Opinions - 12.06.2017

De la grande muette à la grande pipelette : l'institution militaire face aux réseaux sociaux

De la grande muette à la grande pipelette : l'institution militaire face aux réseaux sociaux

Aujourd’hui, la facilité d'accès aux réseaux sociaux (Internet), semble provoquer un déliement des langues: plus un seul événement, heureux ou malheureux, qui ne soit pas l'objet de commentaires sur le Net. Au sein de la communauté militaire, le phénomène semble prendre des niveaux disproportionnés. L'abondance de commentaires que ces moyens permettent, au lieu de contribuer à la diffusion de l'information et faciliter le dialogue entre frères d’armes, semble faire perdre à l'Armée sa réputation de grande Muette pour devenir une "grande pipelette ».

En fait, l'Armée a été toujours une grande pipelette. Chaque régiment, base aérienne, ou bâtiment à toujours eu ses espaces de "convivialité «appelés mess, carré, cercle, club, regroupant qui les officiers, qui les sous-officiers. Ces espaces ont permis toujours d'expurger beaucoup d'états d'âme. Mais la quasi-totalité des discussions restait dans un cercle fermé. Aujourd'hui une partie de ces discussions se déroule désormais sur les réseaux. Dépassant ainsi les murs de nos casernes.

Je tiens à dire aux militaires en particulier que si j'ai évoqué ce sujet, je n'ai nullement l'intention de déclencher je ne sais quelle polémique que ce soit, c'est en partie de leur témoigner ma plus vive admiration pour l'engagement qu'ils prennent quand l'honneur de l'Armée et des militaires est bafoué. C'est aussi en tant qu’ancien, pour leur apporter un soutien dans une société qui, depuis 60 ans, n'a fait que les dénigrer au nom d'un antimilitarisme naïf. Peu de responsables politiques reconnaissent que leur grand confort et leur liberté dépendent des soldats qui souffrent pour la protection du pays, sachant que certains le paient parfois de leur vie ou en gardent de dramatiques séquelles physiques et psychologiques.

Toutefois, l'abondance des écrits sur le Net rend plus difficile le discernement sur la subjectivité et la véracité des propos. Aussi, l'utilisation des réseaux sociaux, même basée sur l'anonymat, n'est pas sans risques.

Le premier risque provient de la capacité de chacun à s'exprimer sur des décisions ou des situations qui ne sont pas de son niveau ou de sa compétence. En effet. l'importance des avis, parfois exprimé sous l' anonymat, n'est pas pondérée en fonction du niveau de responsabilité de ceux qui les expriment. Or des avis formulés maladroitement ou reposant sur une vision parcellaire du problème peuvent être utilisés par des détracteurs pour décrédibiliser le sujet, voire, au final, décrédibiliser l'institution. Le meilleur exemple à cela: les avis exprimés sur l'emploi de l'armée et la conduite à tenir par les soldats dans la protection des champs pétroliers ou miniers.

Le deuxième risque réside dans le degré de sensibilité des informations divulguées sur le Net. En effet, même involontairement, certains commentaires peuvent mener à des violations du secret professionnel. Plus grave encore, ils peuvent engager la sécurité. Par exemple et simplement évoquer les effectifs et les équipements mis en œuvre.

Face à ces risques, il ne s'agit pas de cultiver une antipathie ou une aversion contre ces moyens, qui, exploités avec recul peuvent contribuer au rayonnement de la "Res Militari" et constituer un lobby intéressant pour le prestige de l'institution. Ils restent des moyens d'expression utiles et deviennent même une soupape de décompression en ces temps difficiles. En réponse aux risques qu'ils développent, les militaires doivent faire preuve d'une nécessaire retenue dans leur bavardage sur les réseaux et refuser d'être la caisse de résonnance de l'ennemi car au nom des grands principes de la liberté d'expression, on fait naïvement le jeu de ceux qui veulent nous détruire.

Attention! La Grande Muette veut donner de la voie!

Force est de constater que l'idée de grande muette n'a pas de consistance, et qu'il existe chez les militaires une capacité indéniable et un attrait profond pour s'exprimer par écrit. Ce n'est pas manquer de modestie que d'affirmer qu'il existe des officiers de très haut niveau intellectuel. Ce serait faire injure à une multitude d'officiers que de tenter de dresser une liste exhaustive de tous les auteurs- Officiers sur le Net, car on en oublierait beaucoup. Cette excellence de leur niveau est démontrée par la qualité des réflexions et commentaires qu'ils expriment sur les réseaux.

