News - 03.02.2019

Tahya Tounes: Pour qui roule Selim Azzabi? (Photos inédites)

Tahya Tounes: Pour qui roule Selim Azzabi?

L’attelage semble être bien monté. A condition de garantir l’arrivée à bon port ! L’un postulerait à Carthage et l’autre à la Kasbah. Dans une inversion des lieux. Youssef Chahed, 43 ans, et Selim Azzabi, 40 ans, ont formé leur ticket pour les prochaines élections législatives et présidentielles. Le parti dont ils viennent d’annoncer la création, tambour battant, est censé emporter en leur faveur une adhésion majoritaire qui les doterait d’une confortable assise parlementaire au Bardo. Caractères complémentaires, mais à chacun son style. Chahed, agronome, discret sur l’essentiel, prend goût à la Kasbah et aux médias. S’il est connu du grand public, surtout depuis son accession à la tête du gouvernement, Azzabi, financier, resté longtemps à l’ombre de son mentor et président , Béji Caïd Essebsi, fait un usage graduellement mesuré des feux de la rampe. Zoom sur ce personnage discret.

A force d’encaisser, Selim s’est fait une carapace, ne serait-ce que d’apparence. Depuis son départ de Carthage, il fonctionne désormais à l’affectif, l’instinctif et l’impératif. L’affectif, en jurant ses grands dieux de rester fidèle à son Président. Quitte à en souffrir... L’instinctif, en se défendant bec et ongles lorsque Slim Riahi tentera de le traîner devant le tribunal militaire, pour complot contre l’Etat. L’impératif, sachant parer au plus urgent, au plus stratégique...

Le long road-show mené dans les régions l’a fait connaître auprès de nombre de Tunisiens. De loin, il s’impose comme quasiment l’unique tête qui dépasse toutes les autres, relèvent des observateurs. Récemment de passage à Paris, il a eu de longs entretiens, «informels» à un niveau élevé, expliquant le projet du nouveau parti « Tahya Tounès » et sa vision. Ses interlocuteurs qui le connaissaient déjà en fonction à Carthage découvrent alors une autre dimension de Selim Azzabi, disent-ils en off.

La grande question que tous se posent est de savoir quel rôle sera-t-il appelé à jouer à l’avenir ? Roulera-t-il pour Chahed? Se demandent en effet nombre d’observateurs. Le nouveau parti sera-t-il son parti ou géré pour compte?

La question centrale reste cependant essentielle : sera-t-il un parti résolument indépendant de Nidaa, ou un rassemblement pouvant un jour s’inviter au sein même de Nidaa et en constituer une composante essentielle avant de former avec lui le noyau d’un front centriste démocrate plus large ? 

L’ultime interrogation en voyant tous ces prédateurs qui s’abattent sur le parti en quête de mandat est de se demander quel personnel politique intègre et compétent «Tahya Tounes» sera-t-il capable d’envoyer au charbon du labeur et du don de soi, tant au Bardo qu’au gouvernement ? Et quelles politiques publiques pertinentes, audacieuses et efficientes saura-t-il proposer au pays ? Reprendre les mêmes et recommencer sera désastreux.

Chahed - Azzabi : retour sur des parcours croisés.

Une longue «complicité politique»

L’alliance politique Chahed - Azzabi ne date pas d’aujourd’hui et tous deux ne sont pas au premier parti qu’ils créent ou qu’ils rallient. Déjà en 2011, ils étaient, chacun de son côté, les fers de lance de deux formations qui fusionneront rapidement. Quelques jours seulement après le 14 janvier 2011, Selim Azzabi rejoignait le Parti Républicain, fondé par Abdelaziz Belkhodja, Mahmoud El May et Dr Walid Alouni. Il devait, selon le témoignage du Dr Alouini à Leaders, organiser et structurer le parti. Déjà, il commençait à prendre de la main. Youssef Chahed créait l’association la Voix du Centre, avec notamment Amel Belkhiria, Maher Toumi, Mouna Hizem et autres Kais Nigrou. Rapidement, Al Jomhoury et la Voix du Centre fusionneront et rejoindront le nouveau Pôle démocratique, Al Qotb. Ils y mèneront campagne pour les élections de l’Assemblée nationale constituante du 23 octobre 2011.

Début 2012, le PDP (Ahmed Néjib Chabbi, Maya Jeribi...), Afek Tounès, Al Jomhoury et la Voix du Centre fusionnent, adoptant l’appellation d’Al Jomhoury. Youssef Chahed et Azzabi sont déjà sur le podium. Des divergences entre Afek et le PDP ne tarderont pas à apparaître.

C’est alors qu’une centaine de militants conduits par Azzabi et Chahed quitteront les rangs pour rallier Nidaa Tounes en constitution. Tous deux s’engageront dans la campagne électorale, s’investissant intensément dans le recrutement, l’expansion du parti, et plus particulièrement la communication. Ils y feront leur apprentissage. Ridha Belhaj était alors directeur exécutif et Mohsen Marzouk, directeur de la campagne présidentielle. Connaissant de longue date leurs parents et leurs familles, le candidat Béji Caïd Essebsi repèrera le duo Azzabi et Chahed, appréciant leur énergie dévouée.

