Opinions - 20.07.2014

Amina : anatomie d'un mensonge

Le 7 juillet, Amina Sboui avait porté plainte contre cinq Salafistes qui l’auraient agressée la veille, au petit matin,  près de la Place Clichy à Paris. Après l’avoir insultée et menacé de la violer,  ils auraient entrepris de lui raser les cheveux et les sourcils. Elle avait ajouté qu’elle ne devait la vie sauve qu’aux versets du Coran qu’elle avait récités,  prouvant ainsi à ses agresseurs son retour à l’Islam.

Mardi 15 juillet, une semaine après le dépôt de cette plainte, Amina a été placée en garde à vue à Paris et il lui a été signifié qu’elle sera jugée en octobre pour «dénonciation d’un délit imaginaire».

Ce sont là les faits. Il  ne s’agit ni de tirer sur une ambulance, ni d’accabler davantage l’ex-Femen comme le font déjà certains. Les uns se réjouissent et  se moquent d’elle et de ceux qui ont défendu ses actions ; les autres se morfondent et semblent lui  en vouloir  de les avoir tant déçus.

Pour notre part, restons fidèle au principe de  Spinoza « ni rire, ni pleurer mais comprendre » et si possible expliquer. Comprendre c'est-à-dire tenter de répondre à ces questions : pourquoi mentir ? Quel avantage peut apporter le mensonge? Quelle signification peut-il avoir ? Que révèle-t-il du menteur ? que dit-il de sa société ? Pour ce, il faudrait considérer ce mensonge comme un rêve ou comme un acte manqué qu’il s’agit d’interpréter en l’éclairant d’abord, par  le retour sur un cas similaire qui a donné lieu au film La Fille du RER , d’autre part,  en recourant au livre largement  autobiographique, Mon corps m’appartient qu’Amina Sboui a écrit en collaboration avec Caroline Glorion et publié en février  2014  aux éditions Plon.

Le livre, par parenthèses, ne brille ni par sa qualité littéraire ni par la somptuosité de son style. Très souvent, il relate  de stéréotypes et de  réflexions naïves et rapporte des  révoltes juvéniles et des aventures de  potaches  qui auraient dû restés à l’abri,  dans un journal à usage strictement intime. Cependant, ce sont  l’aspect spontané et le côté « confession » qui le rendent intéressant et significatif de notre point de vue.

La Fille du RER

Le vendredi 9 juillet 2004, une jeune fille non juive, Marie-Léonie Leblanc, déclare à la police avoir été victime d’une brutale agression à caractère antisémite sur la ligne D du RER parisien. Dès le lendemain soir, son témoignage provoque une vague d’indignation dans le milieu politique et associatif français, et bénéficie d’une très large couverture médiatique. Trois jours plus tard, elle reconnaîtra avoir inventé l'histoire de toutes pièces et fait des excuses publiques à tous ceux que son mensonge a abusés. (Amina n’a pas encore adopté la même démarche, mais à notre sens, elle ne saurait tarder de le faire.)

En 2006, Jean-Marie Besset  écrit à partir de ce fait divers une pièce, RER  et en 2009, André Téchiné en fait  un film, La fille du RER au scénario duquel a collaboré le même  J.-M. Basset. Une adolescence, Jeanne,  vivant avec sa mère cède à la cour assidue d’un jeune lutteur et s’installe avec lui pour le meilleur mais surtout pour le pire. En effet, elle se trouve très vite mêlée à un trafic de drogue et tout aussi vite rejetée par son amoureux…
Amina n’a pas dû voir le film, sinon elle aurait été plus prudente et n’aurait pas commis certaines maladresses qui l’ont  décrédibilisée.

L'Espèce fabulatrice

Dans ses Réflexions sur le mensonge,  Alexandre Koyré écrit en 1943 : « Il est incontestable que l'homme a toujours menti. Menti à lui-même. Et aux autres. Menti pour son plaisir - le plaisir d'exercer cette faculté étonnante de "dire ce qui n'est pas" et de créer, par sa parole, un monde dont il est seul responsable et auteur. Menti aussi pour sa défense : le mensonge est une arme. L'arme préférée de l'inférieur et du faible  qui, en trompant l'adversaire s'affirme et se venge de lui ».

Le mensonge est donc,  au même titre que la parole,  constitutif de l’humain. Mentir permet d’exercer la puissance de la parole, une puissance démiurgique, puisqu’il s’agit de créer son propre monde et de persuader les autres de sa réalité. Cette puissance a dû être éprouvée par nos deux adolescentes. Mais outre ce plaisir,  le principal motif du mensonge,  c’est l’avantage qu’il peut apporter.

