Notes & Docs - 01.09.2014

L'interview intégrale de Béji Caïd Essebsi à Leaders : J'irai jusqu'au bout!

«Tant que je serai capable de servir la Tunisie et surtout un projet, celui du 21ème siècle qu’on lui porte, j’irai jusqu’au bout ! … Si le peuple m’accorde sa confiance, je ne le décevrai pas et je travaillerai avec tous les partis et le même esprit». Le chef de Nidaa Tounès, Béji Caïd Essebsi, a réservé à Leaders la primeur de l’annonce de sa candidature à la prochaine élection présidentielle. Mettant fin à de longues supputations, il affirme: «A mon âge, quand on s’engage, on s’engage jusqu’au bout. Vous me verrez mal jouer un rôle de comparse qui céderait sa place à un autre. Je suis engagé, je ne pourrai jamais reculer». Il s’investit en mission, la détermination affirmée, la confiance grande.  Visé par une campagne de déstabilisation essayant de saper les fondements de son parti, il en fait fi. Fortement menacé par un attentat qui le cible personnellement pour torpiller les élections, il redouble de foi et s’en remet à Dieu. Même dans ces moments particuliers, il garde son grand détachement. Son humour légendaire ne le quitte guère.

Comment a-t-il pu surmonter les remous suscités au sein de son parti par les investitures et notamment celle de son fils Hafedh? Quel rôle a joué jusque-là Nidaa Tounès dans le rééquilibrage du paysage politique? Envisage-t-il de s’allier avec Ennahdha pour gouverner ensemble ? Quels seront les accords avec le Front populaire et l’Union pour la Tunisie?

Que pense BCE personnellement de la candidature éventuelle de Mustapha Kamel Nabli et de Kamel Morjane? Est-il rassuré par l’Isie 2 sur le bon déroulement des élections? Quel message adresse-t-il aux Tunisiens et comment faire face au terrorisme? Autant de questions auxquelles il a accepté de répondre, avec sa sérénité et sa finesse d’esprit habituelles.

Vous avez su surmonter les remous des investitures?

C’est dans les batailles que je m’accomplis le plus. Tous ces derniers temps, j’étais pris par des futilités. Mais nous sommes excusables. Nous sommes un nouveau parti qui a grandi rapidement comptant en si peu de temps plus de 110 000 adhérents. On ne gère pas un parti de cette taille facilement et c’est une gageure que de choisir parmi ces 110 000 adhérents 217 candidats aux législatives. Nous avons essayé de faire pour le mieux et comme vous le savez, le mieux est l’ennemi du bien. L’essentiel est que nous avancions avec une grande cohésion.

Vous sentez-vous visé par des attaques personnelles?

Une intense campagne de dénigrement m’a visé personnellement. Ses commanditaires croient qu’en déstabilisant Nidaa Tounès, ils vont l’emporter. Ils ont prétendu que je me propose de faire de mon fils Hafedh mon héritier politique. Mais quel misérable héritage pourrais-je  lui léguer dans le contexte actuel ! J’ai pris la question avec sagesse. Pourquoi a-t-il été porté par les militants de base en tête de liste de la circonscription de Tunis 1? Là j’ai réalisé que l’affaiblissement de l’Etat a favorisé la retribalisation de la société, non seulement dans les coins reculés, mais aussi dans la capitale même et ses faubourgs. Vous savez, Hafedh n’est pas particulièrement une grande lumière incontournable, mais ceux qui l’ont choisi ont vu en lui un enfant de Beb Lakwas et vice-président de l’Espérance sportive. Avec beaucoup de détachement, je me suis dit, ce n’est pas la fin du monde s’il renonce à se présenter. Il ne faut pas personnaliser ces questions, j’ai pu l’en convaincre et il l’a bien accepté.

La campagne ne s’est pas éteinte pour autant et les menaces ne se sont pas dissipées. Mais, je ne me laisse pas faire. J’ai été officiellement avisé d’un risque sérieux d’attentat contre moi, en vue de compromettre le processus de transition. Je sais qu’en politique, il n’y a que des coups bas, là on passe aux coups en dessous de la ceinture. Je prends des précautions et garde entière confiance en Dieu.

Vous avez subi beaucoup de pressions dans le choix des candidats?

