News - 02.08.2017

En Tunisie, La recherche va Bien ou Mal?

En Tunisie, La recherche va Bien ou Mal ?

Dans l’ère du temps de la causerie sur la recherche, je souhaiterai partager avec vous mes réflexions et réponses à la question qui m’a été posée: La recherche en Tunisie, Elle va bien ou Mal? Et, si on faisait parler les chiffres pour apporter une réponse à cette question? Qu’à cela ne tienne.

En consultant Scopus, la base de données transdisciplinaire del'éditeur scientifique Elsevier, nous apprenons que la Tunisie est à la 4ème position après l’Afrique du sud, l’Egypte et le Nigéria et ce, quelle que soit la durée d’analyse 20, 10 ou 5 années (l’année butoir étant 2016)Voir Tableau: Classement des pays d’Afrique en fonction de la production d’article ou review de 2011 à 2016 (source: scopus).

1 South Africa 85706
2 Egypt 75170
3 Nigeria 29737
4 Tunisia 26635
5 Algeria 20860
6 Morocco 18716
7 Kenya 11576
8 Ethiopia 8567
9 Ghana 7311
10 Uganda 6524

Classement des pays d’Afrique en fonction de la production d’article ou review de 2011 à 2016 (source: scopus)
Scopus nous apprend que la recherche en Tunisie a été et reste encore en tête du peloton maghrébinTAM (Tunisie, Algérie et Maroc) et se trouve derrière le peloton de tête constitué par l’Egypte, le Nigéria et l’Afrique du sud. On aura produit sur les 20 ans(voir figure) 49378 publications dont 40546 l’ont été sur les 10 dernières années et 26635 sur les 5 dernières années. En comparaison avec le Nigéria, l’Egypte et l’Afrique du sud, la Tunisie fait moins, au mieux de 10.4%, au pire de 71.2%.

Dans le peloton Maghrébin TAM, la co-affiliation pays est «Francophone» alors que pour le peloton de tête elle est «anglophone». Le pourcentage des publications Tuniso-Francaises est à deux chiffres atteignant le tiers; ce qui dénote d’une forte coopération avec la France. La co-affiliation pays des publications avec l’Arabie saoudite a doublé (actuellement à 6 %) suite à la forte immigration scientifique post-révolution vers cette destination.

Figures. Les publications (article ou review) des 6 premiers pays d’Afrique en fonction de la période d’analyse 20, 10 ou 5 années (source Scopus)

Dans le Peloton de tête, les co-affiliations sont anglophones; homogènes à un chiffre pour le Nigéria (dont la recherche semble ne pas être dépendante des coopérations), privilégiées avec l’Arabie saoudite terre d’exode scientifique pour les égyptiens depuis longtemps, et orientées vers la Grande Bretagne et les états unies d’Amérique pour l’Afrique du sud.
La production Tunisienne à affiliation unique (tunisienne) qui serait le fruit de projets de financement purement tunisien est de 35 % sur les 20 ans, 33% sur les 10 ans et 27% sur les 5 dernières années. Ces résultats nous indiquent que depuis 20 ans la politique de la recherche n’a pas changé et si elle l’a été, elle n’est pas réussie puisqu’elle n’a pas engendré un accroissement de la production. Elle serait même en chute suite aux évènements de 2011vécus par le pays et à mon avis continuerait à l’être du fait de la réduction drastique qu’ont subi les budgets des laboratoires de recherche (divisés par 2).

Nous apprenons également par Scopus que le top 3 des publications par sujet est invariant et que les pourcentages sont 31% pour la Médecine, 16% pour l’Engineering et 14% pour l’Agriculture et restent dans ces ordres de grandeur depuis 20 ans avec un léger glissement vers le bas. Ces infos nous indiquent que les priorités, les budgets alloués et leurs résultats sont vraisemblablement restés les mêmes.
Ce que ne disent pas les chiffres c’est l’éparpillement des moyens matériels (Appareillages lourds et équipements d’analyses) qui ne servent pas une communauté plus large que le labo qui les a. Que ces équipements sont mal et des fois très mal entretenus, probablement par absence des postes de techniciens et ingénieurs de recherche.