L’un à Carthage, l’autre au gouvernement, puis à la Kasbah

Une fois porté par les urnes à Carthage, il emmènera avec lui Azzabi et en fera, dès janvier 2015, le conseiller principal en charge du secrétariat général de la Présidence. Un an après, il le nommera en février 2016 ministre - directeur du cabinet, succédant à Belhadj, poussé à la sortie. Mohsen Marzouk était déjà parti, six mois auparavant.

Quant à Youssef Chahed, il sera nommé par Habib Essid en tant que secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Agriculture, chargé de la Pêche. «Ce fut pour moi la meilleure nouvelle», dira à chaud Azzabi. Chacun des deux fera son propre apprentissage du pouvoir, de l’administration et de l’Etat, sous le regard affectueux et bienveillant du président Caïd Essebsi. «Mon vœu le plus cher, nous confiait alors le président, c’est de préparer une nouvelle génération de dirigeants politiques et de les hisser progressivement aux commandes». Et de citer quelques noms dont les deux. Il nous le répètera avec plus d’insistance, fin mai 2016, alors qu’il cogitait déjà le départ d’Habib Essid. Un visiteur présent à cette même occasion le félicitera en lui disant qu’ils se bonifient chaque jour davantage qu’ils passent près de lui.

Cette bonification, Azzabi en bénéficiera pleinement. En quatre ans de pratique quotidienne au contact du Président à Carthage, il a eu une chance exceptionnelle qui lui a permis de capitaliser en si peu de temps une précieuse expérience. Chaque jour, tôt le matin, il était reçu par le Président pour lui soumettre le courrier, recueillir ses instructions et lui rendre compte de leur mise à exécution. Il assistait souvent à des audiences officielles, l’accompagnait parfois dans des déplacements à l’étranger et l’observait attentivement.

«C’est ce que nous permettait Bourguiba, dira un jour Caïd Essebsi. Il nous demandait de le regarder faire et d’en prendre exemple !»

Chahed aura lui aussi, mais dans une autre posture, cette chance d’initiation et cette confiance de promotion. Rien ne le prédestinait particulièrement à prendre la relève de Habib Essid en août 2016 et de former un gouvernement. Il en sera le premier (agréablement) surpris et fort enchanté. La première année à la Kasbah sera du pur bonheur, malgré quelques nuages passagers.

Mais, dès le mois de mai 2017, avec l’euphorie du Go Jo, le feu nourri des tirs croisés se fera entendre sur la place publique. Le torchon brûlera avec Nidaa, plus précisément entre Youssef Chahed et Hafedh Caïd Essebsi.

A chacun son dilemme cornélien

Depuis Carthage, Azzabi est dans son rôle auprès du chef de l’Etat, apportant tout le soutien requis par la Kasbah auprès de la Présidence. Ecœuré sans doute par la tournure prise par la situation à Nidaa, il n’était pas plus satisfait des dysfonctionnements relevés dans l’action gouvernementale et certaines décisions de Chahed. Progressivement, il se trouvera, lui aussi, dans un drame cornélien. Les reproches des uns, les insinuations des autres le mettent mal à l’aise. De toute sa finesse, il essayera d’éviter l’œil du cyclone, réitérant à la fois son exaspération des tensions et sa fidélité à son mentor et président Béji Caïd Essebsi.

De son côté, Chahed, de plus en plus confronté au directeur exécutif de Nidaa, se résoudra à «la riposte», et le fera publiquement à la télévision, fin mai. Son attitude à l’égard de Carthage montera d’un cran supplémentaire, revendiquant «l’exercice de ses attributions constitutionnelles». Il va persister et signer plus d’une fois, déclinant les «conseils» du Président. Ce sera le cas lorsqu’il décidera de limoger le ministre de l’Intérieur, Lotfi Brahem, sans attendre de le remplacer lors d’un remaniement ministériel, allant jusqu’à faire un passage en force à l’ARP pour arracher, haut la main, l’investiture du successeur de Brahem (Hichem Fourati), mais aussi en «précipitant» l’annonce du remaniement de son gouvernement, se contentant d’en «informer» le président Caïd Essebsi. Et il y aura bien d’autres actes.

Le départ

Selim Azzabi observait tout cela stoïquement, gagné de plus en plus, depuis juillet dernier, par le sentiment de n’avoir plus sa place à Carthage. Il se résoudra à présenter sa démission, fin septembre. Le Président lui demandera d’y surseoir, rapportent des proches. Une énorme bourde de Nidaa Tounes, le lundi 8 octobre au soir, sera la goutte qui fait déborder le vase. Le parti, s’érigeant à la place de la Présidence et se substituant à son  porte-parole officiel, s’était en effet fendu d’un communiqué de presse livrant des détails sur une rencontre entre le chef de l’Etat et le leader d’Ennahdha, annonçant une rupture du consensus et exprimant la position officielle au sujet du gouvernement Youssef Chahed.

