News - 23.09.2016

Sadok Belaid: Pour la création d’un institut de recherche sur les religions

Sadok Belaid: Pour la création d’un institut de recherche sur les religions

1- Disons-le tout de suite: l’idée n’est pas nouvelle. Il y a plusieurs décennies, des universitaires de renom ont milité pour la création d’une telle institution et même se sont-ils risqués à plaider la cause auprès des dirigeants de l’époque, sans grand succès, hélas : les circonstances politiques, culturelles, bureaucratiques et financières se sont conjuguées pour la rendre impossible, pour ne pas dire « la mettre en échec »… Il faut dire que, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, un nombre important de courageux universitaires ont entrepris, à titre individuel ou collectif, des recherches remarquables dans ces domaines, publiées ou à paraître et dont la Tunisie peut à juste titre s’enorgueillir. A l’Université des Lettres, des Arts et des Sciences humaines et sociales de Tunis, notamment, une grande école tunisienne des études islamiques s’est constituée et qui a brillé autant par le haut niveau et la qualité scientifique de ses recherches que par leur détermination à abattre les obstacles à l’organisation de ces recherches, en produisant des œuvres iconoclastes et qui bousculent, avec quelque audace parfois, les plus solides des tabous en la matière…

2- Pour autant, la situation ainsi faite à ces études et recherches si importantes pour la connaissance de notre identité, de notre histoire, pour la redécouverte de notre patrimoine, de notre culture, de notre civilisation, dans toute leur richesse, est loin d’être satisfaisante et, de surcroît, elle est peu rassurante quant aux perspectives d’avenir qui leur sont offertes, dans ce monde si profondément bouleversé par les plus graves contradictions et interpellé par les plus lancinantes interrogations.

Divers facteurs défavorables empêchent, en effet, le plein épanouissement de ces activités scientifiques et les mettent bien en arrière des activités similaires étrangères et qui occupent le terrain depuis plus de deux siècles, déjà ! –le premier obstacle – soyons modestes ! - est interne et proprement universitaire : la recherche n’est pas convenablement organisée, systématisée, coordonnée au sein de l’université. Le principe de la liberté de recherche y règne en maître, ayant pour conséquence une regrettable dispersion des efforts et une certaine discontinuité dans la mise en œuvre des projets de recherche, pour autant qu’il y en ait au départ. Dans les recherches doctorales, notamment, tout dépend de la volonté du ‘maître’ et/ou de la bonne volonté de l’élève, et aussi de la précarité des moyens disponibles et des aléas de la carrière. Second obstacle : l’étendue souvent étriquée du champ de recherche même. Les spécialistes qui concentrent leurs efforts sur un domaine déterminé, sur une période d’histoire précise, sur une problématique délimitée, sur une discipline scientifique arrêtée, hésiteront beaucoup à changer d’horizons, à se recycler, à se remettre en question, à se tourner vers les autres spécialités et à s’ouvrir sur les autres sciences dont la connexité avec la leur est pourtant manifeste. Troisième grand obstacle – nous nous en tiendrons là - : le défi que représentent les activités scientifiques des universités et centres de recherche étrangers. Ces institutions sont très en avance sur nos centres d’études assurément, en raison de l’immensité des moyens financiers dont elles disposent, mais cela est aussi dû à leur bien meilleures organisation et planification des activités, et à la longévité qu’elles assurent à leurs projets. L’exiguïté et les faibles performances du système national de recherche se sont inévitablement traduites par deux conséquences déplorables : soit le transfèrement des résultats des recherches tunisiennes vers des horizons plus accueillants, soit plus simplement, l’exode des chercheurs tunisiens à l’étranger…

3- De ce qui vient d’être dit, nous déduirons les conclusions suivantes: le cadre actuellement assigné en Tunisie à la recherche scientifique, en général, et à la recherche sur les religions, plus particulièrement, est gravement étriqué, inapproprié, condamné à être peu performant, et être incapable de relever les défis réels des institutions de recherche étrangères. En tout état de cause, il est quasiment impossible pour notre université de dégager les ressources humaines pour mener à bien la lourde tâche qui doit être accomplie dans ce domaine si vaste et si complexe. Il est quasiment impossible pour l’Etat de dégager les moyens financiers nécessaires pour prendre en charge sur le long terme le coût de ces recherches. De nouvelles structures, de nouveaux moyens humains et financiers, de nouveaux champs de recherche beaucoup plus largement diversifiés et plus étendus, de nouvelles planifications de réalisation de projets de recherche, de nouveaux calendriers, doivent donc être définis. Pour ne donner qu’un seul exemple pour illustrer l’ampleur de la nouvelle tâche, il suffit de faire remarquer que la seule traduction en langue arabe de la prestigieuse Encyclopédie de l’Islam (déjà publiée en langue anglaise et en langue française)  prendra, selon l’auteur – tunisien - du projet, plusieurs dizaines d’années ! Le mythe de Sisyphe trouvera ici une dramatique illustration de l’immensité de la tâche qui attend les chercheurs et les institutions de recherche les plus courageux ou les plus téméraires ...

