Opinions - 26.09.2018

Mohamed Kasdallah : Pour un service militaire adapté en vue de lutter contre la déliquescence de la société

Mohamed Kasdallah : Pour un service militaire adapté en vue de lutter contre la déliquescence de la société

Ce thème répond aux inquiétudes qui taraude une bonne partie de notre peuple ainsi que l’institution militaire sur l’affaiblissement du lien social, le délitement de l’esprit de défense, le désintéressement de la jeunesse tunisienne à la notion de citoyenneté et la désertification politique croissante que beaucoup constatent et ce, malgré les menaces de violence armée de plus en plus claires sur notre société.

Faut-il réinventer un service militaire pour le XXI° siècle?

Sans aucun doute. Mais avant tout, pourquoi un service militaire ? Celui-ci vise à apprendre à servir son pays par les armes au sein d’une organisation mandatée par la Nation et répondant à des règles particulières pour faire face à une crise majeure. Il concerne théoriquement tous les citoyens. Il est considéré comme l’un des principaux fondements de la citoyenneté car il est un témoignage fort de l’appartenance à la nation. Le prix consenti du sang, même très rarement versé, donne tout son sens à cette citoyenneté. Mettre en gage ce qu’il y a de plus précieux, sa vie, pour la communauté nationale est un critère fondamental  pour  être  un citoyen à part entière.

Il faut, toutefois rectifier l’intitulé du débat en commençant par distinguer le service militaire du service national.

  • Le service militaire a une vocation à apprendre à défendre son pays, donc à apprendre à se servir au moins d’une arme individuelle. Il est l’expression physique de l’esprit de défense.
  • Le service national couvrait tous les aspects civils d’une mise à disposition d’une main d’œuvre bon marché. Mais  être employé comme cuisinier dans une institution civile de la république dans le cadre de ce genre de service, est-ce vraiment apprendre à défendre son pays?
  • Quant au service civique, inclus dans le service national, il répond  aux aspirations individuelles de chacun mais non aux exigences d’une contrainte sociale et collective voulu par l’Etat et la Nation

De ce fait, il faut d’abord utiliser les termes qui définissent correctement l’objectif à atteindre et non à faire de la communication plutôt littéraire.

Des propositions ont été soumises aux décideurs dont, les plus récentes sont celles du Général  Meddeb (voir Leaders du 21/06/2018) sur la mise en œuvre d’un service national universel. Mais cela n’a pas semblé satisfaire grand monde. Peut-on éviter l’indifférence des  politiques en Tunisie? C’est loin d’être évident. A la décharge des contradicteurs, la cacophonie gouvernementale  a été  impressionnante.
Pour ma part, tout en étant favorable sur le principe, les difficultés me paraissent telles que ce projet semble très peu avantageux.

Ce que je remarque surtout est cette volonté d’éviter la contrainte et ne pas faire des citoyens-soldats à partir de ce service national universel. Peut-on concevoir, en effet, que l’esprit de défense ne soit que virtuel et qu’il ne prépare pas à défendre son pays y compris par les armes ? La défense de la Nation s’incarne avant tout par la contribution de chacun à la cohésion nationale. Cette contribution s’exerce notamment par l’accomplissement d’un service militaire en bonne et due forme et dans son acceptation originelle celle d’accepter les contraintes et les risques au nom et pour la collectivité.

Pour un service militaire adapté afin de revitaliser l’esprit de défense

Dans le système que je préconise, l’Armée s’engagerait à corriger les échecs de la famille et ceux de l’Education Nationale et aura vocation à préparer les jeunes recrues à assurer totalement leur statut de citoyens. Auquel cas, peut-on exclure de la citoyenneté l’aptitude à défendre son pays par les armes et sans doute à accepter aussi un certain sacrifice? De ce fait, le service militaire s’apparenterait plus à une période de  réserve militaire obligatoire qui doit être intégré dans le parcours de la citoyenneté, celui-ci ne peut pas ignorer la possibilité d’un  rappel sous les drapeaux, acte fort du citoyen, en cas de mobilisation face à un ennemi ou en cas de crise majeure.

Ceci étant dit, l’intérêt d’une forme rénovée du service militaire se justifierait pour plusieurs raisons:

  • Instituer un service vraiment égalitaire où personne ne peut échapper sauf, biensûr, ceux qui ne sont pas aptes à la vie en collectivité ou ceux qui ne sont pas admis pour des raisons de sécurité évidentes.
    Pourquoi, parexemple, les rejetons de la nomenklatura ne sont jamais inquiétés par la justice en matière de service militaire?
    Pourquoi, la très grande majorité des personnalités politiques, Chef du gouvernement en tête, ont choisi de l’éviter d’une manière ou d’une autre lorsqu’elles pouvaient encore le faire?
  • Revitaliser l’esprit de défense et irriguer le lien Armée – Nation
  • Permettre à des futurs décideurs de ne pas s’exprimer sur les questions de défense «sans savoir». Le service militaire devrait être un critère de choix pour être un élu ou un haut fonctionnaire.