Rebondissant sur ce communiqué jugé inacceptable, et ressenti comme un camouflet pour la Présidence et ses services, Selim Azzabi s’empressera de remettre le lendemain, mardi 9 octobre, tôt le matin, sa démission au chef de l’Etat. A 9 heures du matin, c’était scellé. Le président Béji Caïd Essebsi devait s’envoler mercredi 10 octobre pour l’Arménie, pour participer à Erevan au Sommet de la Francophonie. A la surprise générale, Selim, contrairement à ses habitudes depuis quatre ans, n’était pas à l’aéroport pour le saluer... Son départ de Carthage était alors consommé. A Nidaa, Slim Riahi et Ridha Belhadj prennent les commandes. La guerre est déclarée.

Les pires cabales à redouter

Vendredi 23 novembre, Slim Riahi lance une bombe politique et médiatique en annonçant avoir déposé plainte au parquet militaire contre Youssef Chahed et Selim Azzabi, notamment pour complot contre l’Etat. Un véritable séisme, ouvrant la voie à toutes les supputations. Mesurant la gravité des accusations portées contre lui, pouvant lui valoir la peine capitale, redoutant la pire des cabales, Azzabi, sa proche famille et ses amis étaient fortement déstabilisés. Chahed aussi, sans doute. Craignant de basses manœuvres, bien que convaincu de son innocence, et se sentant lâché par ceux qui, connaissant la vérité, sont censés le laver de tout soupçon, Azzabi était pris, légitimement, d’une véritable angoisse, largement partagée par les siens. Il n’en sera délivré que lorsque le président Caïd Essebsi le recevra à Carthage le 5 décembre pour lui affirmer que la Présidence n’est guère partie prenante dans cette plainte, lui témoignant son affection. Azzabi était rassuré. Il poussera un grand ouf de soulagement, lorsque le parquet militaire décidera, le 10 décembre, de classer l’affaire.

Coudées franches, ailes libres

Déjà en l’air depuis l’été, au moins, le projet de création d’un «mouvement politique» labellisé Youssef Chahed, commençait entre-temps à prendre forme. Il était porté par la nouvelle coalition parlementaire au Bardo et élargi à d’autres figures de divers courants et familles politique. Le noyau dur sera formé par nombre de ministres et conseillers de Chahed, et fortement alimenté par des dissidents de Nidaa. Rapidement, il sera le point de ralliement de nombreux déçus d’autres partis, notamment Afek Tounes. Perçu comme un choix par défaut, par rapport à Hafedh Caïd Essebsi, et considéré comme l’unique offre politique disponible pour le moment, ce « projet » commencera petit à petit à drainer des sympathisants, impatients de connaître sa configuration finale et son programme. Encore, sans concept précis, il n’était pas représenté dans les médias par des têtes et des voix parmi les plus respectées.

Comment attirer les meilleurs?

La démarche restait un peu tatillonne. Jusqu’à ce que Selim Azzabi se décide à s’atteler à la tâche, et en prendre le leadership opérationnel. Il commencera par une série de contacts avec des figures significatives, des chefs de parti, des leaders d’opinion dans les régions, le tout dans la plus grande discrétion, fuyant les médias. La feuille de route fixée, il passe à la phase publique avec une montée en puissance progressive. C’est ainsi qu’un road show se déploie sur les routes de Tunisie, dans un grand nombre de villes, selon un format en deux temps : un dîner restreint la veille et un meeting élargi le lendemain. Le déroulé est quasi identique : présentation sommaire du «projet» et écoute des réactions, avant de prendre date pour le Jour J. Prudent ou sincère, Azzabi, autant il fustige Nidaa, autant il réitère estime et considération ponctuées à Béji Caïd Essebsi. Il en fait une ligne rouge qu’il ne laissera aucun intervenant franchir. Alors que beaucoup d’autres de ses coéquipiers s’adonnent à fond à la critique du père-fondateur.

Ceux qui connaissent de près Selim Azzabi savent qu’il ne tient guère en haute estime tant de vieux chevaux de retour, champions de la transhumance politique, affidés patentés aux puissants successifs qui se pressent aujourd’hui pour poser à ses côtés. Il ne doit point ignorer ni leur passé peu glorieux, ni leurs ambitions démesurées. Connaissant leur activisme prédateur, il devine sans peine qu’ils balanceront de tout leur poids entre lui et Chahed. Ils ne cherchent qu’à se positionner en bonne place, avides d’une investiture pour le Bardo, d’un portefeuille ministériel ou d’une autre charge publique. Si dans un parti à la conquête du pouvoir, il faut avoir de tout, il faut surtout attirer les meilleurs. Selim Azzabi aura sans doute à le méditer matin et soir. Pour qui roulera-t-il en définitive ? Pour la Tunisie, répondront les siens !

T.H.



 

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1 Commentaire
Les Commentaires
Mohsen Khamari - 03-02-2019 15:47

Un proverbe Français dit: "Qui se presse n'arrive pas"

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