Blogs - 04.09.2017

Tunisie : L'initiative sur l’égalité dans l’héritage était-elle opportune ?

Oui, la loi sur l’égalité dans l’héritage est opportune

Qui d’autre que BCE aurait eu, en ces temps troubles, le courage, que dis-je, l’audace, d’ouvrir la boîte de Pandore de l’égalité dans l’héritage en Islam  ? En 1400 ans, personne n’avait osé y toucher. Bourguiba, grand émancipateur de la femme tunisienne devant l’Eternel, s’y était essayé dans les années 70 avant de se raviser devant le tollé provoqué par son initiative. Aujourd’hui, c’est son épigone, qui remet l’ouvrage sur le métier en lui adjoignant le mariage de la musulmane avec le non musulman, avec, peut-être l'espoir secret de dépasser le maître.

Le 13 août,lorsque le président de la République fait son entrée dans la grande salle du palais de Carthage, l’assistance relativement clairsemée (des militantes féministes  avaient boycotté la cérémonie, reprochant au président de la République...de n’avoir pas tenu ses promesses électorales vis-à-vis des femmes)  était à mille lieues de penser qu’elle allait vivre un moment historique. Se détachant du texte qui lui a été préparé, le chef de l’Etat improvise un discours de près d’une heure. L’histoire en retiendra, probablement, deux mesures : la création d'une commission chargée de plancher sur «une  réforme de plusieurs dispositions du Code du statut personnel en vue de consacrer l’égalité entre les citoyennes et les citoyens conformément aux préceptes de l’Islam et aux dispositions de la Loi fondamentale » et l’annulation d’une circulaire remontant à 1973, en vertu de laquelle il est interdit à une musulmane d’épouser un non-musulman, devant mettre fin à une hypocrisie tunisienne qui a duré 44 ans : il suffit au conjoint non musulman de prononcer la profession de foi (chahada) devant le mufti de la république pour être reconnu comme musulman.

A peine, la commission a-t-elle entamé ses travaux que le débat est déjà lancé. En fait de débat, il s'agit d'une véritable levée de boucliers dans la plus pure tradition des controverses à caractère religieux où les invectives et les anathèmes tiennent lieu d'arguments. On y reconnaît d'ailleurs des réminiscences de la polémique qui avait entouré la visite de Bourguiba en Egypte, en mars 1965. A l’époque du nassérisme triomphant, parler de négociations avec «l’entité sioniste» relevait du blasphème. Depuis, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts du Nil : la guerre d'octobre 1973, la paix séparée avec Israël, «la répudiation» du panarabisme après la mort de Nasser. Mais une seule institution  n'a pas changé : El Azhar qui se présente comme l'instance suprême de l'islam sunnite et ses cheikhs  qui s'estiment aujourd'hui investis d'une mission quasi divine: s'en tenir aux textes, rien qu'aux textes en l'occurrence le Coran et la charia et en réduisant au minimum le travail d'interprétation.

Chroniqueur du Canard enchaîné dans les années 60 et 70, Henri Jeanson se targuait, sur le ton de la plaisanterie, de critiquer des films qu’il n’avait pas vus «pour ne pas être influencé». Quand les imams de la Zitouna dénonçaient dans les années 30, le livre de Tahar El Haddad sans l'avoir lu, un adversaire de Haddad a bien résumé cette position هذا على الحساب حتىنقرأ الكتاب) certainement pour ne pas être ébranlés dans leurs convictions ou quand ils refusent aujourd'hui à la suite des cheikhs d'El Azhar jusqu’à débattre de l'égalité homme/femme ou du mariage avec un non musulman, sous le prétexte fallacieux que les «textes sont clairs et ne peuvent pas donner lieu à exégèse» (une manière de fuir le débat), ils se positionnent résolument dans le droit fil du courant de pensée dominant de l'islam d'aujourd'hui, celui d'Ibn Taymiya et sa grille de lecture étriquée du coran.

Béji Caïd Essebsi a eu le mérite de faire bouger les lignes en suscitant un débat sur une question religieuse, donc à forte charge émotionnelle. Mais il voit se dresser contre lui, une partie importante de l'opinion publique arabe et tunisienne, à telle enseigne que même les parties qui avaient toujours défendu cette égalité ont mis du temps à se manifester à en juger par les réactions tardives et embarrassées de certaines associations qui se sont montrées sceptiques quant à son opportunité comme l'Ugtt. Procrastination, quand tu nous tiens.

