News - 13.02.2019

Habib Touhami: La crise de la démocratie représentative et la montée de l’abstention

Habib Touhami: La crise de la démocratie représentative et la montée de l’abstention

Dans plusieurs pays, la démocratie représentative est chahutée et sérieusement remise en cause. En prenant le contrepied de la démocratie directe dans laquelle c’est le peuple qui prend les décisions, la démocratie représentative s’était engagée à mettre en place un meilleur système politique. Au vu de ce qui se passe en Tunisie et ailleurs, le moins que l’on puisse dire est qu’elle devient de moins en moins représentative et de plus en plus indifférente aux problèmes vitaux du plus grand nombre. Jugement abrupt peut-être, mais qui exprime un ressenti largement partagé. L’augmentation de l’abstention là où le vote n’est pas obligatoire est un signe qui ne trompe pas. Le taux d’abstention aux élections est usuellement calculé en rapportant le nombre des citoyens qui se sont abstenus lors d’un vote au nombre de citoyens inscrits sur les listes électorales. Mais si on doit compter les citoyens en âge de voter mais qui ne se sont pas inscrits sur les listes électorales, les citoyens dont le bulletin de vote est comptabilisé comme blanc ou nul, le taux d’abstention effectif serait nettement plus élevé que le taux d’abstention « usuel ». Dans les pays où le vote est obligatoire comme le Brésil, la Turquie, l’Australie ou le Liban, le taux de participation est de 80% en moyenne. Il dépasse 90% en Belgique, Grèce, Luxembourg et Chypre.

Par contre, le taux de participation à l’élection présidentielle américaine du 8 novembre 2016 s’est élevé à 54,2 % seulement. C’est le moins bon depuis 2000, et quoi qu’il s’inscrive dans la moyenne des deux dernières décennies, sa baisse en 2016 aurait favorisé l’élection de Donald Trump. Le taux de participation aux élections de 2018 au Canada a atteint 67,1%, soit quatre points de moins qu’en 2014 et sept points de moins qu’en 2012. En France, le taux d’abstention au premier tour des élections législatives de 2017 a atteint 51,29% et plus de 57% au second. Entre 1958 et 2017, le taux d’abstention a ainsi été multiplié par deux. Emmanuel Macron a été élu en 2017 avec un taux record d’abstention pour une présidentielle : 26%. Cela remet à l’ordre du jour l’obligation légale de voter, à moins de donner, constitutionnellement, un sens politique concret à l’abstention et au vote blanc.  Les politologues et les sociologues dissertent depuis longtemps sur les raisons profondes de cette hausse. Les uns avancent le désintérêt grandissant des citoyens pour la chose publique, les jeunes en particulier, l’impact nocif des médias, la télévision en particulier qui formate le discours politique en fonction de ses propres formats, la peur générée par la mondialisation, le fatalisme face à un ultralibéralisme triomphant; les autres insistent plus particulièrement sur les effets de l’urbanisation, la montée du chômage, etc. Certes, l’augmentation du taux d’abstention n’est pas linéaire dans le temps, mais la tendance générale est à la hausse comme on vient de le voir à travers quelques pays bien différents par la taille, le régime politique et le mode de scrutin.

Partout, la classe politique perd en leadership et en charisme. C’est un fait. La race des héros de guerre et des mouvements de libération nationale, à qui le combat a conféré une légitimité supplantant la légitimité électorale, s’est éteinte. Fini aussi le temps où les tribuns et les enracinés dans le terroir et les convictions tenaient le haut du pavé dans les débats publics et les assemblées représentatives. Les voici remplacés par des politiciens interchangeables et convenus tenant des propos interchangeables et convenus, menant des politiques interchangeables et convenues. Quand il n’y a plus rien d’essentiel qui différencie les politiques socioéconomiques, quand l’alternance au pouvoir ne conduit à rien de positif, les électeurs n’ont d’autre choix que celui de ne pas choisir ou de choisir par défaut. C’est précisément ce que les Tunisiens ont fait en 2014. Le taux de participation aux élections législatives de 2014 a été de 70,4% selon l’Isie et de 62,6% au second tour de la présidentielle. Le nombre d’inscrits sur les listes électorales aurait atteint 5,3 millions selon la même source. Mais si on prend en considération la population de nationalité tunisienne en âge de voter en 2014  selon le Rgph, le taux effectif d’abstention avoisinerait les 53%. Ainsi le parti des abstentionnistes est devenu en 2014, et de loin, le premier parti politique tunisien. Certaines démocraties peuvent s’accommoder d’une telle situation, pas la nôtre, d’autant que la courbe de l’abstention a peu de chance de s’inverser en 2019. En un laps de temps relativement court, la jeune démocratie tunisienne aura accompli l’exploit rare d’accumuler toutes les faiblesses énumérées des démocraties représentatives en y ajoutant d’autres de son cru.

Si le taux d’abstention «effectif» aux élections de 2019 approche ou dépasse 60%, la démonstration sera faite que la démocratie tunisienne souffre d’une dégénérescence avancée, le comble pour une jeune démocratie. Depuis huit ans, l’exécutif patauge dans la gadoue, l’incohérence et l’incurie. C’est aussi le cas d’une ARP, produit d’un mode de scrutin aux législatives qui favorise l’élection de représentants, ou agités et inféconds ou rapaces et serviles. Quant au débat d’idées censé tirer la vie politique par le haut, il est absent dans les partis politiques, les médias et l’opinion publique elle-même. Finalement, la mort annoncée de l’idéologie pourrait bien annoncer la mort de la démocratie.

Habib Touhami


 

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