Opinions - 06.01.2015

L'école privée : un débat s'impose

L’article 26 de la déclaration universelle des Droits de l’Homme stipule que « toute personne a droit à l’éducation. L’éducation doit être gratuite, au moins en ce qui concerne l’enseignement élémentaire et fondamental». Cet article trouve écho dans la loi tunisienne de 1958 qui prévoit dans son article 2 que «l’accès à l’éducation et à l’instruction est ouvert à tous les enfants à partir de l’âge de 6 ans…». Même si la loi n’obligeait pas l’état de façon explicite à garantir ce droit, le budget étatique alloué à une éducation élémentaire gratuite à tous n’a pas cessé de croître pour atteindre 32% en 1976. Cette gratuité a été confirmée par la loi de 1991 et reconduite par la loi 2002. La démocratisation de l’éducation a permis une éducation massive qui, à son tour, a assuré le développement économique et social de la Tunisie. La majeure partie, pour ne pas dire la totalité, de cette éducation était offerte dans des établissements publics qui assuraient la même formation à toutes les couches sociales de toutes les régions du pays. En fait, jusqu’à la fin des années 90, la Tunisie comptait peu d’écoles privées appelées aussi écoles libres. Le secteur privé avait une fonction marginale, à savoir offrir une deuxième chance aux élèves ayant échoué au secteur public. En d’autres mots, les écoles privées qui existaient dans les années 70, 80 et 90 étaient de simples refuges de rattrapage. Or, depuis le début du 21 siècle, leur statut a changé. Les écoles privées, surtout au niveau du primaire, sont perçues comme l’alternative au secteur public dont les défaillances exaspèrent les parents. Les informations qui courent indiquent qu’une grande partie des élèves du Grand Tunis et du littoral en général fréquentent des écoles privées. Pourquoi un tel changement et quelles sont ses conséquences?

La dégradation du niveau scolaire et l’abus de certains  enseignants (absentéisme,  cours privés, …) sont les principales causes évoquées par les parents ayant fui l’école publique. À l’origine même de la grande irritation des parents, ces cours privés ont trahi le principe fondamental  de la gratuité. Ils sont la  conséquence naturelle du grand laxisme de l’état et des programmes mal conçus. Cependant, ce problème est soluble moyennant des règlements pédagogiques bien définis et appliqués non seulement par l’état et les directions d’établissements mais, aussi, par les comités de parents. Ceci dit, il semble illogique de fuir la charge financière causée par ce dépassement pour s’imposer une autre, précisément les frais de scolarité à l’école privée qui peut être, à son tour, jumelée au système parallèle des  cours privés. On aurait, alors, dédoublé les dépenses.  Il importe de s’intéresser au premier facteur, à savoir la faiblesse du niveau des élèves qui, à mes yeux, est la seule raison légitime qui pousserait un parent vers le privé. Il semblerait que les parents délaissent l’école publique pour assurer une meilleure éducation à leurs enfants. Ce même motif est invoqué par les Allemands, les Anglais, les Canadiens, les Américains et les Français qui sont, eux aussi, à la conquête d’une meilleure qualité scolaire. D’ailleurs, dans ces pays, les élèves du secteur privé détiennent les meilleurs résultats du palmarès des établissements scolaires.

Cependant, il est important de rappeler que des mécanismes de sélection poussés sont utilisés par les écoles privées de ces mêmes pays pour n’accepter que la crème de la crème. Qu’en est-il des écoles privées de la Tunisie? Sont-elles en mesure d’assurer un meilleur enseignement et de prévaloir sur les écoles publiques? Pour ce qui est de la qualité de l’enseignement, rien n’indique que les écoles privées puissent surpasser les écoles publiques car les deux sont aux prises avec les mêmes défaillances, à savoir des enseignants mal formés et des programmes très chargés et mal conçus. Qui plus est, les écoles privées sont souvent sur l’offensive pour attirer et maintenir l’effectif minimal qui permet la rentabilité voire la survie institutionnelle. Elles se hasardent souvent à enseigner les langues dès la première année du primaire et parfois à ajouter des matières sans justifier le bien-fondé de telles décisions .