BCE a-t-il choisi le bon moment pour lancer son initiative ? Il se trouve que les critiques qu'on lui fait ressemblent à s'y méprendre à celles-là mêmes qui avaient été utilisées contre Bourguiba en 1956 lorsqu'il promulgua le CSP. Bourguiba avait tenu bon, même si le pays était au bord d' une guerre civile. Son argument massue : quand il s’agit de réparer des inégalités flagrantes, il n’est jamais inopportun de s'y attaquer. En tout cas, BCE est trop avancé aujourd'hui pour reculer. Alea jacta est.

Hédi Béhi

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6 Commentaires
Les Commentaires
Bibi - 04-09-2017 18:26

Changer les taux d'héritage j'oserai pas donner mon avis, mais ce que j'ai vécu dans ma vie à mon entourage familier que la femme n'a pas bénéficié des ses droits en entier à l'héritage par rapport à ses frères; donc le mieux que pendant la préparation des justificatifs du décès pour obtenir l'attestation de décès du tribunal et parmi les pièces à fournir je suggère une déclaration signée par tous les héritiers qui justifiera l'héritage en entier, et de préférence que cette déclaration soit enregistrée au bureau des finances pour servir ce que de droit par la suite, de cette manière la femme aurait garantit légalement ce que lui appartenait.

Touhami - 04-09-2017 23:01

Une remarque sur le mariage de la femme tunisienne a un non musulman. A t-on oublié qu´il pose le probleme de la circoncision pratiquée en Islam (et judaisme). La ciconsision est un probleme insurmontable. Il ya un temps au Danemark on a posé sérieusement ce probleme pratiqué aux petits enfants, les juifs au danemark ont menacé de quitter le pays si cette loi est votée, depuis on en a plus parlé. C´est dire combien cette question est trés sensible. Autre chose est de detourner cette loi pour empêcher en Europe le mariage mixte. Il y en a beaucoup.

LEILA mANAI - 05-09-2017 11:22

Monsieur Touhami, la circoncision n'est pas une condition sine quoi non pour le musulman... C'est une sunna et non un fardh... Le problème qui se pose est beaucoup plus complexe que cela.... Maintenant les gens ont bien le droit de débattre de cela mais les arguments ne doivent être ni agressifs, ni mensongers; comme cette personne qui se pose en lumière pour prétendre éclairer les profanes : d'après elle Rokaya, la fille du Prophère (3ES) aurait été marié à un paien. MENSONGES... Rokaya était l'épouse d'un koreichite pendant un laps de temps avant le commandement qui l'interdit. Elle s'en étaitt tout de suite séparée. Mais un jour qu'il était en danger de mort il envoya pour la supplier de le protéger contre ceux qui étaient en guerre contre lui. Ce qu'elle accpta et c'était très courant alors, la parole d'un homme ou d'une femme (à égalité) pouvait garantir la vie de quelqu'un. On disait alors فلان يجير فلان ,,,, و ذلك يعنى أن المجير يضمن للمجار وقف العداء, Elle n'était pas du tout son épouse à ce moment là, le commandement coranique ne pouvait être tourné en dérision par la fille du prophète et donc le prophète... On n'arrivera à rien avec des "historiens à la manque" qui détruisent l'argument et dont la véracité et la crédibilité.

james-tk - 05-09-2017 16:14

Il était temps, grand merci à notre président BCE. Mettre les pieds dans le plat, c'est sans conteste, le bon moment, n'en déplaise à tous les hypocrites de Tunisie et d'ailleurs. C'est toujours le bon moment, pour réparer une injustice qui a trop perdurée, et ainsi, tordre le cou de l'obscurantisme islamique !

Touhami - 06-09-2017 01:32

Madame Leila, d´accord que c´est compliqué même si la circoncision n´a pas été ordonnée dans le coran même. Mais sachez que si vous ne faites pas attention. l´Occident Vous poursuivra jusqu´au "qualificatif" musulman. La vie pour l´occident c´est jouer un rôle avec l´idée de la supremacie toujours en tête. La contradiction insurmontable reside dans son comportement. Il n´acceptera jamais l´egalité avec quiconque en dehors de l´ Occident. C´est une partie ideologique qui se joue actuellement parceque toutes les autres (economie, culture, société) les a déjà gagnées.

Touaguine Ben Ali - 15-09-2017 22:29

C'est vrai Badji Caid Essebssi est président élu à l'unanimité mais il avait des frontières qu'il ne faut pas le dépasser et surtout lorcequ'il s'agit des cas religieux . Le cas de l'héritage est bien précisé noir sur blanc par notre Dieu .

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