Pas moi. Les équipes oui. Vous savez, nous ne sommes pas une agence de placement. Nous construisons un parti et portons un projet sociétal pour la Tunisie du 21ème siècle. Ceux qui y adhèrent renforceront les rangs et ceux qui, pour une raison ou une autre, préfèrent nous quitter, nous leur souhaiterons bonne chance et leur dirons qu’en cas de déception ou d’échec, ils pourront toujours retrouver leur place parmi nous. Comme disent les marxistes, les partis politiques ne se consolident qu’après les premières épreuves. Nous n’avons pas d’expérience électorale, n’ayant pas pris part au scrutin précédent du 23 octobre 2011. Ceux qui y avaient été élus, s’ils avaient tenu toutes leurs promesses et accompli leur mission, nous n’aurions pas été contraints de créer ce parti. Mon raisonnement est simple: si je suis revenu après 22 ans de retrait, c’est parce que j’estime possible d’engager un processus de transition, fondé sur le rééquilibrage du paysage politique et l’alternance au pouvoir.

Votre parti y a-t-il contribué?

La création de Nidaa Tounès a produit des effets positifs sur le paysage politique. Nous avons vu émerger le Front populaire, un véritable pôle important groupant une douzaine de partis, et un deuxième pôle de poids, l’Union pour la Tunisie. Nous sommes convaincus qu’à lui seul, Nidaa Tounès ne peut créer l’équilibre escompté et nous demeurons toujours opposés à l’existence d’un parti dominant qui nous fera revenir au parti unique. D’ailleurs, quels que soient les résultats des prochains scrutins, il n’est pas dans l’intérêt de la Tunisie d’être gouvernée par un seul parti.

Ennahdha fait partie du paysage politique et ne doit pas en être exclue. Même si certains ont voulu nous exclure, nous sommes contre l’exclusion. Maintenant, ce sont les électeurs qui arbitreront. S’ils lui accordent leurs voix, nous le respecterons. Les dirigeants de ce parti bougent bien ces derniers temps, s’efforçant à gommer leur mauvaise expérience au pouvoir et essayant de faire peau neuve.

Nidaa Tounès finira-t-il par s’allier avec Ennahdha?

Pas du tout ! Tout simplement parce que nos projets sont fort différents. Nous sommes pour une société moderne, avant-gardiste, porteuse de valeurs civilisationnelles à la hauteur des ambitions du 21ème siècle. Alors que le projet de société d’Ennahdha pour la Tunisie est celui de la charia, de la complémentarité de la femme par rapport à l’homme et autres pratiques désuètes, aujourd’hui inacceptables.  Nous acceptons de coexister sur la place, mais guère de nous allier.

Et avec les autres partis démocratiques?

En fin de parcours, nous collaborerons avec les forces démocratiques, malgré leurs problèmes, mais nous considérons que c’est notre famille véritable. Il est vrai que ces forces sont éparpillées et difficiles à rassembler actuellement, mais dès que la situation se décantera, elles penseront toutes, et nous aussi, à l’intérêt de la Tunisie et nous trouverons alors les liens de rapprochement. Vous savez, nous n’avons pas rompu avec l’Union pour la Tunisie et nous nous sommes mis d’accord pour nous revoir après les élections.

Dès que cette effervescence des investitures et de la composition des listes électorales sera terminée, nous devons nous asseoir ensemble pour collaborer à la réussite des élections, notamment l’observation de leur bon déroulement. Cette coordination est nécessaire. Nous n’avons pas de vision sectaire, mais nous plaçons toujours la patrie avant les partis et les partis avant les individus.

Comptez-vous vous présenter à la prochaine élection présidentielle?

Tant que je serai capable de servir la Tunisie et surtout un projet, celui du 21ème siècle qu’on lui porte, j’irai jusqu’au bout ! Si le peuple m’accorde sa confiance, je ne le décevrai pas et je travaillerai avec tous les partis et le même esprit.

Si je me présente, c’est par devoir. A 87 ans, je me comporte en responsable qui pense à son pays plus qu’à soi-même. De ma vie, je n’ai jamais demandé le moindre poste, mais j’ai toujours eu de grands postes. Le plus important, c’est que les Tunisiens se rassemblent tous autour de ce projet. Nous ne devons pas succomber aux clivages.

 Bourguiba répétait souvent que la Tunisie ne peut craindre que ses propres enfants tentés de la détruire, mais ne sera sauvée que par ses propres enfants aussi qui voleront à son secours. Je suis au-dessus des situations conflictuelles. Nous devons transcender nos différences et nous unir pour sortir notre pays de cet abîme. Je ne garde aucune rancune. Comme me l’avait écrit un jour dans ses vœux de nouvel an l’ancien ministre français des Affaires étrangères Maurice Schuman, alors que j’étais ambassadeur à Paris, «Je ne marque que les heures heureuses!». Tout le reste, je le chasse de ma mémoire.