Bref, les écoles privées en Tunisie, dans l’état actuel des choses, n’offrent pas une meilleure alternative car elles reprennent les mêmes éléments à l’origine des maux du système public et les présentent autrement. Elles offrent de meilleurs locaux, des journées portes ouvertes, des uniformes attrayants, des activités parascolaires et peut-être même de la technologie. Mais, en fait, à quoi sert d’embellir un fond contesté ailleurs? Les résultats risquent de ne pas être à la hauteur des attentes des parents et la déception sera consécutive.

Malheureusement, les autres conséquences sont encore plus graves. La Tunisie a délaissé l’école unifiée pour tous en vue de créer un centre commercial où chacun choisit l’école qui satisfait ses intérêts personnels. Le principe du marché scolaire n’est pas une invention de la société tunisienne. Il a été présenté comme la panacée aux difficultés économiques qu’ont connues les États-Unis et le Royaume-Uni dans les années 60-70. Les intellectuels de l’époque avaient réussi à convaincre Ronald Reagan et Margaret Thatcher que la mauvaise performance scolaire qui a accompagné la crise économique était grandement due au fait que les écoles ont été conçues pour assurer l’égalité des chances au lieu d’instruire les enfants. En d’autres termes, ils arguaient que la politique éducative qui visait à promouvoir l’égalité des chances étouffait les talents des bons élèves et qu’il fallait la substituer par une politique qui permettrait la compétition des établissements, en d’autres mots la marchandisation de l’éducation. Selon eux, cette compétition est requise pour stimuler les élèves les plus talentueux et améliorer la performance scolaire.

Or, dans un marché parfaitement concurrentiel, il est supposé que la consommation des biens par une personne ne doit pas affecter le bien-être des autres consommateurs, ce qui n’est  pas le cas du marché scolaire. Les écoles privées sont fréquentées principalement par les plus nantis, réservant l’école publique aux personnes moins favorisées ajoutant, ainsi, les effets des choix scolaires aux inégalités formelles déjà existantes. Cette inégale distribution risque de donner lieu à une polarisation sociale des élèves et à la concentration, dans les mêmes établissements publics, d’élèves de milieux défavorisés. Les effets négatifs de la marchandisation de l’éducation ne s’arrêtent pas là.

Comme tout autre marché, avec la croissance de la demande, les écoles privées peuvent décider de devenir plus sélectives pour n’accepter que les élèves les plus aptes. La recherche démontre que lorsque le principe du libre choix des parents se combine avec le tri des élèves à l’entrée, la ségrégation devient encore plus accrue. En plus de la polarisation sociale, cette politique ouvre la porte à la stratification des écoles. Tous les pays occidentaux ayant embarqué dans cette optique marchande souffrent de cette réalité et la Tunisie ne fera pas l’exception si la tendance se maintient. Quand- et non pas si- ceci arrivera, la Tunisie se retrouvera avec des écoles privées fréquentées par les plus performants des plus nantis, et des écoles publiques contraintes de s’adapter à un public socialement et scolairement moins armé. On se retrouvera alors avec des écoles qui seront fréquentées non seulement par les moins aisés mais aussi par les élèves avec difficulté d’apprentissage et troubles du comportement. Dans une telle situation, la mission du secteur public sera réduite à la gestion des difficultés  et des problèmes d’apprentissage. L’effet négatif de cette stratification risque d’être plus significatif en Tunisie qu’il ne l’est dans les pays occidentaux vu l’absence des services qu’exige ce type de clientèle, nommément l’orthopédagogie, l’orthophonie, la psychoéducation  et la psychologie. Qui plus est, les écoles publiques pourraient être entrainées dans cette compétition malsaine pour garder leurs bons éléments par la création des « classes de niveau » et des classes « d’élite ». Rappelons-nous que les écoles publiques tunisiennes souffrent déjà de cette approche élitiste. Les écoles pilotes similaires aux ‘’Grammar schools’’  anglaises sont à l’origine d’un premier niveau de stratification. 