Ce que ne disent pas les chiffres c’est les difficultés que rencontrent les enseignants chercheurs à remplir leurs tâches de recherche quand celles de l’enseignant remplies ; les techniciens de laboratoire et les agents de l’administration partis en vacances (universitaires et estivales) freinent la progression des chercheurs même les plus courageux d’entre eux qui bravent la chaleur et rejoignent les labos pour travailler. Heureux sont ceux qui sauvent le mois de juillet en partant à l’étranger dans un laboratoire d’accueil.

Ce que ne disent pas les chiffres c’est le système d’information du ministère qui est obsolète, les infos d’opportunités de projets n’arrivent pas ou quand elles arrivent, tard. La rétention d’information à un niveau ou un autre fait également rater aux chercheurs des opportunités de collaboration et de mise en place de projets.

Les chiffres quand ils n’auront pas dit tout cela, ils ne diront pas non plus la lourdeur administrative que rencontrent les chercheurs pour effectuer des participations à des congrès et des séjours scientifiques sujets à des autorisations préalables nécessitantdans certains cas7 signatures (vous l’avez bien lu 7), à croire qu’on est dans une prison à ciel ouvert. La visibilité du chercheur et de ses travaux est entravée par cela et par le manque de moyens financiers. Je peux témoigner par moi-même que mes contributions ont été acceptées dans des congrès internationaux, et je n’ai pas pu m’y rendresuite à un refus ou dossier non traité dans les temps par l’administration à ses différents niveaux.

Et pour finir, les chiffres ne nous diront pas que le ministère au lieu de discuter de la politique de la recherche en Tunisie, de ses forces et de ses faiblesses avec les chercheurs concernés en place en Tunisie, il va chercher nos confrères tunisiens travaillant à l’étranger (pour lesquels j’ai du respect) pour discuterde choses locales qu’ils ignorent, c’est la réflexion qu’a eu un de ces confrères qui a fait plusieurs éditions de ce RDV tenus dans des hôtels luxueux de la place.

Quand on aura su tout cela et vu comment le ministère de l’enseignement supérieur n’honore pas ses chercheurs ni vivants ni morts, on comprend le malaise de cette famille. Professeur Sassi Ben Nasrallah est parti discrètement, paix à son âme. Il est le deuxième de la liste scopus des scientifiques tunisiens qui ont publié le plus (235 articles et reviews) et a été directeur de plusieurs institutions. A part l’annonce du décès par le ministère reprise par Business News, je n’ai rien lu. Est-ce une défaillance de communication ou une indifférence?

Si je brosse ici un schéma assez sombre de notre vécu, les personnes bien intentionnées sauront que c’est pour mieux agir et corriger et c’est dans ce cadre que je m’inscris.

La question «La recherche en Tunisie va bien ou Mal?» reste posée et à chacun son interprétation.
 

Nihel Ben Amar

Professeure en Génie Chimique à l’INSAT

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7 Commentaires
Les Commentaires
Mounir Charfi - 02-08-2017 16:20

Une analyse quantitative exhaustive et instructive. Merci Pr. Nihel Ben Amar. Mais qu'en est-il de la qualité des recherches tunisiennes ?

nebli youcef - 02-08-2017 16:40

Ce que ne disent pas les chiffres, c'est également le fait que les recherches audacieuses et combien fécondes, du moins dans les domaines du management, ne retiennent ni l'intérêt de la plupart des professeurs, ni l'intérêt du Ministère encore moins des revues françaises de gestion car tout simplement elles sont originales et sortent des sentiers battus. Il paraît que l'argument d'autorité et la pluralité des voix sont encore considérés comme des critères objectifs de vérité alors qu'il est démontré, depuis les Modernes (Bacon, Descartes et Montaigne), qu'ils s'agit plutôt des critères subjectifs de vérité et sources majeures à l'erreur. J'aimerai bien savoir l'avis du Professeure Nihal Ben Amar, auteur de cet article si intéressant. Plus précisément, si elle a observé également ce phénomène dans son domaine.

