acteurs devient une nécessité pour assurer l’équité, et éviter ce qu’on observe depuis quelques temps par rapport à certains visages politiques qui ne quittent plus les plateaux des chaines télévisées tunisiennes !

Afin de permettre au tunisien de retrouver sa sérénité et la confiance en l’avenir, il est plus que capital que notre économie reprenne sa vitesse de croisière dans les meilleurs délais. Les emplois fragilisés par les évènements de Décembre à Février doivent être sécurisés. C’est une priorité aussi importante que celle qui consiste à en créer d’autres. Le cercle vertueux du développement économique doit être remis sur les rails : le travail crée la richesse, qui contribue, à son tour, à la création de nouveaux emplois. Il est tout aussi important que les acteurs sociaux assument leurs responsabilités historiques face à la fragilité de la conjoncture actuelle pour appuyer ce retour à la normale loin des surenchères et des tentations de récupération. Il ne faut pas que la ferveur de la révolution nous fasse oublier les réalités économiques dans lesquelles la Tunisie essaie de se faire son chemin avec pour seul atout le génie de ses enfants.

Une des grandes difficultés de la période actuelle est que le gouvernement en place soit un gouvernement de gestion des affaires courantes avec pour principal objectif « réussir l’élection de l’assemblée constituante ». Cette gestion suppose ne pas s’engager dans des choix stratégiques politiques, économiques et sociaux qui pourraient affecter durablement l’avenir de la Tunisie et lier l’action d’un gouvernement futur émanant des urnes et donc des choix du peuple tunisien. Ceci ne semblait pas être respecté totalement au vu de ce que nous avons observé auparavant au niveau de l’activité du gouvernement et des partenaires sociaux.

La question devient plus critique quand on essaie d’avoir une lecture du calendrier possible après même le 24 juillet 2011. Dans les meilleurs des cas, le peuple tunisien aura sa nouvelle constitution pour la fin de l’année en cours, ce qui veut dire que pendant une année au moins, la vie politique, économique et sociale aura été gérée dans une logique de gestion des affaires courantes. Au terme du choix de la nouvelle constitution et donc du modèle politique futur (sous entendu Présidentiel, Parlementaire, mixte, etc..), le pays se lancera dans le choix, par les urnes, de la politique économique et sociale qu’il voudra avoir pour la période de 4 ou 5 ans (selon ce que prévoira la constitution)  et donc l’élection de son Président et des forces politiques qui vont gouverner le pays sur la base d’un programme et donc d’un certain nombre d’engagements validés par le peuple. Dans le meilleur des scénarios, cette opération ne pourra se faire dans un délai inférieur à 9 mois, ce qui nous conduira à Septembre 2012 pour que la Tunisie puisse être dotée de façon démocratique de toutes les instances nécessaires à la gestion du pays.

Durant cette période, il est impératif que tous les acteurs politiques, économiques et sociaux soient au niveau de leur responsabilité historique vis-à-vis de leur pays pour faire en sorte que cette période se passe dans le respect des valeurs de la révolution et de celles qui nous rassemblent tous et qui font de nous tous un peuple unique. Il est tout aussi impératif que toutes les demandes qui peuvent émaner de tout un chacun d’entre nous, qui sont certes légitimes, restent dans le contour des prérogatives des instances qui gouvernent le pays en cette période de transition vers un pays démocratique.

Dans le même cadre, nous devons redoubler d’efforts pour rassurer les investisseurs étrangers qui ont fait le choix de venir créer des emplois chez nous, en martelant de façon systématique et à tous les niveaux que le peuple tunisien est et restera fidèle à ses engagements même si ces engagements ont été pris par un régime et un gouvernement devenus illégitimes, car tant qu’ils assumaient la responsabilité du pays, ils représentaient le peuple tunisien.

Notre révolution doit rester, comme elle a commencé, une révolution exemplaire à tous les niveaux. Son exemplarité est dans ses valeurs, son humanisme, son respect des droits de chacun, son sens de la responsabilité, sa quête du meilleur pour le tunisien en abolissant un régime abject, sans tomber dans le chaos.
 

M. Marrakchi
citoyen  tunisien