Malheureusement, conjugué à la nature du métier des armes, à une mauvaise conception du devoir de réserve et une absence d'incitation à l’expression, tous ces facteurs concourent à maintenir en l'état la légende de "Grande Muette".

Mais dans le contexte actuel marqué par la profusion d’information, on remarque un réveil, quoiqu’encore discret, de la participation des officiers sur les différents sujets grâce à la possibilité technique exponentielle offerte par les moyens modernes de communication. Néanmoins, la mauvaise maîtrise des outils de communication limite énormément leur expression. Personnellement, et je pense la plupart de gens de ma génération, je n'arrive à exploiter que 5% des possibilités offertes par ce PC entre les mains. Je fais appel souvent à mon petit fils (YACINE) âgé de 10 ans pour me dépanner et il le fait aisément.

Cette prise de parole publique est un signe de bonne santé démocratique. En tant que citoyen, l'officier est appelé à agir et à s’exprimer après plus de 60 ans où la liberté d'expression est paradoxalement bridée.

Pour elle - même l'institution à besoin de s'exprimer pour structurer sa pensée. Si en effet, nombre d'officiers dotés de grandes quantités intellectuelles développement des réflexions pertinentes sur les questions de défense, il est essentiel qu'ils confrontent ces idées entre eux. La réflexion collective progressera par le débat qui pourrait survenir avec d'autres officiers.

La société a besoin de l'expertise des chefs militaires à qui est confiée la mise en œuvre du monopole de la violence légitime. Nous sommes les émanations de la Nation, et devons éclairer le débat démocratique par notre expérience, notre formation.

L'expression des officiers est maintenant une réalité. Il est important de poursuivre les efforts entrepris.

Enfin pourquoi ne pas proposer une incitation interne à la prise de parole au sein de l'armée en créant un blog ad-hoc. La hiérarchie peut créer les conditions pour favoriser l'expression des plus ou moins jeunes. Un Officier pourrait ainsi être évalué dans sa carrière sur sa capacité à participer au débat public dans son domaine de compétence.

Mohamed Kasdallah

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1 Commentaire
Les Commentaires
naceur gherissi - 13-06-2017 00:30

Je pense qu'il faut démolir le mur "psychologique" qui a été construit durant les 60 ans de dictature. Ce mur a bien séparé les 2 mondes civil et militaire et a participé à claustrer chacun de ces 2 sociétés, sous le faux prétexte de la sécurité et les secrets militaires. Or de nos jours, et avec les "mutations" technologiques de tout genre, cette séparation entre civil et militaire n'a plus de sens. Notre pays a aujourd'hui besoin de l'apport de tous les tunisiens et tunisiennes, sur tous les plans. Regardons par exemple le domaine de l'ingénierie, plein de jeunes sont diplômés chaque année et partent avec leurs idées de projets et leur savoir faire, vers l'Europe et l'Amérique. J'en ai rencontré, quelques uns, en France, qui travaillent dans des centres de recherche, au service de l'armée française. La-bas on n'a pas ce complexe de secret militaire et tout le baratin qu'on entend chez nous. Sincèrement, il est grand temps pour que l'institution militaire entame des changements dans Les méthodes d'enseignement, la recherche, le partenariat avec le privé. Je prends les cas de l'industrie militaire : on sait tous qu'en Tunisie des entreprises offshore fabriquent des composants qui servent dans l'industrie militaire de l'occident, pourquoi pas des industriels tunisiens pour fabriquer de l'armement, pour l'armée nationale et pour les pays de la région. Je peux citer des centaines de matériels militaires qui peuvent être fabriqués en Tunisie. Une entreprise à Bizerte a reçu une commande pour fabriquer des canons de chars pour l'Allemagne! ! Vous ne pensez pas qu'elle ne sera pas capable de fabriquer des casques lourds pour nos soldats !.? Les gilets pare balles vous pensez que c'est difficile à fabriquer, qu'on sait que zodiac automobile Tunisie fabriquait, quelques années en arrière, des milliers d'airbags par jour. C'est le même principe de fabrication avec mes machines de coupe et de couture industrielle. .. Je prends aussi le cas des drones, là où nos jeunes ingénieurs maîtrisent la fabrication et les applications, pourquoi pas tout cela ne sera pas exploité par notre armée. .. Pour finir, je pense qu'il faut encourager surtout les jeunes à passer leur année de service obligatoire, dans des conditions décentes, comme on le voit dans les armées du monde. ..

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