Boughzala Habib - 02-08-2017 19:35

Un article pertinent... Des passages m'ont fait rire ... La recherche en Tunisie n'a jamais été si mal, du moins dans le domaine scientifique. Un ministère de tutelle complètement désintéressé. Aucune volonté de promouvoir, d'innover. Pire, une volonté de castration manifeste. Je ne veux pas aborder le volet maintenance du materiel lourd et consommable !!! Les statistiques présentées reflètent une inertie en décroissance inexorable. Nous sommes entrain de puiser dans nos réserves qui seront bientôt finies. La recherche en Tunisie est en AGONIE. Le pire est à venir malheureusement.

nihel ben amar - 03-08-2017 14:30

Monsieur Mounir Charfi. La qualité des publications ? Ça c'est un autre problème. Les chiffres donnés plus haut correspondent à des travaux de bonnes qualités. L'éditeur elsevier est sérieux, Les publications sont évaluées et à la lumière de l'évaluation elles sont publiées ou pas.. Il y a ce qu'on appelle les publications de passage, les chercheurs payent pour publier dans des journaux qui ne sont pas toujours bons (l'évaluation y est légère voire absente) et les utiliser dans les passages de grade. L'évaluation du chercheur par le nombre de publications produites est universelle. Aux USA ou j'ai effectué un séjour scientifique, j'ai souvent entendu ce qui est devenue presque une doctrine "publish or perish" (publier ou périr). Et Dans cette course à la publication, la médiocrité se répand. Mr Nebli Youcef, je ne discute pas les spécialités car chacun prêcherai pour sa paroisse. Ce qui est sur c'est qu'il y a des disciplines ou il est plus aisé de publier que dans d'autres. Le management à mon sens est transversal et touche tous les domaines, les publications pourraient être aussi diverses que variées. Cordialement chers confrères.

Habib Kraiem - 03-08-2017 21:38

Tout c'est bien. Mais la question que je me pose, et ça a été souligné dans l'article, qu'est-ce que ces recherches et articles ont apporté à l'économie nationale, notamment en matière de brevets (valorisés) ou d'applications pertinentes dans l'économie? A mon avis, le problème ne réside pas dans le nombre de publications mais dans l'aboutissement et l'impact de la recherche sur l'économie, l'investissement et l'emploi, mais dans la coordination de la planification de la recherche qui, souvent, est soumise à une double tutelle, celle du MESRS et celle les autres ministères techniques (Agriculture, santé, industrie, environnement, etc..). En effet, il y a tellement de chevauchement dus au cloisonnement des institutions de recherche qui se traduit par un gaspillage des ressources et des efforts doublé d'une utilité superflue pour la collectivité nationale. Bien entendu, il y a d'autres causes sous jacentes ou indirectes liées à l'exiguïté du marché national, la mentalité des investisseurs/homme d'affaire, la motivation des chercheurs, etc...

