Opinions - 14.08.2017

Pertinence des politiques économiques en Tunisie: des préalables s’imposent

Pertinence des politiques économiques en Tunisie: des préalables s’imposent

La Tunisie traverse aujourd’hui une période difficile sur les plans économique, social et politique. La plupart des indicateurs économiques sont inquiétants (déficit de plus de 5 milliards de dinars, taux d’endettement d’environ 70%, balance commerciale bien déséquilibrée et un dinar au plus bas). La situation sociale n’est pas meilleure.  Les écarts sociaux se creusent de plus en plus et la classe moyenne est bien affaiblie à cause de l’inflation des prix et du chômage. Le système éducatif qui était la fierté des tunisiens est aujourd’hui au bas des classements mondiaux et une fuite des cerveaux plus importante est observée ces dernières années (médecins, universitaires et ingénieurs notamment). L’accès à des soins convenables devient un luxe  et les caisses de sécurité sociale sont de plus en plus déficitaires. La seine politique aussi est marquée par des débats et des mouvements intra- partis politiques sans fin et plusieurs décisions critiques pour le pays sont restées en suspens (la réconciliation nationale). Devant ce schéma un peu sombre, le tunisien se trouve perdu, inquiet voir harassé et ne comprend plus comment et quand la Tunisie va se réveiller de son coma et se reconstruire.

Les problèmes qui sont à l’origine de cette situation préoccupante sont aujourd’hui bien connus et identifiés: corruption, économie parallèle, mauvaise gestion des ressources, manque de transparence, réconciliation nationale etouffée, etc. Face à cette situation, le gouvernement est entrain d’agir pour trouver des solutions. Cependant, les politiques et les stratégies économique et sociale menées  sont-elles suffisantes et pertinentes ? Permettent-elles de sauver le pays et créer un environnement favorable à la relance de l’économie nationale ?

La réponse à ces questions n’est pas évidente. Je suis persuadé que la situation est critique et qu’un cumul de problèmes rendent la charge lourde au gouvernement. Je suis aussi conscient que plusieurs actions très courageuses ont été conduites par le gouvernement qui méritent d’être signalées : comme la lutte contre le terrorisme, la campagne d’arrestation de personnes impliquées dans l’économie souterraine, la création d’une instance de lutte contre la corruption. Cependant, ces actions restent insuffisantes, manquent des fois de cohérence et ne sont pas à la hauteur des problèmes structurels handicapant l’économie. Le gouvernement ne peut pas, par exemple, lutter contre l’économie parallèle sans instaurer une stratégie claire et pérenne qui soit déclinée sur nos institutions et services publics (cf leaders : Quelle stratégie pour lutter contre l’économie souterraine).  Il ne peut pas aussi lutter contre ce fléau s’il ne donne pas l’exemple aux tunisiens en termes de transparence et de bonne gouvernance, en exigeant à ses membres de déclarer leurs situations patrimoniales et d’intérêt et en instaurant des institutions qui surveillent et moralisent la vie publique (leaders : Comment restaurer l’éthique dans la fonction publique). Le gouvernement doit être irréprochable s’il a envie de restaurer l’éthique et les pratiques de bonne gouvernance et assainir le pays. Certains comportements du gouvernement sèment le doute sur ses intentions et sur ses vraies motivations derrière ces arrestations de supposés trafiquants : Est-ce pour calmer les tensions sociales qui se sont déclenchées dernièrement dans les régions intérieures ? Est-ce pour soigner son image et s’enraciner ? ou enfin, est-ce pour donner suite aux recommandations du FMI à ce sujet ? Le tunisien pourrait légitimement s’interroger : si le gouvernement est sincère dans sa volonté de lutte contre l’économie souterraine, pourquoi alors n’a-t-il pas pris un ensemble de mesures très simples à mettre en œuvre comme la limitation et le plafonnement des transactions liquides, la restructuration ou la réintégration des bureaux de change clandestins, le changement des politiques de taxation des produits privilégiés par les trafiquants, etc. Ces mêmes questions sont aussi valables en matière de lutte contre la corruption. Tous les observateurs s’interrogent s’il y a une vraie stratégie pour combattre ces pratiques et si l’instance de lutte contre la corruption récemment crée est dotée des moyens nécessaires pour traiter les dossiers qui lui ont été soumis ? Ce n’est pas une série d’arrestation dans le corps de la douane ou autres qui vont dissuader les fraudeurs et corrompus. Mon dernier exemple porte sur la réconciliation nationale qui reste jusqu’alors non traitée ? et là aussi, les Tunisiens pourraient s’interroger sur les vraies intentions du gouvernement à ce sujet ? (cf Leaders : La reconciliation nationale : un sujet brulant, mais des solutions existent ?) Tous ces exemples montrent les défaillances du gouvernement dans ses politiques et actions pour régler les problèmes à l’origine de la récession économique et du malaise social dans le pays.

