Opinions - 16.04.2016

Ahmed Nejib Chebbi: Faut-il changer de Premier ministre?

Nejib Chebbi: Faut-il changer de premier ministre?

Oui certainement, et je serais encore une fois le dernier à m’opposer à un changement de gouvernement pour l’avoir suggéré dans un appel adressé au Président de la république dès le mois de novembre 2015. Et ce ne sont point les qualités personnelles du chef du gouvernement qui seraient en cause. Ses qualités de probité, de sérieux et son sens de la responsabilité sont au dessus de tout soupçon. Mais les deux gouvernements successifs de la IIème république ont cruellement manqué de vision et de programme. La note d’orientation pour le prochain plan quinquennal et les différentes lois de finance sont là pour l’attester. Les blocages de l’économie, les troubles sociaux persistants et les défis sécuritaires grandissants n’en sont que la conséquence ou la preuve tangible.

Aujourd’hui, la question du changement gouvernemental rebondit sur fond de crise. La scission du premier parti parlementaire (Nida Tounes) a rompu les équilibreset affaibli l’Etat : le Président n’a plus entre les mains l’instrument politique qui lui permettait d’exercer son magistère, le Premier ministre, tout en acquérant de la distance vis à vis du Chef de l’Etat, se trouve lui même fragilisé par l’instabilité de sa coalition et chacun de ses ministres ne pense plus qu’à lui succéder. Seul le parti Ennahdha semble tirer quelque avantage à cette situation en redevenant le premier parti au parlement et en prétendant à un rôle d’arbitre entre les différentes institutions de l’Etat.

La situation devient insoutenable et à terme menace l’Etat de paralysie.Aussi est-il normal de voir tous les acteurs politiques se saisir de la question et proposer chacun à sa manière une sortie de crise : d’aucuns, pour atténuer l’effet de leur scission, clament qu’ils sont toujours dans la majorité présidentielle et qu’ils sont prêt à composer avec le parti du Président pour la reconstituer. D’autres décident de prendre le leadership d’une large coalition parlementaire dont le premier résultat serait le départ forcé du chef du gouvernement, ce qui provoque l’ire d’une fraction de Nida favorable au maintien du premier ministre alors qu’une autre fraction de ce même parti garde le silence ou prend certaines initiatives législatives en vue de renforcer les prérogatives du Président. En face Ennahdha garde un silence de plomb et laisse entendre qu’elle n’est nullement concernée par ces querelles et qu’elle est favorable à la pérennité des institutions, une manière de dire au statu quo.

A l’allure où vont les choses rien ne laisse présager une éclaircie dans le climat politique à un moment où le pays a cruellement besoin d’un Etat fort et bien inspiré pour le sortir de la tempête qui l’assaillit. Le changement de gouvernement que clame le pays n’est fait ni pour assouvir quelque ambition personnelle ni pour acquérirquelque avantage partisan accru. Le pays a besoin d’un gouvernement politique restreint  doté d’une feuille de route simple et concise, répondant aux besoins les plus urgents du pays, à savoir : le développement humain dans les régions, c’est à dire dans les deux tiers du territoire national et les grandes réformes de l’économie pour relancer la croissance. Deux axes, seuls à même de créer les emplois, améliorer le niveau de vie des citoyens, donner une raison d’espérer aux jeunes, stabiliser le pays et contenir la menace terroriste qui pèse sur sa tête. Deux axes qui doivent être traduits en objectifs programmés dans le temps et dont les moyens de financements exceptionnels clairement dégagés et annoncés. Deux axes qui n’ont point besoin de nouveaux discours, mais d’action ferme et déterminée.

Un tel remaniement exige un consensus politique, le plus large, au sein du parlement et en dehors, c’est à dire un minimum d’abnégation de la part des acteurs politiques et un maximum de sens de l’intérêt commun. Programme théorique m’a-t-on rétorqué. Peut-être !Mais si les pouvoirs publics n’arrivent pas à doter le pays d’un gouvernement fort, cohérent, jouissant de la confiance du plus grand nombre et disposant de moyens exceptionnels, peut-on espérer voir un jour la Tunisie s’apaiser, se mettre au travail et donner une raison d’espérer à ses enfants ? Je ne le vois pas pour ma part et persiste à dire qu’une vision est au départ un schéma qui repose sur un bon diagnostic et propose un traitement adéquat. Le reste n’est qu’une question de volonté politique qui doit forcer le destin. Et dans l’architecture du système politique tel qu’il a été façonné par la Constitution et les élections de 2014, il revient au premier responsable de l’Etat d’entreprendre l’initiative d’une telle entreprise.

Nejib Chebbi