Nous devons œuvrer pour que tous les Tunisiens participent aux élections et votent non pas sur des listes mais des programmes et surtout un projet de société. A Nidaa Tounès, nous sommes les porte-drapeaux de ce projet moderniste et avant-gardiste pour le 21ème siècle. Le résultat final dépendra de tous les Tunisiens et nous faisons confiance à notre peuple.

Avez-vous commencé à collecter les parrainages?

Je ne m’en suis pas occupé personnellement étant pris par les législatives, mais on me dit que plus de 20 000 parrainages se sont constitués. Dans cette affaire, je n’ai pas d’ego personnel. Je suis comme tout le monde, un homme simple et patriote. Personne ne peut mettre en doute ma loyauté envers mon pays. Je ne mésestime pas le vis-à-vis, je le respecte. En politique, je n’ai pas d’état d’âme.

On vous prête l’intention de vous désister en dernière minute en faveur d’un autre candidat, peut-être même Mustapha Kamel Nabli?

A mon âge, quand on s’engage, on s’engage jusqu’au bout. Vous me verrez mal jouer le rôle d’un comparse qui céderait sa place à un autre. Je suis engagé, je ne pourrai jamais reculer.

Que pensez-vous, précisément, de la candidature éventuelle de Mustapha Kamel Nabli et Kamel Morjane?

Cela ne me dérange pas. Seul le peuple tranchera. Le verdict est entre les mains des Tunisiens. Affranchis, plus personne ne saura leur imposer ses diktats.

Comment envisagez-vous le «gouverner ensemble» après les élections?

On verra ! Il est trop tôt d’en parler. Même s’il va falloir réfléchir au sujet des grandes menaces qui s’exercent sur le pays et les autres grands défis à relever. Mais d’abord, attendons le verdict des urnes.

Avez-vous des craintes quant au bon déroulement des élections?

Je ne vous cache pas que j’en suis préoccupé. La grande erreur a été de ne pas reconduire l’ancienne Isie en lui apportant les ajustements nécessaires. Je ne doute pas de la bonne foi de la nouvelle équipe et de son président, mais je les vois entourés de beaucoup de boy-scouts soucieux certes d’accomplir leur bonne action, sans pour autant nous rassurer sur les résultats. Or, la politique est une obligation de résultats. Je garde cependant espoir.

Que diriez-vous aux Tunisiens?

Maintenant, avec toutes ces évolutions connues par le pays, nul n’a plus l’excuse de l’ignorance. L’avenir de la Tunisie est entre vos mains. Vous en êtes responsables et vous en serez comptables. Votez, et votez en plébiscitant un projet d’avenir et non une personne.

H.B. & T.H.

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4 Commentaires
Les Commentaires
Ben ALI - 02-09-2014 17:35

J'espère voir une nouvelle Tunisie avec Kamel Nabli. Et non pas BCE...qui court depuis 23 ans pour s'asseoir sur El-korssi du palais de Carthage..voilà l'intérêt de ce dernier...rien de plus..

Voilà - 02-09-2014 18:54

Actuellement, pour la présidence de la république je ne voie pas un vrai concurrent pour monsieur Caid Essebsi. Il est le symbole de l'union nationale.

othman abdes salem - 04-09-2014 13:58

MONSIEUR CAID ESSEBSI BONNE CHANCE A LA PRÉSIDENCE.. DES TUNISIENS ET TUNISIENNES DE MONTRÉAL SONT AVEC VOUS.

Nebli - 04-09-2014 17:42

Je prône la règle stipulant l'homme qu'il faut dans la place qu'il faut. Je suppose que BCE est bien l'homme qu'il faut dans le poste de présidence de la république. Plus encore, il est de loin le meilleur parmi tous les candidats à la présidence. Faut-il préciser que les prérogatives du président de la république, selon le nouveau régime, se limitent à la politique extérieure et à l'armée qui sont précisément les points forts de BCE. Si l'on examine la candidature de MKN qui est plutôt un éminent économiste et financier, on peut conclure que le poste qui lui convient est celui du ministre de l'économie ou de la finance ou encore celui du gouverneur de la banque centrale et aucunement celui de la présidence de la république.

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