Ces constats nous amènent aussi à poser d’autres questions légitimes :  Le gouvernement manque-t-il de volonté pour traiter ces problèmes urgents ou se trouve-t-il handicapé par d’autres acteurs qui interfèrent dans son processus décisionnel ? Autrement dit, le gouvernement est-il indépendant dans sa prise de décision ? A-t-il la main libre sur tous les dossiers chauds du pays ?  Qui gouverne réellement en Tunisie : le président ? le gouvernement ? les principaux partis politiques ? le FMI ? Les trafiquants (cachés dernière certains acteurs ou partis politiques) etc. Il faut avouer ici que le schéma politique en Tunisie est complexe et ne facilite pas la tâche pour le gouvernement. En effet, plusieurs acteurs semblent influencer le processus décisionnel de ce dernier et chacun d’eux défend ses intérêts et ceux de ses alliés, ce qui ne correspond pas forcément à l’intérêt du pays. Aussi, n’oublions pas que les nouvelles élections législatives sont très proches (2019) et que chacun commence à se positionner et à faire ses calculs.

En tout état de cause, le gouvernement reste le premier responsable de ses politiques économique et sociale et doit assumer pleinement sa responsabilité. Sa plus grande faiblesse réside dans sa politique de communication qui reste très défaillante et insuffisante notamment pour les problématiques clés liées à la lutte contre la corruption, l’économie parallèle et la réconciliation nationale. Pour se prémunir contre toute influence politique  entravant ses actions, le gouvernement gagnerait à fixer des stratégies cohérentes et performantes pour ces problématiques et se rapprocher du peuple tunisien en lui expliquant les enjeux et les défis à surmonter. C’est ce rapprochement avec le peuple tunisien qui va lui donner la force et l’appui nécessaire pour conduire ses cambats. En effet, aucune politique économique ou sociale ne peut réussir sans qu’elle soit acceptée et soutenue par les Tunisiens. Pour avoir plus de crédibilité le gouvernement gagnerait aussi à instaurer de nouvelles pratiques de bonne gouvernance et à s’entourer d’une équipe de ministres irréprochables sur le plan éthique. Il gagnerait enfin à restaurer la confiance des tunisiens dans leurs institutions et administrations publiques et à créer un nouveau climat favorable pour le développement des affaires. Toutes les autres réformes recommandées par le FMI, sont certes utiles, mais ne peuvent réussir tant que 4 préalables ne soient assurés : 1- Mise en place de stratégies pérennes pour lutter contre l’économie parallèle 2- Et la corruption, 3- Assurer rapidement la réconciliation nationale en imposant des principes de sanction facile à mettre en œuvre et n’encombrant pas la justice et 4- Définir une charte d’éthique pour le gouvernement, l’assemblée nationale et la fonction publique et veiller à son implémentation via des institutions durables et indépendantes (cf : Leaders : Quelles issues aux problèmes économiques et sociaux du pays) . Il me semble que dans les cironstances actuelles, l’évaluation des actions gouvernementales doit être, en premier lieu fondée,  sur la capacité du gouvernement à instaurer ces 4 préalables et à rétablir la confiance dans le pays. Il est claire ici que ces objectifs ne sont que très partiellement atteints, voire pas du tout, des ajustements des politiques actuelles sont donc nécessaires.

En dehors de ces préalables, deux grandes réformes ou actions sont prioritaires par rapport à l’ensemble des réformes recommandées par le FMI. Tout d’abord, le gouvernement doit restructurer et moderniser la fonction et les entreprises publiques (dématérialisation, processus administratifs simplifiés, nouveau modèle de gouvernance fondé sur l’atteinte des objectifs, évaluation permanente des performances, etc). Ceci permettrait de réduire la masse salariale qui pèse lourdement sur le budget de l’Etat (50% des dépenses publiques) et surout d’améliorer les services pour les citoyens. Ensuite, il doit investir dans les régions intérieures afin d’assurer leur développement et réduire les écarts sociaux. En dépit de la difficulté financière et du niveau d’endettement du pays, il me semble que le gouvernement et les différents acteurs politiques sont à même d’atteindre ces objectifs et d’améliorer sensiblement la situation économique du pays s’il y a une vrai volonté politique et si tout le monde (citoyens et politiques) met la Tunisie avant tous calculs ou intérêts restreints. Rien que les fonds que le gouvernement auraient collectés de ses luttes contre l’économie parralèle, la corruption et les sanctions financières liées à la réconciliation nationale, peuvent vraiment améliorer les indicateurs économiques et permettre de réaliser des investissements dans les régions.
 

Dr. Riadh Manita
Professeur associé NEOMA Business School et Expert -Comptable

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