Lu pour vous - 10.04.2015

Trois décennies importantes dans les nouvelles voies de la moriscologie

Trois décennies importantes dans les nouvelles voies de la moriscologie

La Fondation Abdeljelil Témimi annonce  la parution ces jours des actes du 15 et 16ème congrès d’études morisques. Dans sa préface, le Professeur Témimi écrit :

Nous avons organisé 14 congrès sur les études morisques depuis 1983 et nous avons tenu à publier toutes les études présentées, qu’elles soient en espagnol, en français ou en arabe. Nous avons pris soin de publier les études présentées en espagnol dans leur langue, comme signe de reconnaissance pour les efforts faits par les chercheurs et historiens espagnols, portoricains et français qui ont choisi cette langue pour présenter leurs travaux sur l’histoire et la littérature des Morisques.

Après ce long parcours, nous livrons quelques réflexions nées de cette expérience:

Premièrement: Le premier congrès a eu lieu à l’université de Montpellier, organisé par le professeur Louis Cardaillac. Cette rencontre a été, pour moi, un déclencheur. Après avoir écouté les recherches présentées, et connaissant au préalable certaines études publiées dans ce domaine, il m’est devenu évident que cette spécialité était, jusqu’à cette date, européenne et américaine par excellence. Plus de deux cents chercheurs y travaillaient, s’appuyant sur les fonds archivistiques espagnols, conservés dans les institutions officielles de l’Etat ainsi que dans les municipalités des villes et villages andalous qui contiennent des millions de documents, dont une partie, notamment les procès des tribunaux de l’Inquisition, a été utilisée, constituant une source inépuisable de renseignements sur la tragédie vécue par les Morisques avant et après avoir été chassés. Les manuscrits alhamiado ont également été utilisés. Nous devons louer ces efforts réalisés durant la seconde moitié du XXème siècle. Le champ des études qui s’ouvre aux chercheurs et historiens euro-américains et arabo-muslmans est très large et offre de nombreuses possibilités de partenariat scientifique.

Deuxièmement: une nouvelle génération d’historiens du monde arabo-musulman ont rejoint cette spécialité et ont publié leurs travaux en espagnol et en français. Nous les avons soutenus, avons publié leurs travaux et les avons invité à participer à nos congrès. Les études présentées dans le cadre de ce volume en témoignent. Nous rappelons que les études publiées lors de ces quarante dernières années au Maghreb s’employaient à utiliser les archives ottomanes et arabes qui ont été ignorées par les chercheurs euro-américains. Il en va de même pour le legs architectural morisque, disséminé dans tout l’espace maghrébin, ottoman et européen. Il a permis aux chercheurs de trouver de nouvelles informations sur la présence morisque et son influence culturelle, architecturale, agricole et artisanale.
Grâce à la diversité de ces études, de nouvelles dimensions de la présence morisques ont été mises à jour. Elles ont notamment révélé l’adaptation des Morisques à leur nouvel environnement maghrébin et ottoman, les nombreuses responsabilités politiques, religieuses et sociales qu’ils ont assumées dans leurs nouvelles sociétés. Cela n’a été permis que grâce à leur parfaite connaissance de la partie espagnole, de leur maîtrise du castillan et du latin. De nombreux savants morisques se sont illustrés.

Troisièmement: étant en contact avec les spécialistes mondiaux de cette histoire, nous avons honoré certaines personnes comme Louis Cardaillac (France), Solidad Urgoiti et Galmès de Fuentes (Espagne), Luce Lopez Baralt (Portorico) et dernièrement Mikel de Epalza (Espagne). C’est en reconnaissance de leurs efforts continus dans le domaine de l’histoire morisque que nous avons tenu à les honorer, geste de gratitude que leurs pays respectifs ne leur ont pas témoigné.