Les trois modes  d’exécution du service militaire

Le système que je propose fait la distinction  entre trois catégories de jeunes en âge d’accomplir leur service militaire:

  1. La population estudiantine
  2. Les jeunes citoyens volontaires
  3. Les jeunes récalcitrants, les délinquants etles insoumis

Un service militaire adapté aux étudiants des deux sexes

A la différence de leurs concitoyens moins favorisés, ces élites et futurs cadres, doivent bien à la Nation quelques semaines (deux fois quinze jours) de leur vie compte tenu du rôle qu’elles auront à tenir dans leur carrière et des satisfactions de tous ordres qu’elles tireront de leur position dominante dans les différentes institutions de la République. Ainsi, tous les élèves des grandes écoles, tous les étudiants de la première année de la faculté jusqu’ en fin de master doivent faire une véritable «préparation  militaire» consistante avec des périodes d’insertion dans les unités et formations des trois armées. Quant au moment propice pour organiser cette formation militaire, il est peu vraisemblable qu’il soit  pendant les seules vacances d’été. Cela implique d’être imposé à l’Education nationale et Universitaire  de bousculer quelques habitudes et arrangements. Sachant que cette formation n’est pas tout à fait inédite, j’ai personnellement contribué, en étant jeune S/Lieutenant, à la formation de trois promotions d’étudiants en 69/70 à Sousse.

Un service militaire adapté aux jeunes volontaires

Il s’agit du service militaire habituel mais dont la durée est écourtée à six mois au lieu d’un an. Il est réservé aux jeunes citoyens qui se portent volontaires  pour  s’acquitter de ce devoir sans pression ni hésitation.

Un service militaire adapté aux jeunes  délinquants

Il va de soi que ce mode de service militaire ne s’adressera pas à tous. Il visera à remettre dans le droit chemin et à réinsérer des jeunes en échec scolaires, en échec de socialisation ou carrément insoumis.

Ainsi, à partir de l’âge de 20 ans, toute personne qui n’aura pas son bac, qui ne sera pas en apprentissage, ne sera pas en formation, ne sera pas en stage, ira faire un service militaire dit adapté d’une durée de 12 mois fermes, où il pourra réapprendre les règles de vie en commun. Il s’agit d’un dernier recours pour une jeunesse que  ni l’éducation nationale ne peut instruire ni les parents éduquer. C’est aussi une aide à ces jeunes pour qu’ils préparent leur  entrée dans la vie professionnelle comme dans leur vie de citoyen.

Imaginons d’offrir à des jeunes délinquants le choix d’être incarcérés ou de servir sous le drapeau pendant un an. Leur  insertion dans la vie active serait comprise  dans le «contrat» d’incorporation. Ils seraient encadrés par des officiers et sous-officiers de qualité, d’active ou en retraite, rodés à la mobilisation d’énergies récalcitrantes.
Aussi, tout citoyen ayant atteint 25 ans se trouvant en situation irrégulière vis –à-vis  du service militaire  est déclaré insoumis d’office. Ces insoumis seront affichés et recherchés par les services de sécurité et ne peuvent ni voyager à l’étranger ni postuler à un emploi.

Quelle discipline et quel règlement militaire  appliquer à ces appelés?

Les règlements d’aujourd’hui ont bien changé et, malgré ce que pourrait croire beaucoup de citoyens, plus âgés, l’autorité appliquée hier n’est plus applicable aujourd’hui. Pour éviter toute difficulté dans le respect de l’autorité avec des jeunes ignorants pour une partie d’entre eux, un certain nombre de règles, doivent être revus et adaptés par la «pédagogie militaire» afin de permettre aux encadreurs de s’imposer à cette jeunesse en décrochage  et de fait à l’écart des règles normales de la société.

Appliquant leurs propres règles, ces jeunes raisonnent bien souvent en fonction d’un rapport de force et au moyen d’une violence immédiate qu’une médiation de type  «assistance sociale» aura du mal à canaliser. Le régime de cet encadrement devra être  juridiquement  durci  sinon être différent des normes généralement acceptées.

Le défi est intéressant à relever mais il ne faut pas en rester à des effets d’annonce qui ne sont pas réalisables, au moins à la date d’aujourd’hui. Evidemment, le débat sur  un service militaire rénové pourrait être vite  enterré  par le fait du prince ou par des réflexions nocturnes d’un  «conseillé défense» d’un calibre surdimensionné..

Mohamed Kasdallah Col(r))
Membre fondateur d’ESSAF

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