4- Il est ainsi évident qu’un nouveau cadre institutionnel doit être mis en place pour réaliser l’œuvre titanesque d’études approfondies et scientifiquement crédibles du prodigieux phénomène religieux dans notre monde arabo-islamique. Ce nouveau cadre institutionnel ne peut être qu’un institut de recherche sur les religions dont nous proposons ici de promouvoir la création.

5- Nous n’insisterons pas sur l’importance et l’actualité de l’objet de notre projet «Les religions», tant cela nous semble évident. L’étude du phénomène religieux, en effet, est cruciale à plus d’un titre. D’un côté, plus que toute autre réalité sociale, il n’existe aucun phénomène d’une aussi brûlante actualité que le phénomène religieux, qu’il s’agisse des sociétés dans lesquelles la spiritualité et le sens religieux sont les plus profondément ancrés, ou des sociétés qui s’affirment les plus résolument laïques et modernistes. D’un autre côté, il est incontestable que, quel que soit le modèle de société choisi par les uns ou par les autres, le phénomène religieux fait, d’une manière ouverte ou imperceptible, partie de notre être, de notre culture, de notre identité, de notre patrimoine, de nos choix, de nos valeurs. Directement ou indirectement, il conditionne notre modèle de société, notre mode de vie, notre équilibre social, notre devenir politique, notre vision du présent et de l’avenir, et le sens même que nous donnons à la vie, et à notre vie. En troisième lieu enfin et, selon un paradoxe constant dans son histoire, la religion a toujours été le phénomène sociétal le plus incompris, le plus controversé, le plus contradictoire, et qui le restera jusqu’à la fin des temps pour la raison déterminante que toute religion prétend détenir en monopole la vérité absolue, et garantir la béatitude à tous ceux qui croient en elle. Pour ces raisons succinctement rappelées, et sans invoquer les mânes d’un André Malraux, nous dirons que le phénomène religieux est le phénomène-clé de notre société, et de notre siècle…

Outre ces raisons objectives, la réflexion sur le phénomène religieux s’impose à nous avec une force particulière pour le motif que nous appartenons à une société qui, pendant plus d’un millénaire –depuis le IVe H./XIe siècle J.-C. et très exactement depuis 420/1029, vit sous la férule de la Risala al-qadiriya promulguée par le calife abbasside de Bagdad, Al-Qâdir-Billah (991-1031), prolongée par l’accord wahhabite/saoudi de 1744-45, par la désastreuse doctrine El Banna-Rachid Ridha-Rached Ghannouchi-, et s’interroge aujourd’hui sur son identité et ses avatars, sur son islamité, sur la véracité de ses dogmes, et sur le contenu réel de sa foi…

6- Le futur institut de recherche sur les religions, pour entreprendre une mission de cette envergure, doit répondre à un certain nombre de paramètres et de conditions préalables.

  • Les paramètres sont notamment : i- Le caractère strictement scientifique de toutes ses activités et manifestations, ii- L’interdisciplinarité de ses recherches, qui doivent associer toutes les disciplines concernées, dans leur diversité et dans leur profonde complémentarité, iii- L’ouverture, dans le temps et dans l’espace, sur toutes les manifestations du phénomène religieux, et des civilisations et cultures qui se réclament dudit phénomène ou, au contraire, le récusent, iv- La constitution d’un espace libre de rencontres et d’échanges académiques, de complémentarité et de coopération avec les institutions scientifiques similaires.
  • Les conditions préalables sont notamment : i- La totale et stricte indépendance intellectuelle et vis-à-vis de toute autorité politique et de toute obédience spirituelle ou morale, de toute influence idéologique, directe ou indirecte, ii-La combinaison de deux principes de tout travail collectif que sont le principe démocratique dans la prise de décision et le principe de la collégialité et de bonne organisation interne des activités de recherche, iii- La transparence dans la gestion et l’administration de toutes les formes d’activités administratives de l’Institut.

7- Le lancement de ce projet doit pouvoir bénéficier du soutien le plus large de l’opinion nationale, dans toute sa diversité, comprenant aussi bien les spécialistes, les universitaires et enseignants de tous horizons, les gens des belles-lettres et des beaux-arts, les gens de toutes les professions libérales et des médias.

Nous serons très heureux de recevoir le soutien et l’adhésion les plus grands de toutes les personnes qui s’intéressent à ce projet. Pour nous le faire savoir, nous mettons à leur disposition notre email : dokbelaid@gmail.com

8- Si, comme nous l’espérons, l’adhésion à ce projet est encourageante, nous comptons engager la procédure prévue par la loi sur les associations, pour la création de cette nouvelle institution. Cette procédure passe par la mise en place d’un comité de fondation de la future association et d’un bureau provisoire. Nous informerons par voie de presse et par voie de retour d’email tous nos sympathisants de l’état d’avancement de nos démarches.

Sadok Belaid