En somme, voilà l’état des choses. Animé par le souci d’éduquer un peuple majoritairement analphabète, l’Etat a veillé, dès le lendemain de l’indépendance, sur l’éducation gratuite pour TOUS afin de garantir une démocratie sociale. Il n’aura fallu, par la suite, qu’un seul dirigeant pour que la politique éducative change. Ce dirigeant et ses ministres de l’éducation se sont contentés de regarder le marché scolaire éclore à une vitesse vertigineuse sans introduire la moindre loi pour le règlementer. Qu’est ce qui a motivé cette indifférence? Est-ce le capital ou le bien-être commun? La réponse semble évidente! Comme l’explique une sociologue vénézuélienne, une telle politique nous a amenés «d’un modèle idéal de démocratie citoyenne à un modèle idéal de démocratie de consommation». Pourquoi a t-on fait ça et pourquoi les parents ont-ils embarqué dans ce  jeu dangereux? C’est tout simplement pour garantir une meilleure éducation à leurs enfants, sans pour autant être conscients des dommages évoqués ci-haut. Avec l’état actuel des choses, il ne faut pas se leurrer. Il y a lieu de dire que cette éducation « meilleure»  qu’ils veulent offrir à leurs enfants, et avec raison, n’est même pas garantie dans ces écoles privées. La commercialisation de l’éducation n’a rien rapporté aux deux pays qui l’ont bénie dans les années 70. Les États-Unis et le Royaume-Uni ne figurent pas parmi les 10 meilleurs pays dans le classement PISA. Ils sont, en fait, loin de là. Les États-Unis n’ont obtenu aucun changement significatif avec le temps, ni le Royaume-Uni d’ailleurs. Ils étaient classés 35e et 26e en 2012.

Les États-Unis sont en-deçà de la moyenne en mathématiques et autour de la moyenne en sciences et en lecture. Le Royaume-Uni, un des pays de l’OCDE qui dépense le plus sur l’éducation, est autour de la moyenne en maths et en lecture. Ils sont dans cette situation parce qu’ils ont polarisé leur société et ont choisi de miser sur les élèves susceptibles de réussir, une politique complètement différente des pays qui monopolisent les évaluations PISA. La Finlande, l’envie de tous les pays occidentaux, a compris l’enjeu et a, dès les années 70, investi dans les élèves les plus en difficulté et les plus défavorisés. De la même façon, le Royaume-Uni a retenu la leçon et compte rediriger ses dépenses vers cette même population d’élèves au lieu des écoles élitistes comme les ‘’Grammar schools’’. Pourquoi devrait-on commettre les mêmes erreurs et perdre tant d’années précieuses pour en venir à la même conclusion? L’état doit contenir les fuites des parents vers l’enseignement privé et freiner la montée fongique des écoles privées.

Ces écoles doivent être soumises aux mêmes règlements que le secteur public quant aux choix des programmes et surtout au recrutement des enseignants. Il est inconcevable d’imposer le CAPES pour les enseignants du secteur public et d’exempter les enseignants du privé d’une telle mesure de recrutement. Il faut interdire de façon radicale les mécanismes de sélection à l’entrée de ces écoles car ces pratiques ne tarderont pas à venir. C’est, après tout, la conséquence normale de la compétition marchande que la Tunisie a accepté d’accueillir. Veiller sur l’amélioration de l’offre dans le secteur public demeure la solution ultime. Il est temps de vraiment rétablir l’image de l’éducation et de travailler sur l’application  de  l’article 39 de la nouvelle constitution qui précise que l’enseignement est obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans et que l’état garantit le droit à un enseignement public et GRATUIT à tous ces cycles. Il incombe à l’état, mais surtout à la société, de garantir l’égalité des chances pour ne pas hypothéquer l’avenir des prochaines générations.

Ahlem Ammar
Professeure responsable d’un programme
de formation des enseignants et co-directrice des études supérieures,
Faculté de l’éducation, Université de Montréal

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