nebli youcef - 04-08-2017 11:14

Professeure Nihal Ben Amar, permettez-moi d’abord de vous remercier vivement le fait d’avoir pris la peine de répondre aux commentaires de vos confrères. Vous avez touché plusieurs points cruciaux sur la recherche. Il est vrai que «l’évaluation du chercheur par le nombre de publications produites est universelle ». Cependant, faut-il concéder que l’universalité ou le consensus comment est plutôt un critère subjectif de vérité tout en ayant l’apparence d’un critère objectif. Les USA n’est pas un bon référentiel de jugement. Le point fort des américains est la psychologie qui est utilisée, entre autres, à des fins mercantilistes. Ils savent vendre leurs produits (biens, services et savoir intellectuel) même s’ils sont de mauvaise qualité. Je considère que le premier facteur et pilier d’une recherche de qualité réside dans la méthode de recherche utilisée qui doit être appropriée à la problématique traitée tout en répondant, autant que faire se peut, aux préceptes de la logique. Or, la majorité des recherches utilisent des méthodologies non appropriées dans la mesure où elles s’inscrivent dans un courant épistémologique le plus en vogue (Le positivisme) qui ne peut être universel. S’il ya un courant qui peut frôler l’universalité, c’est le bien le courant rationaliste. Et s’il est un point sur lequel tous les chercheurs peuvent se mettre d’accord, c’est le fait que tous refusent et rejettent, de façon catégorique, l’approche rationaliste, sans pour autant connaître la thèse du fondateur du rationalisme (Descartes). Or, nous considérons, devant les limites de la revue de la littérature, qu’il importe de posséder les travaux de nos prédécesseurs sur la problématique posée avant de penser à la recherche de terrain (RT). Par suite, le rationalisme ne peut être que nécessaire dans la majorité des cas. Il permet notamment de bien comprendre les travaux d’autrui, de réduire le vaste étendu de divergence entre les auteurs (réduit le risque d’erreur) et de bien choisir et définir la forme de l’expérience savante à adopter dans la RT. Les chercheurs ne sont même pas conscients de l’existence de la logique appliquée, condition sine qua non de rigueur. Cela explique pourquoi la plupart des professeurs jugent les recherches selon la forme et négligent le contenu. Qui sont les évaluateurs des revues dites scientifiques, même si elles occupent les premiers rangs de classement et de renommée ? Ce sont bien des professeurs classiques (âgés) qui ne connaissent pas nécessairement les nouvelles approches méthodologiques encore moins la logique appliquée. Si l’on prend en compte de l’ostracisme corporatiste du corps des enseignants et de ceux qui sont chargés d’en garder jalousement l’entrée, on peut imaginer les recherches véritablement originelles, audacieuses, révolutionnaires et ô combien fécondes n’ont pas droit de cité. L’on peut comprendre alors les remarques du Professeur Habib BOUGHZALA : « La recherche en Tunisie n'a jamais été si mal, du moins dans le domaine scientifique. Un ministère de tutelle complètement désintéressé. Aucune volonté de promouvoir, d'innover. Pire, une volonté de castration manifeste ». Oui, je suis tout à fait d’accord avec vous que le management « est transversal et touche tous les domaines ». Mais cela n’empêche pas qu’il devait être l’objet d’un enseignement spécifique ayant comme finalité des produire des experts en organisation qu’aucun autre type d’expert puisse y parvenir sans le parcours universitaire approprié au management. Faut-il concéder que le parcours actuel (avec le système LMD) n’est pas en mesure de produire de véritables gestionnaires. Pour de plus amples détails et explication sur ce volet, je vous invite à lire un article publié sur le journal Leaders qui s’intitule : « Et si les enseignants-chercheurs en gestion assument leurs responsabilités vis-à-vis le paradoxe suivant : la société continue à ignorer le diplôme en gestion tout en reconnaissant l’importance cruciale des sciences de gestion !? »

Chermiti - 07-08-2017 01:16

Chère collègue, je vous félicite pour votre article. Toutefois, les questions relatives à la politique de la recherche scientifique du pays, et en particulier aux structures qui ont existé et qui étaient plus ou moins opérationnels et relativement efficaces auraient pu être mentionnés. il s'agit notamment du Conseil National de la Recherche, au CNEAR, etc. De nos jours, on assiste à un véritable éparpillement des structures, des programmes, des équipes et des moyens; alors que dans les pays développés on assiste plus à la fédération de tous les moyens. Je cite, et en connaissance des causes, le système de la recherche agronomique en Tunisie, n'existe dans aucun pays du monde. Je présenterai plus de précisions très prochainement. Ajouter, à tous cela, les moyens financiers dérisoires accordés à la recherche. Tout cela signifie, que l'évaluation de la recherche sur la base des articles publiés peut ne pas avoir de signification.

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