Opinions - 30.12.2015

Que faut-il pour faire sortir les Tunisiens de leur torpeur ?

«Rien n’est plus puissant qu’une idée dont le temps est venu»

Un an après l’entrée en fonction des nouvelles autorités à Carthage et à la Kasbah, le bilan suscite des inquiétudes. Carnages terroristes successifs d’une ampleur sans précédent, croissance zéro, avec dégradation des indicateurs économiques et financiers et surtout blocage politique. Dans le désenchantement des Tunisiens et l’indifférence de la communauté internationale qui ne réagit qu’avec retard, parcimonieusement et lorsqu’elle se sent directement menacée. Ployant sous le poids des risques et défis, la Tunisie n’arrive pas à trouver en une grande idée mobilisatrice, les ressorts nécessaires.

Le constat est affligeant:

  • Un parti vainqueur des élections qui ne veut pas gouverner et ayant fini par imploser. Il laisse nommer à la Kasbah un indépendant, quitte à l’enfermer dans une coalition d’opportunités.
  • Un parti d’opposition qui refuse d’exercer son statut indispensable de censeur et de se réserver en alternative.
  • Des extrémistes, à gauche comme à droite, figés dans des discours préhistoriques, et au centre, des mouvances opportunistes, sans programme ni objectif autres que de convoiter le pouvoir... pour jouir de ses prébendes.
  • Des partis politiques historiques alignant de longues années de résistance contre la dictature qui ont fini par épuiser rapidement leur crédit et décevoir leurs électeurs. Et d’autres partis si plongés dans leurs querelles intestines qu’ils ne parviennent ni à avancer des programmes substantiels, ni à faire émerger de nouvelles pousses prometteuses.
  • Une société civile militante lassée de ses longs combats et à la recherche de relance. Ce tissu est pollué par des associations idéologiques et/ou budgétivores, avides de «dons» étrangers colossaux.
  • Une élite soit démissionnaire, soit très peu écoutée, qui ne produit pas les réflexions utiles et n’envoie pas les signaux d’alerte.
  • Un peuple qui se résigne à la dérive et s’inscrit dans la vieille dialectique qui a toujours prévalu dans le pays depuis l’aube des temps : peur du pouvoir, obéissance et soumission, rébellion et revanche.
  • Un régime politique à deux têtes qui ne donne ni au locataire de Carthage, ni à celui de la Kasbah, les pouvoirs suffisants et indispensables pour que chacun puisse s’acquitter de sa mission spécifique, l’un en chef de la majorité et de l’exécutif et l’autre en recours national, garant de la Constitution.
  • Des relations à la limite de la confusion entre le chef de l’Etat et celui du gouvernement.
  • Un débat essentiel sur le pouvoir et la religion galvaudé et guère approfondi, contourné depuis l’Instance Ben Achour par les manœuvres tacticiennes des islamistes et revendiqué par les séculiers.
  • Une conception équivoque d’un Tawafok érigé en «conduite salutaire».
  • Des rapports ambigus entre le président de la République et le chef d’Ennahdha, censés être ceux d’un chef de la majorité et d’un leader de l’opposition.

Nous voilà donc dans une situation des plus complexes et compliquées qui ne favorise guère le passage à l’étape essentielle de l’après-14 janvier. La révolte n’arrive pas en effet à se convertir en révolution. Faute de doctrine idéologique, d’élite pour l’élaborer et de leaders pour la porter.

C’est dans cette redoutable trappe que risque de s’engouffrer la Tunisie, hypothéquant tous les grands espoirs des Tunisiens et de leurs amis.

Dévier le débat fondamental vers une renégociation des portefeuilles ministériels ne fait qu’attiser le blocage et renforcer l’enfermement du gouvernement. Chacun s’empresse de remettre à Habib Essid son « évaluation » indulgente pour les siens, excessive pour les autres, de gribouiller pour tout programme des généralités, et ne se focaliser que sur le nombre de maroquins à arracher et le maximum de ministres à placer.

Dans sa grande solitude, le chef du gouvernement, sans prérogatives étendues, sans parti propre qui lui vient en soutien, sans majorité confortable au Parlement, et sans les mains libres pour choisir et décider, doit pourtant gérer, subir et assumer. Un jour ou l’autre, il sera sacrifié, comme si son départ résolvait l’impossible équation tunisienne.

Comment la Tunisie peut-elle s’en sortir ? Une révision de la constitution pour redéfinir le régime politique de manière à rééquilibrer les pouvoirs du président de la République et ceux du chef du gouvernement qui aura l’entière responsabilité de l’exécutif ?  Des voix avisées s’élèvent de plus en plus pour le recommander. Est-ce suffisant ? Certainement pas et il serait nécessaire d’envisager toutes les autres solutions d’accompagnement. Mais aussi et surtout d’éviter en même temps un grand piège. Des nostalgiques de Carthage, au sein du nouveau parti Harak Tounès Al Irada, pressent leur chef, Moncef Marzouki, de réclamer la tenue d’élections législatives et présidentielles anticipées. A la confusion s’ajoutera alors le chaos.

Un grand sursaut national, mobilisateur et salutaire est aujourd’hui aussi indispensable qu’urgent. Que faut-il pour secouer les Tunisiens et les réveiller ? L’assassinat de Chokri Belaïd avait provoqué une onde de choc, relancée par celui de Haj Mohamed Brahmi, le sit-in du Bardo et les attentats terroristes. Mais la mobilisation qui a porté ses fruits, en partie, lors des scrutins de 2014, s’est relâchée rapidement.

La Tunisie a aujourd’hui besoin d’une grande idée pour retrouver ses ressorts. L’idée qui jaillit des tripes, se mature dans la réflexion, interpelle la raison, galvanise les énergies, déconstruit les stratagèmes obscurantistes et chasse les opportunistes.

Une idée pour l’avenir. Grippée, la mécanique du gouvernement, de l’administration, des partis et des organisations sera incapable de la produire. Il ne reste plus qu’à y investir la société civile et l’élite et susciter l’adhésion du peuple.

Victor Hugo ne disait-il pas que «Rien n’est plus puissant qu’une idée dont le temps est venu» ?

 

Bonne & Heureuse Année 2016

 

Taoufik Habaieb