De ce fait, l’université tunisienne a pris en 2014, l’initiative d’honorer le père de l’histoire morisque, le Prof. Louis Cardaillac. La cérémonie était très touchante. Le plus important reste de croire en les valeurs de la recherche, loin du narcissisme de certains chercheurs qui ne reconnaissent pas les efforts de leurs collègues.
Nous regrettons, en même temps, que certains chercheurs européens feignent d’ignorer notre travail de plus d’une trentaine d’années. Mme Luce Lopez Baralt, de l’université de Portorico, considère l’oeuvre de la Fondation  essentielle par les ponts qu’elle a réussi à établir entre chercheurs du monde entier et entre les différentes générations d’historiens. Le siège de la Fondation dans la ville andalouse de Zaghouan a été une clé de voûte dans ce domaine.

Lors du séjour tunisien du professeur Cardaillac, nous avons profité de l’occasion pour mener un long entretien avec lui, sur son parcours et l’avenir qu’il entrevoit pour les études morisques. Il nous a raconté son parcours en France d’abord, puis au Mexique, et a raconté avec diplomatie et élévation d’âme les blessures provoquées par l’attitude de certains de ses collègues qui l’on poussé à se protéger en s’installant pour enseigner en Amérique latine et notamment au Mexique où il a réussi à participer à la formation de l’orientation d’une nouvelle génération d’historiens. Il a d’ailleurs publié cette expérience sous le titre : Dos destinos trágicos en paralelo. Los moriscos de España y los indios de América.

Quatrièmement: je termine cette préface en rappelant la position du professeur Cardaillac par rapport à la non reconnaissance par l’Espagne du crime commis envers les Morisques andalous, chassés, alors qu’elle a publiquement reconnu ses erreurs envers les Juifs en mars 1992 ! Depuis cette date, nous demandons aux autorités espagnoles, le Roi Juan Carlos en tête, de reconnaitre la tragédie morisque, à travers de nombreuses correspondances, toutes publiées dans notre dernier reccueil La tragédie de l’expulsion des musulmans d’Andalousie.
Le roi Juan Carlos nous a répondu, ne laissant entrevoir aucun signe qui pourrait faire croire que ma demande est entendue. Cette position est condamnable, surtout que l’Espagne a de nouveau présenté des excuses à la communauté juive, accordant même à ses membres la nationalité espagnole. Nous avons alors relancé les autorités espagnoles ainsi que les responsables dans les pays arabes, qui n’ont aucune conscience de la dimension de ce sujet, mais n’avons, à ce jour, reçu aucune réponse.

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Il faut rappeler ici la position du professeur Cardaillac par rapport à cette question. Il a déclaré que l’Espagne, tôt ou tard, serait obligée d’admettre le crime commis envers les Morisques Andalous, rajoutant que si cela arrivait, il viendrait fêter cela avec le peuple tunisien et maghrébin même s’il est au Mexique et malgré son âge avancé. Il voudrait voir édifier une pierre commémorative, contenant les noms des victimes brûlées vives, torturées, condamnées à ramer sur les navires espagnols ou encore celles chassées et auxquelles on a dérobé leur identité et leur patrimoine!
Nous aimerions que ce message parvienne à tous les responsables arabes, aux recteurs des universités et aux organisations directement concernées par le patrimoine andalous qui ne se rendent toujours pas compte de l’importance de cette affaire. La seule exception est ce qui a été entrepris par Sultan al-Qâsimi, Gouverneur du Sharja des EAU, qui a créé un centre d’études en Andalousie.
Nous continuerons pour notre part à réclamer ces excuses. Les universitaires espagnols, français et bien d’autres vont-ils nous aider à tourner cette page en faisant pression sur les décideurs politiques Espagnols pour la reconnaissance de cette tragédie ?

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Nous remercions tous les participants à ces 15ème et 16ème congrès qui nous ont accordé leur confiance et nous ont fait parvenir leurs textes afin qu’ils paraissent dans ces actes, publication du Centre d’Etudes et de Recherches andalouses, créé il y a 5 ans au sein de notre Fondation afin de traduire certaines études qui paraissent de par le monde. Ce centre a également pour ambition de révéler les publications qui paraissent en Espagne, à Porto Rico ou en France dans cette spécialité. Ce n’est malheureusement pas le cas des centres d’études et des universités arabes et islamiques qui ne font rien pour enrichir et développer la connaissance de ce dossier.

Tunis, le 31/03/2015 
Prof. Abdeljelil Temimi