Reconnaissance et amour

Comme la plupart des adolescents de son âge, Amina est connectée en permanence, elle communique via Facebook et elle est très sensible à son image et à sa renommée virtuelle puisqu’elle s’extasie plus d’une fois dans son livre sur le nombre de ses « like » et de ses amis virtuels. Elle cultive sa célébrité virtuelle sans pour autant négliger la réelle :

P25 : «  …j’avais ce sentiment de fierté, cette impression agréable de se sentir subitement unique, célèbre. »
P28 : » Mais moi j’avais des trucs à dire et je ne voulais pas être qu’une photo. Je voulais qu’on me connaisse. »
p26 : « Du coup, des gens m’ont reconnue dans la rue dès le premier jour. D’une certaine manière, ma vie était en train de changer. »
p30 : «  A la sortie du studio et les jours qui ont suivi, tout le monde m’arrêtait dans la rue pour me prendre en photo, me saluer ou me féliciter ».

Cependant, elle refuse la célébrité fugace  à la Andy Warhol et c’est peut-être dans l’intention d’alimenter son image et de perpétuer sa célébrité qu’elle a eu l’idée de recourir à ce mensonge. Exactement comme l’héroïne du film de Téchiné qui, rejetée par son ami et séparée de lui, elle monte sa simulation pour  se faire aimer : «  Je voulais qu’on m’aime et c’est le contraire qui se passe », dit-elle

L’une et l’autre s’inscrivent dans leur époque et leur mythomanie reflète les craintes et les peurs de leur société, l’antisémitisme comme miroir  des peurs de la société française des années 90 et le Salafisme, celui des peurs  des sociétés tunisienne et arabe actuelles. Les supposés nazis souillent le corps de Jeanne en dessinant sur son ventre des croix gammées, à l’envers,  après avoir lacéré son cou et son visage ; tandis que les Salafistes  rasent les sourcils d’ Amina et lui coupent une mèche de ses cheveux déjà très courts. Dans l’un et l’autre cas, l’automutilation attribue à l’ennemi choisi des intentions castratrices. En outre, chez Amina l’acte barbare attribué aux Salafistes revêt un caractère sacrilège puisque d’après ses dires, ses agresseurs lui auraient dit qu’elle ne méritait pas la beauté qu’Allah lui a prodiguée.

Outre l’intégration de la violence sociale environnante, nous assistons dans  les deux cas à une dénonciation du manque de solidarité et de l’indifférence des témoins de ces agressions. En outre dans l’un et l’autre cas, le risque existe de banaliser les vrais crimes ainsi caricaturés et mystifiés.

Le  corps parle

Alors que certaines jeunes filles de son âge sont parties pratiquer Niqah al Jihad  en Syrie, Amina a fait un autre choix, celui du militantisme féministe au sein du groupe Femen et dans l’un et l’autre cas, c’est le corps qui est mobilisé comme si les femmes n’avaient aucune autre ressource :  «  … je présentais mon corps tatoué comme une arme pour dire ce que je pensais et pour revendiquer ma liberté. »(p.21) et en effet, chacun se souvient des slogans qu’avait inscrits l’ex-Femen sur son corps dénudé mais qui n’a pas toujours été aussi glorieux.
Amina nous apprend à la page  50  de son livre: «   J’étais violée depuis l’âge de quatre ans dans le silence et l’omerta la plus totale. »  et elle ajoute que  le violeur-pédophile n’était personne d’autre que le fils de sa gardienne, un certain sinistre Kamel qui avait  vingt ans  au moment des faits.

Plus tard, elle en a parlé à sa mère qui n’a voulu rien entendre par peur du scandale et qui a ouvert par son déni et son refus d’agir la voie à la culpabilité, au masochisme et aux mutilations : « quand j’ai réalisé ce que j’avais accepté pendant toutes ces années, la culpabilité m’a envahie  avec une force terrible. J’ai commencé à me haïr, à haïr mon corps. Toujours silencieuse, honteuse, je n’ai trouvé qu’un moyen de me punir, ou peut-être d’appeler à l’aide ; munie d’objets tranchants, j’ai entrepris de lacérer mes bras, mes mains, mon corps. Des scarifications régulières. Douloureuses. Pourtant, lorsque le sang coulait sur mes mains, je me sentais mieux. J’avais du pouvoir sur moi-même. Je voulais me blesser comme m’avait blessée toutes ces personnes avec qui j’avais « joué ». Et puis m’infliger à moi-même un châtiment était une façon de demander pardon pour mes péchés. » (p.50)

Il s’agit donc de savoir lire le texte inscrit sur le corps d’Amina mais aussi le texte de son livre et le texte de son mensonge. Son livre porte le titre Mon corps m’appartient, premier slogan inscrit sur son corps, en plus ce livre s’ouvre en exergue sur une longue citation de « Grand Corps Malade » !

Que faut-il en plus pour que l’on comprenne que l’acte manqué que vient d’effectuer Amina est l’acte le plus personnel et le plus révélateur. Elle porte plainte pour viol, elle porte plainte contre une société hypocrite qui ne l’a jamais reconnue comme victime, elle demande que l’on juge Kamel et que l’on rompe la loi du silence.
Amina a peut-être menti mais elle n’a jamais été aussi sincère,  aussi proche de sa vérité que lors de ce mensonge. Elle s’est dite, elle s’est livrée…encore faut-il que nous puissions l’entendre et la comprendre !

Slaheddine Dchicha
 

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